La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

JOURNAL DES CLAIRIERES, III : SOUVENIRS DU PITON DES NEIGES

  7 juillet 1995

  Cette année, je suis désigné comme examinateur de bac au lycée Rolland-Garros du Tampon. Pour éviter la toujours problématique route du littoral, je décide de m'y rendre en passant par l'Est et par la route des Plaines.

  Bref arrêt au milieu des pâturages de la Plaine des Cafres, à sept heures du matin.

  Dans le monde entier, les troupeaux de bovins exhalent la même odeur fade, épicée d'ammoniac. Notre enfance paysanne s'y retrouve, mais aussi, moins avouable, notre propre animalité.

  Les bêtes pataugent dans une boue grasse. Le givre argente l'herbe. Il fait moins trois ou moins quatre degrés. Les ajoncs fleurissent timidement. Couronnant la scène, le Piton des Neiges, triangle d'un rouge ferrugineux, fiché dans le ciel limpide. Je m'avance sur le chemin, vers la ferme, en fumant ma pipe. Voix d'hommes lointaines. Aboiements des chiens de troupeau. Bidons de lait qui s'entrechoquent. Un traquet sur la haie, tout près de moi, pas peureux pour deux sous. Au loin, en lisière d'un bois, des vaches avec des sonnailles.  A peu près le monde d'où je viens. 

  Cette Réunion-là, bien peu de touristes la connaissent. D'ailleurs elle les décevrait ; ils ne font pas dix mille kilomètres pour se retrouver sur le plateau de Rocroi !

 

 

  21 et 22 juillet

  Le bac est fini. Dernière expédition au Tampon. Nous passons la nuit en famille à Bourg-Murat : hôtel La Diligence, sorte de vaste ranch à usage touristique.

  Les chevaux sont des mérens, race montagnarde d'origine pyrénéenne. Le soir, un vent violent et glacial balaie la lande d'ajoncs où sont répartis les bungalows. Les nuages, fouettés par l'effet de col, montent furieusement de l'Est.

  Au restaurant, nous nous réchauffons d'abord près du feu à l'âtre. Des cavaliers vont et viennent, bottes et culottes crottées. Ambiance du Montana si on veut, avec tout de même un soupçon de kitsch. On retrouve cela dans de nombreux centres équestres européens. 

  Vent violent et pluie toute la nuit.

  Et le matin, soleil ! Violence soudaine des couleurs : barrières blanches, portes et volets verts, ciel d'un bleu dur. 

  Un groupe de cavaliers s'en va. Partout dans le monde, les chevaux ouvrent l'espace.

 

   

 

  31 octobre 1995

  Le Piton des Neiges : ce nom porte beau. On le croirait sorti d'un poème de Saint-John Perse. Il ne neige plus guère de nos jours sur le toit de la Réunion, à 3071 mètres d'altitude. Tout au plus un ou deux jours par an, en août, pendant l'hiver austral. Mais alors pourquoi ce nom ? J'ai une théorie personnelle sur le sujet, que je n'ai même pas envie de vérifier. Ma petite science aime voguer dans ses propres incertitudes.

  Les historiens du climat nous enseignent que la Terre connut entre le quinzième et le dix-neuvième siècle " un petit âge glaciaire " qui culmina sous le règne de Louis XIV. Pendant le terrible hiver de 1709, le vin gela dans les caves de Champagne. Or cette époque correspond à la colonisation de l'île. Il est donc probable que les premiers habitants ont connu sur les sommets des enneigements bien plus réguliers et pérennes que ceux d'aujourd'hui. Diffugere nives, les neiges s'en sont allées, mais le nom est resté.

  Dès sept heures du matin, on nous dépose, mon ami Hubert et moi, à la Plaine des Cafres. Altitude : 1600 mètres. On se croirait sur les estives du Cantal. Cette impression de Massif Central, communément notée, est fréquente dans les hautes plaines. L'air est vif, frais, comme décompressé. Il donne envie de marcher non pas vite, mais loin et longtemps. C'est la magie des pays où l'homme est rare, donc riche de lui-même, donc libre.

  Grand soleil, ciel bleu, sur lequel danse le vol cramoisi des cardinaux. " Les cardinaux, dont le plumage est couleur de feu ", dit Bernardin de Saint-Pierre.

  A droite, nous laissons les pitons jumeaux de Mare à Bouc et le sentier forestier qui, à travers les pâturages de Biberon, conduit au col de Bébour. Nous longeons le ravin sauvage de Bras Chansons, et c'est là que s'envole dans nos pieds une caille perlée. On l'appelle aussi francolin.  Comme toutes les cailles, elle aime piéter dans les savanes et les landes. A l'approche du Coteau Kervegen, la forêt de bois de couleur redevient dense, malgré l'altitude supérieure ici à 2000 mètres. Et soudain, à la crête, la vue s'élargit à l'ensemble du cirque de Cilaos, que nous dominons de plus de 1000 mètres.

  On distingue, juste au pied du rempart, le hameau de Bras Sec et des quadrilatères sombres qui sont sans doute des plantations de cryptomérias. La ravine de Benjoin, entaille de plus de cent mètres de profondeur, sépare le plateau isolé de Bras Sec du plateau de Cilaos. Vue de si haut, l'agglomération cilaosienne, dominée par le blanc clocher de l'église Notre-Dame des Neiges, présente une épure quasi romaine de rues qui se coupent à angle droit. Plus loin, perdus dans les nuages, le hameau de l'Ilet-à-Cordes, si minuscule sous la cime du Grand Bénare ! Opéra wagnérien de nuages, de falaises ocres ou verdâtres, d'éclaircies éphémères, de cascades que la distance rend silencieuse.

  Vers quinze heures, nous installons notre bivouac près du gîte de la Caverne Dufour. Montagnard rigoureux, bien équipé et expérimenté, Hubert supplée à mes carences et à mes maladresses. 

  Hélas le temps se gâte par le sud, et Cilaos disparaît dans une glaciale purée de pois. Dîner créole au gîte : riz, viande boucanée, ragoût excellent de haricots rouges : toutes choses qui, comme on dit, " tiennent au corps ".

 

 

  1er novembre 

  Il a plu presque toute la nuit. Quelques fuites d'eau dans la tente. Sommeil presque impossible. A six heures du matin, nous renonçons à monter jusqu'au sommet. Mais ce n'est que partie remise. Nous redescendons en quatre heures vers Cilaos. Un arrêt agréable sur le plateau du Petit Matarum : cabane forestière, source d'eau vive et un abreuvoir taillé dans un tronc d'arbre. Nous sommes à la lisière supérieure de la forêt de tamarins, ici assez étroite. Le temps s'est bien éclairci.

  A onze heures, à Cilaos, c'est la sortie de la messe de la Toussaint. Les fidèles portent des brassées de glaïeuls qui  remplacent le chrysanthème européen sur les tombes. La piété catholique, émouvante dans sa ferveur et dans ses rites, semble avoir ici trois ou quatre décennies de retard sur la Métropole, en proie à la déchristianisation accélérée qu'on sait. Le sens du sacré, que nos pathétiques curés méprisent, est encore vivant. Nombre d'enfants se signent en passant devant l'église. Donc je fais comme eux.

  Route du retour. Le plafond nuageux est assez bas, vers 1000 mètres. Une étonnante lumière gris perle tombe des nuages sur les replats jaunes des falaises. Des grands aloès ressemblent à des flammes vertes semées sur les pelouses suspendues. Un grand papangue tourne lentement au-dessus de Peter Both.

 

 

  11 novembre 

  Edith nous déposent cette fois à la barrière de Bélouve. Jusqu'au refuge, le chemin est très sinueux. De chaque côté, des massifs denses de pâquerettes blanches et roses. Et puis des fuchsias d'un beau rouge rubis et des digitales bleues. La régénération naturelle des tamarins est favorisée par l'ONF, tout en préservant les fougères arborescentes. 

  Le refuge de Bélouve, en fait, est un hameau disposé en balcon au-dessus du cirque de Salazie, le plus pluvieux et donc le plus verdoyant de l'île. L'éperon basaltique de la Roche Ecrite se dresse au-dessus des nuages. On dirait qu'il flotte.

  Autour des cases en bois, des parterres d'hémérocalles et de capucines en fleurs. Nous longeons le rempart du cirque jusqu'à la caverne Mussart. Ce trajet d'environs six kilomètres nous permet d'atteindre plus de 2200 mètres. A droite, un abîme vertigineux. A gauche, la forêt dense de bois de couleur et de vieux tamarins. Ensuite, c'est la lande d'altitude et les chaos rocheux. Le soleil de la mi-journée tape fort. Hubert, arrivé un quart d'heure avant moi au gîte, plante la tente au même endroit que dix jours avant.

  Le temps est très favorable, donc les campeurs sont nombreux. Splendide coucher de soleil au-dessus du cirque de Mafate. On voit le massif de la Fournaise au loin, émergeant d'une mer de brume aux beaux reflets nacrés. A l'arrière, au-dessus de l'Océan, des nuages orangés avec des traînes rosies par le soleil. Ce paysage pourrait se retrouver aussi bien dans un tableau de Nicolas Poussin que dans un film de science-fiction.

 

 

  12 novembre 

  La nuit est limpide, donc très froide. La Croix du Sud est assez basse sur l'horizon.

  Nous nous levons à trois heures. Clair de lune. Nous montons dans les rochers en nous éclairant à la lampe électrique. Lumières de Saint-Pierre et du Tampon à l'ouest, de Saint-Benoît à l'est. Entre les deux, beaucoup plus clairsemées, les frêles loupiotes de la Plaine des Palmistes et de Bourg-Murat. 

  Dernier couloir d'éboulis et des scories. Cette progression est ingrate, sinon très difficile. Le soleil apparaît alors que nous sommes au sommet depuis quelques minutes. Il est exactement cinq heures trente. Il émerge des nuages à gauche du bombement sombre du Piton de la Fournaise. Et peu à peu il allume les autres sommets qui nous entourent et que nous dominons tous : le Grand Bénare, le Gros Morne, les Salazes. 

  Nous sommes à 3071 mètres. Nous avons " fait " le Piton des Neiges. Nous sommes heureux comme des gosses.

  A huit heures, nous sommes de retour au bivouac : je bois là l'un des meilleurs cafés chauds de ma vie.

  La descente, douloureuse pour nos genoux, nous amène à Hell-Bourg, où nous sommes attendus pour un pique-nique familial près du stade. Il y a aussi un élevage de truites. Je les regarde onduler dans leurs bassins alimentés par les sources des montagnes. Les poissons qui vivent dans les eaux limpides et froides ont quelque chose de plus fascinant que les autres. On devine chez eux une sorte de volupté.

  C'est alors qu'il se remet à pleuvoir.

 

 

  25 mai 1996

  Mes enfants ne partagent guère mes passions et je ne veux rien leur imposer. Cette fois, pourtant, Pierre m'accompagne, de même que Jean-Yves, un collègue breton.

  Nous partons à onze heures du terminus des bus, en haut de Bois-de-Nèfles. Je connais bien ce lieu où je viens cueillir des goyaviers. On y domine toute l'agglomération de Saint-Denis et puis, au-delà, l'horizon convexe et bleu de l'Océan. Face à un tel panorama, la solitude devient méditative. On accède au règne de l'informulable et de ce que j'appelle, faute de mieux, l'Enigme.

  Très vite, nous nous retrouvons dans la forêt dense. Nous marchons entre le Morne de Patate-à-Durand, à gauche, et la Ravine Blanche, à droite. Les eaux sont limpides et bondissante, souvent captées dans des chenaux cimentés puis dans un réseau complexe de tuyauteries crachotantes.

  La progression est pénible, sur un chemin mal tracé et envahi de vigne marronne, cette ronce géante et invasive venue d'Asie. Déception quand, au bout de deux heures, nous nous apercevons que nous n'avons progressé que de deux kilomètres !

  Ensuite, le long de la ravine Grande Marmite, la végétation de bois de couleur devient beaucoup plus belle. Au bord d'un torrent, nous surprenons un papangue qui s'envole lourdement, dans un bruit de van. Ses pattes et ses serres sont jaune d'or. C'est une femelle ou un jeune aux tons chamoisés. En ornithologie officielle, il porte le nom de busard de Maillart. C'est un oiseau endémique de Bourbon, et le seul rapace sédentaire qui y soit connu à ce jour.

  Nous sommes alors à 1600 mètres d'altitude et nous parvenons à une longue crête d'argile rouge, au pied du Piton de Gaulette. Le ciel se charge. Il se met à bruiner. Le sentier se perd dans des massifs de longoses dont les fleurs diffusent un parfum liquoreux quasi écoeurant. De nombreux papillons bruns voltigent dans le sous-bois en s'approchant très près de nous. Mais ils meurent en grand nombre si on en croit les ailes qui, comme des feuilles mortes, jonchent le sol. Ne pas oublier que nous sommes en plein automne austral !

  Aussi loin que porte la vue règne une jungle épaisse, moutonnante, d'un vert foncé dans la grisaille. Il commence à faire froid. Quelques rares chants d'oiseaux perforent le silence - comme dans les forêts européennes en octobre.

  Comme l'après-midi s'avance, nous craignons de ne point arriver au refuge avant la nuit. Mais la végétation s'éclaircit enfin et les premiers tamarins annoncent l'arrivée à la Plaine des Chicots. Le soleil est revenu. Magie de la lumière oblique sur l'usnée couleur de soufre. Elle feutre le gazon gris des clairières. L'impression est bien celle de l'automne.

  Le camping est interdit sur la pelouse qui entoure le gîte. La maison du gardien, en bois sous tôle, se trouve au milieu d'un enclos envahi d'un capharnaüm de galets, de planches, de caisses, de réserves d'eau en métal ou en plastique. Un chien noir attaché à sa niche. Une basse-cour de coqs, de poules et d'oies braillardes. Un serin dans une cage blanche. A l'intérieur, un grand feu de bruyère et de tamarin illumine l'âtre couvert de suie. Le repas du soir mijote dans deux énormes cocottes.

  Le gardien, homme des bois affable, nous raconte la vie aux Chicots en découpant des poulets. La veille, il a vu un tuit-tuit, oiseau rarissime, lui aussi endémique de Bourbon, et que l'on ne trouve plus qu'ici, sur quelques centaines d'hectares. Une affiche jaunie, punaisée au mur, rappelle la fragilité de cette espèce au seuil de la disparition. Il ne reste peut-être que trente couples sur la Plaine des Chicots et la Plaine d'Affouche. Il imite la ritournelle de l'oiseau en sifflotant ; il est l'un des derniers hommes du monde à l'entendre encore...

  Comme la découpe des poulets est terminée, il hache maintenant les choux du hors-d'oeuvre d'une main experte et rapide. Il habite Salazie, nous dit-il, et il doit donc faire treize kilomètres à pied pour venir travailler.

  Maintenant, la nuit. A travers les ramures des tamarins, harmonieuses comme celles des oliviers, l'extraordinaire gravier d'or des étoiles. Un feu chaleureux réchauffe le gîte. Les premiers arrivants jouent aux cartes, d'autres au scrabble. Un peu à l'écart, un jeune couple d'Allemands est en voyage de noces, honny moon, me disent-ils. Lisa travaille chez Alcatel à Stuttgart et elle parle assez bien le français. Comme souvent, son mari est beaucoup plus réservé qu'elle.

  Comme il n'y a pas d'éclairage extérieur, les deux serveurs apportent les plats de la maison du gardien avec une lampe frontale de mineur. A chaque arrivée, ils sont applaudis. Au menu, très classiquement réunionnais et de fort bonne qualité, rhume arrangé, salade de chou blanc, cari poulet avec de généreuses louchées de riz et de lentilles.

  La nuit est très froide. Je ne parviens pas à me réchauffer. Insomnie sous la tente. Je somnole seulement. Jean-Yves et Pierre semblent bien mieux dormir que moi.

 

 

  26 mai  1996

  Anniversaire d'Edith, mon épouse, qui a quarante-trois ans aujourd'hui. Et dans deux jours, Jean, notre dernière fils, qui fréquente l'école des Bancouliers de Saint-Clotilde, aura cinq ans.

  Au lever, la buée de condensation de la tente s'est transformée en glaçons ! Givre sur l'herbe tout autour de nous. De la cheminée du gardien, la fumée monte en volutes rosies par les premiers rayons du soleil. Nous retrouvons la cuisine tiède pour le petit-déjeuner. La plupart des autres randonneurs dorment encore.

  Départ. Ma carcasse ankylosée grince un peu. Mais le chemin est assez confortable. Nous traversons d'admirables taillis de bruyère arborescente et de tamarins rabougris par l'altitude. Réseau de troncs noueux, de feuillage clair et de lumière argentée. Pour rendre cette réalité qui est inexprimable par des mots, Cézanne se contentait d'entrecroiser les doigts de ses deux mains et de les serrer très fort.

  Nous arrivons sur la planèze de la Roche Ecrite. Les dalles de basalte sont creusées de coupelles où l'eau est gelée.

  Au loin, vers le nord, le littoral de Saint-Marie et l'Océan qui miroite. Nous somme maintenant à plus de 2000 mètres. Le plateau s'élève et, en même temps, se rétrécit. Il devient un bastion triangulaire qui domine  le Bras de Sainte-Suzanne à gauche, la Rivière des Pluies à droite. Nous sommes au sommet à neuf heures. Vers l'intérieur de l'île, la vue s'étend sur les cirques de Salazie et de Mafate, que sépare le massif grandiose du Piton des Neige. Quel spectacle ! Quelle beauté !

  Mille mètres en-dessous de nous, je reconnais l'habitat dispersé de Grand-Ilet, l'étang de Mare-à-Martin, les méandres de la rivière Fleurs Jaunes. La Roche Ecrite mérite bien son nom : la dalle sommitale est couverte d'inscriptions.

 Sur le chemin du retour, les touristes moins matinaux que nous montent en se plaignant du soleil ! Pique-nique rapide près du gîte. Démontage de la tente. A quatorze heures, on vient nous rechercher à Mamode Camp.

  Retour à Saint-Denis où il fait dix degrés de plus qu'en altitude. L'alizé pourtant a tourné de l'est vers l'ouest. C'est ce qu'on appelle ici le vent de Saint-Paul, fougueux et frais. Bientôt nous entrerons dans l'hiver austral, cette saison que j'adore entre toutes.


28/11/2018
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JOURNAL DES CLAIRIERES, II, 2018

  Lundi 12 février 2018

  Nous vivons en des temps écartelés. C'est à la fois le crépuscule des Lumières et le matin des magiciens. D'un côté, tous les passéismes et leur sinistre cortège : fanatisme, misogynie, homophobie, natalité incontrôlable, etc. De l'autre, des progrès scientifiques qui, presque chaque jour, ouvrent des horizons inouïs à l'aventure humaine.

  Woody Allen a raison : tant que l'homme sera mortel, il ne sera jamais décontracté. Le professeur israélien Noah Yuval Harari est à la fois panthéiste, homosexuel et végétarien. Comme Léonard de Vinci, lequel, en plus était gaucher ! Il pratique quotidiennement la méditation Vipassana. Selon lui, les nouvelles frontières de l'homme du vingt-et-unième siècle seront 1) de faire reculer la mort avec l'objectif final de la faire disparaître, 2) de faire du droit au bonheur l'objectif majeur de l'effort humain, 3) de créer finalement le substrat d'une nouvelle espèce aux potentialités multipliées, l' Homo Deus, l'Homme-Dieu.

  " L'homme commença quand les humains inventèrent les dieux et se terminera quand les humains deviendront des dieux."

  Cette nouvelle gnose, je ne suis pas assez naïf pour croire qu'elle se réalisera à cent pour cent, ni pour croire que les humains d'aujourd'hui, surtout les vieux dans mon genre, en verront les effets, mais elle enchante mon âme païenne. Pourvu que l'emballement de la chaudière climatique ne fiche pas tout par terre ! Nous sommes sur le fil du rasoir. Nous entrons dans une nouvelle ère où tout peut s'illuminer ou s'embraser, entre science-fiction et fin du monde. 

  Je termine la lecture d'Homo Deus dans une sorte d'enthousiasme à la Jules Verne, et j'éprouve le besoin lancinant d'aller en causer avec le gros tilleul qui est au fond de mon jardin. Je pense aussi à ce mois de février où nous sommes, étymologiquement le mois des purifications. Je me purifie en invoquant l'avènement du surhomme.

 

 

  17 février

  Hier, à Saint-Fergeux, enterrement de notre vieil ami Maurice Plantin. Ferveur dans l'église qu'il aimait tant. Il s'est éteint en dix jours, comme une lampe qui n'a plus d'huile : comparaison classique qu'on trouve entre autres chez Saint-Simon, et qui rattache admirablement la mort à l'ordre éternel, au sanatana dharma.

  Aujourd'hui, vingtième anniversaire de la mort d'Ernst Jünger, le même jour que Nicolas Bouvier, ce qu'à ma connaissance personne n'a remarqué. Ma mère, elle, est décédée la même nuit que notre ami réunionnais Frumence Boyer, et cet arrêt mystérieux du destin me laisse toujours songeur. Non seulement ils se connaissaient, mais ils s'admiraient mutuellement. Si je croyais au paradis, je dirais qu'ils y sont entrés ensemble.

  A quatre-vingt quinze ans, Jünger m'envoya une carte postale de l'île Maurice. L'an dernier, à quatre-vingt treize ans, Maurice Plantin jardinait encore, s'occupait d'apiculture, de philatélie, d'histoire locale. Ces hommes ont eu la grâce insigne de devenir anciens sans jamais connaître la vieillesse, ce naufrage. Leur mémoire était grande mais leur intelligence la dépassait toujours. Car la mémoire se doit d'être servante, non maîtresse. 

  Ce matin, les dernières traînées de neige ont fondu. Je regarde les hellébores pourpres à gauche de l'escalier de l'entrée. Et comme Victor Hugo devant la haute silhouette noire du semeur, " je médite, obscur témoin ".

 

 

  21 février

  Longue pérégrination dans la forêt de Signy. Soleil. Vent faible qui bruisse dans la canopée. Un profond silence que ne déchire aucun bruit. Aucun. Chênes et hêtres, les chênes plus nombreux car je suis dans la " Grande Forêt ", alors que la hêtraie concerne surtout la  " Petite Forêt " , à l'est du sillon de la Vaux.

  Je m'adosse un moment à un vieux merisier, en bordure d'une coupe récente, et j'offre mon visage au soleil. Mes yeux clos ne voient plus que le rouge orangé de mes paupières. Respiration profonde. On bascule alors dans un niveau supérieur de conscience, apaisé, affranchi du temps, et qui s'étale comme par ondes concentriques après chaque expiration.

  Au retour, vers Rethel, sur France Musique, Igor Sravinski. La route, après la montée à la sortie de Signy, traverse de grandes futaies jusqu'au chêne de la Vierge. C'est un arbre-borne qui remonte à l'époque monastique. Mon grand-père avait une particulière vénération pour lui. La statue de la Vierge est dans une niche en bois clouée en haut du tronc. Déesse forestière, quasi druidique.

  Ensuite la banalité des villages et des champs. Pour éviter Rethel, je repasse par Sorbon. A nouveau la planète de la craie, blafarde et lourdement ondulée. Mais je suis dans ma modeste voiture comme dans une station spatiale. Avec Stravinski.

 

 

  1er mars

  C'était un soir d'octobre dernier. J'étais à Reims devant l'église Saint-André, où mon épouse devait me reprendre pour rentrer à Barby. Soudain passa une fille en jupe très courte, cheveux flottants, visage de femme viking. Sortant du lycée Jean-Jaurès, je pense. En elle, tout était grâce. Elle portait sous le bras gauche le dictionnaire grec de Bailly. Quel pied-de-nez soudain à tous nos gros sabots ! Cette image a laissé en moi une telle impression qu'aujourd'hui encore j'y pense en passant devant l'église Saint-André.

  On a peut-être tort de croire que tout est perdu.

 

 

  7 avril

  Retour de la Réunion où j'ai passé trois semaines, ce que je fais en principe une fois par an, en prenant bien soin d'éviter la saison cyclonique. Les collègues du lycée Lislet-Geoffroy qui se souviennent encore de moi m'appellent " le retraité des brumes ". Rions trois fois !

  La veille des Rameaux, vernissage d'une expo  de notre fille dans un bar de Saint-Pierre. Ensuite, collation dans une pizzeria " branchée ", face à la grande place où la fête foraine battait son plein. Les terrasses des restaurants étaient pleines. Des groupes de jeunes chantaient, dansaient, jouaient du djumbé . La nuit moite brillait de mille feux. J'ai pu constater une fois de plus combien la capitale du Sud est chaleureuse et animée, sudiste pour tout dire en un mot, par rapport à Saint-Denis, ville administrative et alanguie. 

  Pour faire ma promenade digestive au calme, je me suis dirigé vers l'hôtel de ville, ancien entrepôt royal construit en 1770. La façade est couronnée d'un frontispice à volutes qui apporte une touche discrètement baroque à l'ensemble. Je marchais dans la pénombre, sous les grands cocotiers, sans repousser l'ordinaire sentiment d'exotisme tropical qui m'envahissait. Je pensais à notre première arrivée sur l'île, il y aura bientôt un quart de siècle.  

  Et maintenant je me retrouve entre maison natale et cimetière, à égale distance des deux. 

 

 

  15 avril

  Un dimanche ordinaire. Hier après-midi, l'éternel parvis de la cathédrale de Reims...Rencontre d'un historien local.

  - Cette énorme cathédrale, lui dis-je, tu ne trouves pas qu'elle encombre ? Elle m'écrase ! Il faudrait la remplacer par quelque chose d'autre. Quelque chose de plus vivant, de plus bruissant...Je ne sais pas, moi...Une forêt !

  Il recule de deux mètres.

  - T'es malade ? me demande-t-il.

  - Oui, dis-je. Et c'est même très grave !

 

 

  30 avril 

  Julien Gracq, cet amoureux éperdu de l'automne, qualifie le printemps de " saison quinteuse ". Hier, à la brunante, quinte printanière typique : roulements de tonnerre et zébrures d'éclairs, tel le Z de Zorro, tandis que je lisais Caravanes d'Asie, d'Anne Philip, livre dont Claude Roy dit qu'il possède " la modestie de l'exactitude ".

  Je retiens l'expression, dont doit toujours s'inspirer celui qui s'efforce de penser et d'écrire hors des sentiers battus.

  Ce matin, bruine venteuse qui donne envie de rester chez soi et de préparer quelque chose de simple et roboratif, mettons des pommes de terres rôties...

  En attendant, je suis dans mon pigeonnier ardennais à taper cette bafouille qui va bientôt s'arrêter car ma chandelle s'épuise.

  Ma petite âme flotte dans ce vêtement trop grand qu'est l'écriture. Elle n'est pas flamme, elle est fumée. Elle s'élève un peu avant de se perdre dans la songerie muette des choses. Elle colore à peine l'air. Elle se demande ce qu'elle fout là.

  Mais vous allez voir ce que vous allez voir : en épluchant mes patates avec mon tablier de vieux domestique, je vais redevenir un mec normal !

 

 

  21 juin

  Semaine buissonnière en Saintonge et en Navarre, où m'accueillent de vieux amis qu'hélas je ne vois plus très souvent. La vie nous disperse.

  Ce matin, abbaye charentaise de Sablonceaux. On y entre en franchissant un pont sur la Seudre et aussitôt on est saisi par la majesté du clocher roman à trois niveau qui domine la partie droite de l'église. L'intérieur est magnifique : courte nef sans bas-côtés, choeur et chapelles latérales d'un gothique élancé. Le soleil du solstice éclaire les belles verrières modernes, en petits carreaux rectangulaires à dominante claire, mauve et orangée. Nous accélérons notre visite car on me dit qu'un enterrement est prévu pour onze heures. J'écris comme souvent sur un banc du premier rang, sous la croisée du transept, voûté en coupole comme la nef.

  Une religieuse nous ouvre l'ancien grenier aux céréales. Les poutres anciennes sont en chêne ; quelques poutre neuves sont en châtaignier.

  Dans le parc, un énorme noyer d'Amérique, répertorié parmi les quarante plus beaux arbres de France. Il a été planté vers 1880. Le tronc fait plus de six mètres de circonférence. La surface au sol de son branchage atteint les huit cents mètres-carrés.

  Une abbaye est toujours un foyer de spiritualité, de culture, de beauté, de silence. Toute animation profane la dénature. Ici, le pire est évité grâce à la Communauté du Chemin Neuf. 

  Et comme nous quittons le lieu, le cortège d'enterrement y entre. Une trentaine de personnes derrière le corbillard. On n'entend que les cris des choucas autour du clocher. Et puis le crissement des pas sur le gravier. Comme dans un film.

  L'après-midi, Chalamont-sur-Gironde. Sous le soleil aveuglant, les vasières de la rive apparaissent légèrement rosâtres. Au loin, de l'autre côté de l'immense estuaire, la ligne sombre du Médoc. 

 

 

  24 juin

  Nativité de saint Jean-Baptiste, une sorte de pendant estival de Noël. Notre dernier fils s'appelle Jean. Je lui envoie un message pour lui souhaiter une bonne fête.

  Jurançon est une banlieue paisible de Pau qui porte un nom trop vaste pour elle : la réputation de son vin la dépasse. On y vit bien pourtant : les avantages de la ville sans en avoir les inconvénients.

  Place du Junqué, vers dix heures : un parc central ombragé d'une double rangée de platanes, royaume des joueurs de boules. Au milieu, un kiosque à musique dominé par une girouette en forme de grappe de raisin. Au loin, juste à droite de la boulangerie Pereira, les griffures blanches des névés pyrénéens.

  Je quitte le banc public pour déambuler un peu. Pour moi qui vis dans l'oppression permanente du trop connu, nul n'imagine le plaisir que je ressens à marcher là où personne ne me connaît, là où je ne connais personne.

  Après le repas, mes amis m'offrent une virée pyrénéenne : nous montons jusqu'au col d'Aubisque en Coccinelle décapotable ! Chaîne intracontinentale, les Pyrénées sont géologiquement plus proches du Caucase et de l'Atlas que des Alpes. Cela se remarque dans le paysage : cette masse figée très haut, presque à l'horizontale, ces glacis fracturés à l'avant de la dorsale neigeuse. Premier arrêt dans le cirque glaciaire du Litor, au-dessus d'Arbéost . Devant nous, le pic de Gabizos, à 2640 mètres, dont les ravines ombreuses sont encore occupées par des névés. Nous nous offrons des gaufres chaudes à la ferme-auberge du col du Soulor. La patronne, derrière son bar, se lamente de la prolifération des végétariens et des anorexiques, tous ces squelettes ambulants qui ne consomment plus rien ! Pendant ce temps, je regarde tourner les vautours dans un ciel uniformément bleu.

  Désormais les chevaux sont aussi nombreux que les bovins à pâturer dans les estives. Au-dessus de 1000 mètres d'altitude, il me semble que mes oreilles se débouchent, que mon ouïe s'améliore miraculeusement en même temps que ma vue s'affûte et se clarifie. Ce monde de la haute montagne est pour moi celui de l'absolue beauté. C'est mon paradis terrestre.

 

  

  14 juillet

  A onze heures, le soleil cogne déjà. Et depuis qu'une tempête a déraciné le vieux marronnier qui était comme le totem du village, il n'y a plus guère d'ombre autour du monument aux morts. Je compte : nous sommes quarante à nous rassembler, un peu à l'étroit, entre l'église et les tilleuls qui la bordent. Silence. Un conseiller lit un bref discours. Le maire procède à l'appel des morts et nous invite à respecter une minute de silence. Puis, au moment où la sono lance la Marseillaise, elle est reprise en choeur par l'assemblée, homme et femmes, jeunes et vieux. C'est modeste. C'est émouvant.

  En buvant mon crémant d'Alsace à la salle des fêtes, j'y pense encore.

 

 

  3 août

  Rethel, place de la Halle. Plus rien à voir avec le Rethel d'antan, celui que connurent Paul Verlaine et Louis Jouvet. La reconstruction des années vingt a ouvert des rues rectilignes et lourdement embourgeoisé l'habitat. La nouvelle halle ressemble à un entrepôt industriel où la rouille laisse ses coulures. Quelques corbeaux croassent dans les tilleuls assoiffés, déjà jaunissants.

  Il est trois heures de l'après-midi et la canicule calcine tout, jusqu'à ma résignation à être ici, dans ce lieu où les heures sonnent pour moi comme elles sonnaient déjà quand j'étais lycéens, à deux pas d'ici, il y a cinquante ans. Mêmes cloches. Mêmes notes.

  Trente-sept degrés au tableau de bord de ma voiture ! Je me gare avant d'entrer chez ma dentiste. Nous avons habité jadis dans le parc de l'ancien château, juste au-dessus de cette place : le seul endroit de Rethel où le passé vous invite à prendre de la hauteur, à regarder la belle église Saint-Nicolas sans se sentir écrasé par elle, à respirer un peu sous les marronniers centenaires.

  Rethel, sous-préfecture des Ardennes, ville à la fois proprette et fade, d'une banalité de paysanne enrichie, est un peu une auberge espagnole : vous vous y nourrirez de ce que vous apporterez. Jean-Claude Pirotte, lui, y regardait tomber la pluie.

 

 

  14 août

  L'île Maurice, somme toute, ressemble assez à sa soeur la Réunion, en un peu moins montagnard, un peu plus british, un peu plus bleu turquoise. Le créole élégant de l'upper class tient encore du français de Voltaire, avec ce je-ne-sais quoi qui fleure bon la Compagnie des Indes.

  Hier, je regardais à la télé Mon père, ce héros, film célèbre de Gérad Lauzier, et il n'en fallait pas plus pour réveiller en moi les souvenirs de Grand-Baie et du Cap Malheureux, avec la silhouette lointaine, en Titanic qui coule, de l'île du Point de Mire.

  Le film, sorti en 1991, a conservé ses fraîcheurs intactes. Par sa liberté de ton et sa poésie des corps qui s'émancipent, il évoque davantage le cinéma hédonisme des années 70 que les productions d'aujourd'hui, encombrées de masochisme, qui enjoignent toujours de s'aligner et de faire pénitence. On ne chante plus ; on ne danse plus ; on ne jouit plus : on dénonce ! Marie Gillain est excellente dans son rôle d'ado devenue trop vite adulte, face à un Gérard Depardieux bedonnant et dépassé.

  Je regardais ce film comme le chant du cygne d'une époque solaire. La porte était ouverte. Dehors la nuit tombait.

 

 

  18 août

  Parlez-moi de vous : rediffusion hier sur Arte. Un rôle extraordinaire de Karin Viard en voix de la nuit à Radio France.

  La nuit, les esprits pauvres se volatilisent, las d'avoir encombré le jour. La nuit est un espace-temps qui appartient aux esprits riches : les astronomes, les moines, les âmes inquiètes, les philosophes, les boulangers. La nuit, les cons dorment, c'est même à ça qu'on les reconnaît. La nuit est aux veilleurs, ceux qui, n'ayons pas peur des mots, sont au-dessus. Ils sont plus proches des étoiles que du troupeau. Ils entretiennent d'obscures connivences avec les loups comme avec les chouettes. Les véritables Illuminati, ce sont eux... On devrait les appeler les Nocturni Lectores. Se dire qu'à n'importe quelle heure, il fait toujours nuit quelque part sur la Terre. Se dire que, dans cette grande communion de la nuit analogue à la communion des saints, il y a toujours des initiés silencieux qui lisent Montaigne, Proust ou Tolstoï...

  Et puis Parlez-moi de vous est un film sur la voix. De tous nos mystères, le plus insondable est la voix. Avoir une belle voix est un destin que j'envie : Michel Bouquet, Jacques Chancel, Marguerite Yourcenar, Fanny Ardant. Une belle voix se tient toujours au bord du silence. Il faut fuir comme la peste tout ce qui tue les voix : les débats, la politique, les rythmes assourdissants, les foules, les fêtes, le foot, les " animateurs " et les " animations ", etc.

  Posez-vous cette simple question : quelle était la voix de Victor Hugo ? de Jeanne d'Arc ? de vos arrière-arrière-grands-parents ? On se heurte toujours à ce mur qui, peut-être, rend l'histoire vaine.

  J'aime l'adoration du Saint-Sacrement, les lointains bleutés, les rivières qui murmurent. J'arrête là. Je me tais. Taisons-nous. 

 

 

  23 août

  Hier après-midi, avec Jean-Luc Collignon, balade en Montagne de Reims, au-dessus de Sermiers, dans la forêt domaniale du Chêne de la Vierge. Le sol, d'ordinaire moelleux sous les pas, est d'une dureté sèche qui inquiète. Il n'a pas plu depuis deux mois et tout indique que l'été, commencé aride, finira aride. On se paume un peu, ce qui fait partie du jeu !

  Et soudain, dans un secteur éclairci et envahi de ronce, la silhouette solennelle du cormier, Sorbus domestica. Essence sub-méditerranéenne  rarissime en Montagne de Reims. Le genre d'apparition qui, pendant une minute, console de tout.

 

 

  28 août

  Réveillé cette nuit par le froid. Un froid de steppe. Il était trois heures du matin. La chatte dormait à mes pieds. J'entrevoyais, sur la couette blanche, sa fourrure cendrée rayée de noir. J'ai refermé la fenêtre et, juste avant de me rendormir, j'ai pensé à ceci : dans cent ans, l'humanité n'existera peut-être plus. Elle se sera suicidée par ses pollutions et par sa prolifération. Comme dit ce niais de Laurent Cabrol, la Terre s'en sortira toute seule. Sans nous.

 

 

  3 septembre

  Des yeux de soie, un recueil de nouvelles de Françoise Sagan. Trouvé dans la boîte à livres du Carrefour de Rethel. Vieux bouquin qui fleure bon son long oubli dans un grenier du Porcien, près des bonbonnes à eau-de-vie.

  Je m'y plonge sans déplaisir. La bafouilleuse a la plume non pas géniale mais lucide. Lucide donc concise et acide. Elle triture bien la neurasthénie de ses personnages, c'est-à-dire la sienne, ce qui nous repose des écrivains qui veulent à tout prix nous faire pleurnicher sur les misères du monde, dont nous serions toujours coupables. L'époque est à la contrition largement affichée.

  C'est du Flaubert à la sauce Poivre d'Arvor et ça se laisse lire, comme le beaujolais se laisse boire. Même si la Sagan, qui sortait rarement de sa voiture décapotable, confond le jonc et l'ajonc, l'isard et le chamois. Sous les arcades de la place des Vosges, on n'est pas à ça près !

  J'irai tout de même au bout de ce bouquin jauni. Il a un goût de brocante et de liquidation. Amours défuntes, vous voilà livrées à l'encan !

  Septembre pour lettré campagnard, grand dénoyauteur de quetsches, un peu esseulé au milieu des tracteurs...

 

  8 septembre

  A la médiathèque de Reims, je tombe sur le programme de la prochaine Journée du Patrimoine. La grande mosquée de la ville, qui a beaucoup plus de pratiquants que la cathédrale, présente sa nouvelle salle de prière. " En bas, huit cents places pour les hommes, en haut quatre cents places pour les femmes."

  Excusez-moi, je suis obligé de rire.

 

 

  9 septembre

  Repas champêtre à Warmeriville, dans la vallée de la Suippe. La propriété où nous sommes reçus est à la limite nord du village, là où se situaient les anciens remparts. Nous mangeons sur la pelouse, sous de grands parasols. Devant nous, l'enclos pour les chevaux. Au-delà des bâtiments agricoles, l'immensité des champs. La plaine se soulève un peu dans le lointain ; une lisière de bois souligne l'horizon. On se croirait dans un roman de Tourgueniev.

  Le déjeuner commence par de la tête de veau sauce ravigote et se termine par des îles flottantes, dans la plus pure tradition française. Les viandes grillées sont accompagnées de Crozes-Hermitage.

  Entre fromages et dessert, pendant que les convives parlent chasse et aménagements forestiers, je pars marcher un peu. Il me suffit de traverser la rue et je me retrouve au cimetière, devant la chapelle où repose Léon Harmel, un des pionniers du catholicisme social, sous le pontificat de Léon XIII.

  Mais le cimetière militaire allemand, juste derrière, a de beaucoup mes préférences. Ici cessent les vanités macabres. Vaste pelouse ombragée de tilleuls. De simples croix de granite gris. Honneur suprême : les soldats morts ont des sépultures de moines.

 

 

  20 septembre

  Pascal Quignard : " La philosophie est une tradition que j'admire mais que je ne pratique pas. Je ne pense pas qu'on puisse épuiser l'énigme, sortir de l'énigme pour dire : " voici la théorie "; je pense qu'il faut rester dedans, être vivant le plus possible plutôt que d'être une construction."

  Phrase d'une justesse et d'une profondeur inouïe.

  Dès l'enfance et pour toujours, je suis dans l'énigme. C'est pourquoi les contes m'ennuient, les légendes m'ennuient, les fables m'ennuient, les croyances religieuses m'accablent. Les leçons de morale et la politique, n'en parlons pas !

  L'énigme est mon silence, mon arrêt sur image, mon divin séjour, la source où je bois. Arrière à celui qui la profane ! Je la gratifie même d'une majuscule : l'Enigme.

  Quand l'homme de Neandertal regardait la pleine lune, il épousait l'Enigme. Il lui faisait l'amour. Donc il était homme.

  Tout homme qui fuit l'Enigme déchoit. 

 

 

 

  27 octobre

  Levé à l'heure monastique, six heures du matin. 

  J'ai donné des croquettes à la chatte et lentement, rituellement, j'ai préparé le café et les toasts. Et puis j'ai songé, verbe que je préfère à rêver, trop vague, trop nunuche.  J'imaginais, au centre-sud de l'Europe, une principauté indépendante qui s'appellerait Orsenna, le nom de la cité-Etat dans Le Rivage des Syrtes. De loin, la capitale ressemblerait à Orvieto ou à Tolède.

  Cette principauté ne serait pas membre de l'Union Européenne. Son emblème serait le gypaète barbu et sa devise IN ALTO REGNAS MONTE, " Tu règnes sur la haute montagne ". La Charte d'Orsenna préciserait toutes les valeurs de civilisation auxquelles devraient faire allégeance les nouveaux citoyens. Les pesticides chimiques y seraient proscrits, de même que les abattages rituels et la chasse aux oies sauvages. Les timbres-poste seraient imprimés en taille-douce, les offices à la cathédrale seraient chantés en grégorien et le latin serait obligatoire pour tous les élèves des collèges et des lycées. La fête nationale serait le 5 août, fête de Notre-Dame des Neiges.

  Il y aurait dans les forêts et sur les rives du fleuve des zones de silence intégral. L'éclairage urbain serait strictement encadré pour éviter la pollution lumineuse des nuits. Pour le reste, Orsenna serait à la pointe de tous les progrès. Il y aurait même dans les Monts Orientaux, à la frontière avec le Pays des Argonautes, l'un des observatoires astronomiques les plus puissants du monde.

  Ainsi donc, je songeais...Dehors, il gelait un peu. L'herbe était couverte de givre. Sur un bâtiment de la ferme voisine, la lune éclairait le faîtage d'un toit comme la lame d'un couteau.

 

 

  30 octobre

   On écoute France Inter par habitude, le mieux étant toujours l'ennemi du bien. Que ne ferait-on pas pour échapper au foot et à la pub ? Mais ce matin, le brouet politiquement correct était franchement indigeste. Je mis un terme au sermon de Nicolas Demorand, à cette voix insupportable d'accusateur public.

   L'aube était pluvieuse et froide. Soudain la pluie se transforma en neige. Et maintenant qu'il est dix heures, elle tient.

  J'adore la neige parce qu'elle dépayse le pays. Tout se met à ressembler à un tableau de Robert Fernier. L'âme du terroir, enfin, s'émancipe, s'élucide, se déploie dans une géographie-fiction qui est aussi une histoire-fiction. On est en Prusse-Orientale ; on est au pays des Hyperboréens ; on est en l'an mille.

  Grâce aux velux du bureau, étrange effet de la neige vue par le dessous : une sorte de nacre, de moire froissée, d'où tombe une lumière laiteuse.

  En bas, ça sent le feu de bois.

  Je viens de rallumer ma cuisinière, une Godin bleue du modèle Châtelaine. J'en suis fier comme d'une Bentley.

 

 

  8 novembre

  Dans la hiérarchie des silences, voici le plus haut silence : se taire en soi.

 

 

  10 novembre. 

  C'était au temps où l'on buvait plus de mousseux que de champagne. Et toujours dans des coupes, jamais dans des flûtes ! Les gens étaient bourrus, courageux, chaleureux, mais ils ne se lavaient guère. Ils avaient un parler lent, avec de brusques accélérations et des haussements de voix dont je ne saisissais jamais la cause. La radio voguait entre Geneviève Tabouis et la famille Duraton. Il y avait aussi l'éditorial de Jean Grandmougin, où j'entendais des mots que j'aimais parce que je les suspectais d'importance : le pacte de Bagdad, la Bundeswehr, Monsieur Dag Hammarskjöld...  

  20 juin 1956. J'avais sept ans. Mon père avait acquis quelques années auparavant une 203 commerciale gris bleu, rachetée à un boulanger de la région. Nous sommes partis dans la matinée pour Verdun avec Lucien Delétang, un Rethélois, ancien poilu de Quatorze, dont la moustache était devenue toute blanche. On plaça les enfants à gauche et à droite de l'allée qui conduisait à l'escalier du monument de la Victoire. Un homme un peu bedonnant, affable mais entouré de solennité, se mit à parler à la tribune. Bien sûr je ne compris pas grand chose à ce qu'il disait, mais j'étais déjà très sensible aux voix : je me souviens de la sienne, grave, bien timbrée. C'était René Coty, le président de la République. On célébrait le quarantième anniversaire de la bataille de Verdun.

  18 juillet 1968. La flambée soixante-huitarde était passée. Cette fois nous roulions en 404 blanche. Ma famille mettait De Gaulle presque au niveau de Dieu, image sublimée du Père. Nous étions au pied de la butte Chalmont, dans l'Aisne, pour la commémoration du cinquantenaire du début de la Reconquête. Nous venions voir De Gaulle, donc Dieu...La foule était provinciale - des villageois endimanchés, encadrés par des notables barrés de tricolore. L'hélicoptère présidentiel se posa en haut de la butte et De Gaulle descendit l'escalier, escorté par ses prophètes.

  Mais avant lui un homme un peu frêle prit la parole. Il avait l'éloquence précise et un peu chantante. On sentait en lui une sorte d'humanité à la fois érudite et fraternelle qui me plut. J'avais dix-neuf ans et je fendis la foule pour l'écouter de plus près. Je me souviens que ma mère me suivit. C'était Maurice Genevoix, l'auteur de Ceux de Quatorze, qui va bientôt entrer au Panthéon. 

 

 

  12 novembre

  Hier, pour le centenaire de l'Armistice, vent et pluie. J'ai participé bien sûr à l'hommage de ma commune à ses cinq poilus morts pour la France. Nous étions une cinquantaine sous nos parapluies autour du monument aux morts. Il tombait des cordes. Ensuite, à la salle des fêtes, fut évoquée très précisément l'histoire de chacun de ces cinq destins brisés. Ceci grâce aux recherches de notre ami Michel Lefort, à la fois informaticien expert et généalogiste fervent : de nos jours, les deux choses sont liées.

  Et puis je suis rentré pour écouter sur Arte le concert retransmis de la cathédrale de Verdun : le Requiem de Mozart et celui de Saint-Saëns. Des éclairages superbes, qui embrumaient toujours les arrière-plans, conféraient à la nef austère une aura bleutée, quasi mythologique.

  J'eus alors une sorte de révélation : la Guerre de Quatorze monte dans la hiérarchie des temps. Elle rejoint les Guerres Médiques et la Guerre des Gaules dans le passé primordial. Je ne m'en détourne pas mais je m'en allège, et avec elle de toute l'histoire qui l'accompagne. Désormais la musique, qui est la connaissance ultime des choses, me suffira pour la vénérer. Quand je retournerai à Verdun, je n'oublierai pas Douaumont mais je marcherai surtout dans ces bois immenses dont les racines se nourrissent encore de la chair des hommes. Et puis je pousserai la porte de la cathédrale et mes pas résonneront jusqu'au baldaquin aux colonnes torsadées, dont on dit qu'il s'inspire de celui de Saint-Pierre de Rome. 

  Je repenserai au Dies Irae de Mozart, à ce crépuscule pluvieux du 12 novembre de l'an 2018.

  Au milieu de trois cent mille morts, je serai si léger... 

 

 

  13 novembre

  Quand je relis les articles épars, aussi stupides que prétentieux, que j'ai écrits entre dix-huit et vingt-cinq ans, je suis horrifié. J'étais lourd et je me croyais brillant. J'étais tout simplement un pauvre refoulé. Je sentais encore terriblement la sacristie et la politique au ras du village. Je souffrais d'un syndrome d'écrasement. C'était pathétique.

  Chez moi, toutes les émancipations ont été trop tardives. Je ne suis pas de ces êtres qui ne s'aiment pas ; je suis de ces êtres qui n'aiment pas ce qu'ils furent. A vingt ans, j'aurais dû partir à Mykonos ou à San Francisco. A quarante ans, j'aurais dû prendre un pseudonyme et choisir Michel Irancy : un prénom d'archange doré suivi d'un nom de rosé de Bourgogne. Et puis dans les syllabes d'Irancy, on entend je ne sais quelle errance, quel alanguissement au soleil...

  Labeur archétypal : faire provision de bois pour l'hiver. Il nous est fourni par un voisin qui a de grosses réserves en Haute Ardenne. Pour l'essentiel du vieux chêne, abattu il y a plus de dix ans. Mais y aura-t-il encore des froidures " comme dans le temps ", des gelées à pierre fendre et des neiges tenaces comme on en voit dans les tableaux des maîtres flamands ou sur les vieux calendriers des postes ?

 

 

  14 novembre

  Troisième anniversaire de l'attentat sanglant du Bataclan : cent trente morts boulevard Voltaire, le 13 novembre 2015. Les propos lénifiants et liquoreux que les médias continuent de propager sur cet acte de guerre sont à proprement parler insupportables. Quand, le jour du Vendredi Saint 1918, un obus allemand tiré par la Grosse Bertha tomba pendant l'office de l'après-midi sur l'église Saint Gervais, en plein centre de Paris, il y eut " seulement " 90 morts...

  Je préfère donc me plonger dans Le Figaro du 12 novembre 1918, fac-similé de l'original que le quotidien offrait à ses lecteurs de samedi dernier. Et je tombe sur ceci, dans la rubrique mondaine de la page 3 :

   " Mme Tourgueneff, fille de l'illustre écrivain russe contemporain et ami de Flaubert, de Georges Sand et des Goncourt, vient de mourir. C'était une femme de coeur et d'esprit, dont la disparition sera péniblement ressentie par le cercle d'amis et d'artistes qu'elle avait su grouper et réunir autour d'elle. "

 

  15 novembre

  Il est dix heures. Je viens de rallumer le feu. Un vent d'est froid souffle dans la cour. Il pousse des feuilles mortes jusqu'à l'entrée du jardin.

  Dans un mois, Le Passant du Soir sera en librairie.

  Dans cinq mois, j'aurai soixante-dix ans. Pour l'instant, la carcasse tient bon. Je suis encore capable de faire trente kilomètres à pied par jour. Je sens cependant que ma banquise fond. Mes certitudes se liquéfient, ce qui n'est pas sans quelque jouissance dans la vie publique. J'entre peu à peu dans l'âge des spleens secrets, de ces larmes rentrées qui sont les éjaculations des vieillards.

 

 

  22 novembre

  On nous exhorte à n'être ni homophobe ni islamophobe, mais nous n'avons pas le droit de nous demander ce que les musulmans pensent des homosexuels. Ce serait de l'islamophobie ! Ainsi la Nomenklatura qui maintient l'information sous sa sainte garde nous mènent-elle par le bout du nez. 

  J'apprends aussi que la cour européenne de justice condamne ceux qui prétendent que la prophète Mahomet, en copulant avec son " épouse " de neuf ans, était un  pédophile. Le blasphème redevient donc un délit : arrière, toutes !

  Quand je lis cela, moi le vieil enfant de choeur qui chante volontiers le Veni Creator sous ma douche, je me prends à regretter l'époque salubre des bouffeurs de curés, des libres penseurs qui mangeaient du pot-au-feu le jour du Vendredi Saint.

  En surveillant la cuisson des lentilles, je relis Sous le signe de Halley, de Jünger. Des notations très clairvoyantes sur cette Terre en train de devenir une termitière, sur le déclin de la forêt équatoriale, sur la catastrophe de Tchernobyl, sur la place de la lecture dans la vie. Jünger fait partie du club restreint de ceux qui virent deux fois la comète de Halley : la première fois à Rehburg, en 1910, et la seconde fois à Kuala Lumpur, en avril 1986.

  Et puis une mention personnelle en page de titre : " Lu au jardin, sous un pommier en fleur, 28 avril 1991 ".

  Le pommier est toujours là. Nos trois poules grattent et picorent dans sa jonchée de feuilles mortes.

 

 

  25 novembre

  Michel de Saint-Pierre, Les nouveaux Aristocrates, page 54 de l'édition Calmann-Lévy, 1960 :

  " Denis, qui n'avait pas la foi (il se réservait le soin d'approfondir plus tard son athéisme), ne cherchait pas dans la chapelle un Dieu caché ; il y trouvait le clair obscur d'une forêt, et l'hospitalité du silence. Quelque chose en lui fondait, s'apaisait, quand il se tenait debout en face du choeur où luisaient les ors d'un aigle-lutrin aux vieilles ailes déployées. Une lampe à huile brûlait, avec des clignotements fragiles, devant ce que les autres appelaient le Saint-Sacrement. "

  Comme je comprends ce passage ! Je suis athée et, en même temps, païen et catholique romain de l'ancienne observance. Une religion n'est pas faites pour être approuvée dans ses dogmes mais pour être éprouvée dans ses sanctuaires et dans ses rites. 

 

 

  1er décembre

  Celui qui passe sa vie dans son pays d'origine consent à destin d'homme diminué, sous l'ombre portée de la mort. Il est au sens strict un humilis, un humilié. Non un être terrestre mais un être terreux. Cicéron emploie l'adjectif humilis pour désigner les plantes rampantes, celles qui sont incapables de s'élever au-dessus de l'humus natal.

 

 

  2 décembre

  Anniversaire d'Austerlitz. Un vent d'histoire souffle sur ce jour pluvieux et bas. L'âme patauge mais l'esprit lui dit : " Tiens-toi debout sous la pluie ardennaise ! Enfin les nappes phréatiques se rechargent ! " Pensons aux hêtres, si menacés par le réchauffement climatique : arbres solennels des contrées nébuleuses.

  Hier, à Charleville, notre voiture slalomait entre les feux qui s'éteignaient dans la bourgeoise avenue d'Arches. Cours Briand, au-delà du pont des Deux-Villes, un brasier plus important s'allumait. La fumée noire montait à gros bouillons polluants...Mais comment vivre avec huit cents euros par mois ?  Que faire pour que l'angoisse de la fin du mois n'enfume pas le risque réel de fin de l'humanité ? Trump se trompe et les casseurs sont de jeunes cons ! Tout ça faisait floc-floc dans ma tête. Au fond je me fuyais. 

  Et comme tous les lettreux, je me cachais derrière une citation. Elle est de Flaubert, dans une lettre à Louise Collet : " De toute la politique, il n'y a qu'une chose que je comprenne, c'est l'émeute."

  Pourquoi nous soumettons-nous ? Pourquoi nous révoltons-nous ? Pourquoi, à l'intérieur même de l'ordre ou du désordre, y-a-t-il des dominants et des dominés ? La réponse, avant d'être sociale, économique ou politique, est d'abord psychanalytique. J'attends toujours, par exemple, la psychanalyse de 1968. Ce serait le livre radical qui expliquerait tout. Tellement iconoclaste qu'il ne sera jamais écrit.

 

 

  6 décembre

  Notre immense amie Jacqueline Trotrot est décédée hier après-midi, paisiblement, après avoir lutté pendant cinq mois contre le cancer. Elle a souffert, bien sûr, mais le destin l'a gratifiée aussi d'états de grâce étranges, quasi surréalistes.  Ainsi cet après-midi ensoleillé d'octobre dernier, où j'étais assis près d'elle, dans sa chambre de clinique, et où nous regardions ensemble le programme d'un voyage de découverte des jardins de la campagne romaine. Je lui montrais sur la carte le lac d'Albano ...Ce voyage prévu pour mai prochain, elle comptait s'y inscrire ! 

  Nous avions fait la connaissance de Jacqueline il y a plus de quarante ans, devant la fromagerie de Bonneval-sur-Arc. Elle avait épousé Jacques, un ancien copain de Charleville, que nous retrouvions en Savoie par le plus grand des hasards. Et dès lors nous ne nous sommes plus quittés. Nous étions taillés dans le même bois.

  Auprès de Jacqueline, tout prenait un parfum de Toscane et d'Ecosse, de roses anciennes et de livres neufs. Elle était à la fois bonne cuisinière et bonne randonneuse, grande jardinière et grande voyageuse. Elle prenait la vie à bras-le-corps sans jamais sombrer dans l'hystérie ou la complaisance à soi. L'amitié ruisselait de son visage. Quelle leçon de courage elle nous laisse !

  Elle ne sera jamais morte.

  " S'en aller ! S'en aller ! Parole de vivant ! "

 

 

  9 décembre

  Tempête. Au milieu de la nuit, j'ai dû me lever pour raccrocher un volet qui claquait. Huit heures trente du matin. Pénombre dans le salon. Pluie qui fouette aux carreaux. J'allume la télé pour Sagesses bouddhistes. Bougies allumées. Statuettes dorées. Bâtonnets d'encens. Dialogue calme. Cette ambiance attire l'homme du sacré qui est en moi. Il est question des Quatre Incommensurables : la bienveillance pour tous les êtres vivants, la compassion, la joie, l'équanimité. En sanskrit : maîtri, keruna, mudika, upeka. Vite, je copie ces mots ! Ils ne me renforcent pas mais ils m'apaisent.  Rien qu'en les copiant et les répétant.

  Les Incommensurables. Les vertus infinies, irréductibles. Apramâna. Et soudain la pluie s'arrête. 

 

 

  13 décembre

  Aux obsèques de Jacqueline, l'hiver ardennais avait décidé de s'inviter. Belle lumière glacée. 

  Aux obsèques de Jacqueline, il n'y avait pas de notables.  Rien que des marcheurs, des poètes, des jardiniers, des artistes. Le Jacqueline club. Et comme la salle du crématorium n'est pas plus grande qu'une chapelle romane, la moitié de tout ce monde-là était dehors. En termes concis et fervents, Fabrice évoqua le rayonnement extraordinaire qui fut celui de sa maman. Il lut des extraits de ses poèmes, d'un panthéisme à la Rimbaud. Et puis, pendant l'ultime adieu, chantaient les cornemuses.

  On se retrouva ensuite dans une salle de la Houillère pour partager nos souvenirs avec brioches et boissons chaudes. Partout, des photos de Jacqueline ! 

  Et soudain, les plombs sautèrent. Tout s'éteignit. Il ne restait que le crépuscule et les bougies. Un homme chantait sur les accords de sa guitare. Magie du soir. Miracle de l'amitié.

  Tout était vrai. Sans cinéma. C'était grandiose comme un soir en Laponie.

  Jacqueline était là, drapée dans une aurore boréale.


02/11/2018
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JOURNAL DES CLAIRIERES, I, 2014-2017

                                                                            " Penser, c'est chercher des clairières dans une forêt. "

                                                                               Jules Renard, Journal, 28 mars 1894.

 

 

  28 août 2014

  Le silence des taoïste. Le silence des monastères zen, orthodoxes, bénédictins. Le silence près de son feu. Le silence près de son chat. Le silence en écoutant murmurer l'Aisne sur le gravier d'un gué. Le silence des églises de village, l'été, quand le soleil du soir entre par la porte ouverte. Le silence de la Grande Ourse par une nuit de gel. Le silence de ceux qui, comme dit Henri Michaux, " pratiquent le retrait enchanté ".

 

 

  23 décembre 2014

  Après-midi à Laon, la ville-acropole dominée par les quatre tours de sa cathédrale et leurs célèbres boeufs de pierre broutant les nuages, dans les cris des choucas. Laon, comme Lyon la cité de Lug, le dieu gaulois de la lumière. Mais j'aimerais qu'on se souvienne que Lug désigne aussi le lynx chez les Celtes. Pourquoi pas Laon, la ville du lynx ? Il figurerait sur ses armoiries. Et la cathédrale serait le sanctuaire secret de l'Ordre du Lynx, une société mystique aux ramifications mondiales. A mi-chemin de l'Ordre du Temple et de la secte des Illuminati.  Qui peut prouver que cette fiction est fausse ? Personne !

  En passant dans la rue du Bourg, je me souviens soudain de l'ancienne librairie Marville, où j'achetai au printemps 1992 Carnets du grand chemin de Julien Gracq. Ce volume aux pages blanc ivoire et à la couverture d'un rouge très fané  fait désormais partie de mes livres de chevet. Son impressionnisme géographique m'enchante. Quand Gracq dit de Saint-Flour " il y a un rappel de l'Italie dans la manière qu'a la ville de coiffer de ses tours la colline abrupte ", il pourrait tout aussi bien parler de Laon.

  La librairie Marville ayant disparu comme tant d'autres, c'est chez Bruneteaux, rue Saint-Jean, que j'achète Epicure en Corrèze de Marcel Conche. Le philosophe désormais nonagénaire y raconte comment l'athéisme s'est définitivement imposé à lui : c'était un jour de 1956, au volant de sa  4 CV, en revenant d'Evreux : " La souffrance des enfants martyrisés ( par l'homme, la maladie, la nature, etc.) est un mal absolu, c'est-à-dire injustifiable à quelque point de vue que l'on se place... J'en concluais la non-existence de Dieu car, si Dieu existait, alors la vie serait absurde puisque je devrais accepter une justification du mal absolu - injustifiable. "

  Et pendant que Marcel Conche devenait athée, la 4 CV, dit-il, filait à cent cinquante kilomètres-heure.

 

 

  29 décembre 2014

  Les jours les plus courts sont propices à ce que le français classique appelle la récollection : le retour sur soi, la visite de ses propres souvenirs. C'est aussi la saison où l'on s'adonne aux loisirs discrets et méticuleux comme la calligraphie, l'enluminure, l'estampe. Les passionnés de trains électriques refont leur circuits, les philatélistes classent leurs acquisitions de l'année.

  Maurice Plantin, dans la salle à manger de sa vieille maison de Saint-Fergeux, ouvre pour moi ses albums de timbres. Mon regard s'arrête sur l'Ange au Sourire de la cathédrale de Reims. A mon avis, et sans nul chauvinisme rémois, l'un des plus beaux timbres jamais émis par les postes françaises. De couleur lilas, imprimé bien sûr en taille-douce, il date de 1930 et fut tiré à six cent mille exemplaires. 

  Parmi les indices les plus nets de l'affaissement des temps, le déclin de la philatélie.

 

 

  15 avril 2015

  A nouveau la forêt domaniale de Signy-l'Abbaye. Départ de la Vénerie. Grand soleil dans les merisiers en fleurs. Les jeunes feuilles des charmes fournissent le vert tendre de l'arrière-plan. Concert des grives musiciennes. Nous gagnons le hameau de Mainby, à cinq kilomètres de Signy, par trois voies forestières : les Quatre Frères, le Haissault, la Côte Olive. Au coeur de la futaie, quelques cris nasillards du pic mar. Sur les pelouses fleuries des lisières, les premiers paons de jour.

  En 1135, douze moines cisterciens, arrivés d'Igny après cinq jours de marche, fondèrent l'abbaye de Signy, dont la forêt demeure l'ultime témoignage. Maimby fut l'une des granges du domaine. Rien n'insulte à la beauté de la clairière où se trouve le hameau, juché sur une butte : ni lignes électriques, ni éoliennes, ni hangars métalliques. Parfois un milan royal traverse le ciel de ses grands battements d'ailes si lents et si amples. Pays vaste mais non démesuré. Austère mais non inhumain. 

  On franchit un ruisseau sur un madrier. Entre neuf heures et midi, la température passe de dix à vingt degrés. On est dans un printemps d'anthologie.

 

 

  29 mai 2015

  Après Saint-Flour, ville sombre et basaltique, Mende étale sur son adret ensoleillé les tons clairs du calcaire des Causses. On est déjà un peu dans le midi et cela se sent. J'ai séjourné ici il y a quelques années, à l'Hôtel du Commerce. Je voudrais cette fois passer une journée ou deux au Bleymard, tout près du mont Lozère, dont je projette de faire l'ascension. A l'Office du tourisme de Mende, on me propose les Chalets du Goulet, à 1200 mètres d'altitude, à l'orée de la forêt du même nom.

  Je m'y retrouve en fin d'après-midi et immédiatement, comme disent les collégiens, je kiffe !

  Ni plus ni moins qu'une enclave de Finlande heureuse au coeur la Lozère. Tout, ici, apaise et séduit : les chalets, l'ombrage léger des bouleaux, l'oisiveté câline des chats, les fumets de généreuse cuisine familiale.

  En druide placide et inspiré, Yann Kerouault règne sur les marmites. Et puis dans la salle à manger, tout près du poêle à bois, l'étagère aux livres avec deux divines surprises : le Zarathoustra de Nietzsche et les oeuvres complètes de Nicolas Bouvier !

 

 

  30 mai 2015

  La Lozère : de l'occitan Los seres, les cimes. Une étymologie possible parmi d'autres. Des Chalets du Goulet, la montagne culminante du département me fait face et m'attire. Longue échine fauve sous la lumière du matin. Départ à huit heures. Deux kilomètres de descente jusqu'au Bleymard puis douze de montée.

  D'abord la hêtraie d'ubac, drue et sombre. Peu à peu le hêtre fait place au pin, puis aux prairies sourceuses où paissent les vaches à clarine. Après le col, la lande d'altitude. Immense. Crin épais de callune et de genêts peignés par le vent.

  On oblique à droite et soudain apparaissent les tables d'orientation : sommet du Finiels, 1699 mètres. Un panorama au sens strict à couper le souffle : du Puy de Sancy au mont Ventoux ! Par temps plus clair qu'aujourd'hui, on voit aussi les Alpes et la Méditerranée.

  Tianxia, disent les Chinois, " ce qui est sous le ciel ". Il est un peu plus de midi. Quelques marcheurs font des photos. Et puis soudain je me retrouve seul. Seul sur le mont Lozère.

 

 

  23 juin 2015

  Dimanche dernier, pour la fête des pères, repas de famille à Barby.

  Au moment de déplier ma serviette, je remarque qu'elle est brodée d'un solennel FW. Elle provient donc du trousseau de lingerie offert à mes arrière-grands-parents, Pauline Waron et Albert François, pour leur mariage. En 1898, je crois. Albert François était le fils naturel de " la grande Mélanie ", la gardienne d'oies du village. La serviette aura donc bientôt cent vingt ans.

  Mais je pense aussi à une réflexion de Michel Déon : " Dès que les témoins s'éloignent, le passé n'est plus qu'un exercice onirique. A-t-il jamais eu lieu ? "

 

  

   24 novembre 2015

  Premières neiges sur les Hautes Vosges comme sur la Haute Ardenne. Désormais, on chérit d'autant plus les premières neiges qu'on se dit que bientôt, hélas, tomberont les dernières. Planète surchauffée, surpeuplée, livrées à des multitudes faméliques et fanatisées. Et la mer montera...

  Dans le Rethélois, pluie froide avec quelques flocons. J'ai rallumé la cuisinière. La nuit tombe. J'imagine, au plus profond des forêts vosgiennes, sur la basse branche d'un sapin, la silhouette noire d'un gros oiseau : le grand tétras.

  A la mi-novembre 1968, il y avait quinze centimètres de neige sur toute la France. En Champagne, les vendanges avaient commencé le 6 octobre !

 

  17 décembre 2015

  Etranges jours. Si courts. Si doux. Dans une semaine ce sera Noël, et en ce début d'après-midi où j'arpente la banalité rethéloise, il fait dix-sept degrés. On se croirait en avril.  En ville, les livreurs et les déménageurs travaillent en maillot de corps. Les portes des magasins restent ouvertes. Les clients des bars consomment en terrasse.

  " On r'payera ça ! " s'exclame-t-on.

  Comme toujours, la radoterie météorologique meuble le vide des pensées ordinaires. On vit au ras des choses et on s'en contente. Ce tissu d'habitudes est d'une résistance terrible.

  Etrange jours. Si courts. Si doux...

 

 

  31 décembre 2015

  - Avez-vous la nostalgie de votre jeunesse ?

  - Absolument pas ! J'ai la nostalgie de l'époque de ma jeunesse avec le sentiment d'être passé à côté. J'aurais dû faire sécession. Aller écouter les conférences de Krishnamurti. Lire Planète. Partir en Inde. Faire du nudisme sur la plage d'Agde.

 

 

  2 janvier 2016

  Hier, à la mi-journée, je me suis fait un petit " plateau-télé " avec les restes du réveillon : ris de veau et château Belgrave 1994. C'était le jour et l'heure du concert du Nouvel An à Vienne. Les valses et les polkas sont le classique à l'usage du peuple. Dans toutes les chaumières ruisselait le beau Danube bleu.

  Ce concert retransmis depuis des lustres en mondiovision ressemble à la pleine lune ou au brame du cerf : on dirait qu'il revient de plus en plus souvent. Quelque chose, donc, s'accélère, mais quoi ? Les archets des violons ? La ronde des crinolines ? L'horloge universelle ? Ou bien moi, tout simplement, à l'instant où je savoure mon vieux médoc ?

  Pour apaiser mon spleen, je pensais à un grand moment musical. C'était avant-hier, sur l'autoroute. Je rentrais de Reims. L'an 2015 de l'Incarnation s'éteignait. Le soir tombait, un peu bleu et un peu rose orangé derrière le clocher de Lavanne. J'écoutais sur France Musique la mélodie hongroise de Franz Schubert.

 

 

  23 janvier 2016

  Notes parisiennes.

  A la gare de l'Est, pisser coûte un euro. Je pense aux économies énormes que je fais en un an grâce à mon jardin et aux buissons campagnards. Au moins cinq cents euros.

  Rencontre avec quelques amis, anciens ou nouveaux, aux Deux Magots. Mais on papote tellement qu'on en oublie qu'on est aux Deux Magots. Finalement, on se parisianise très vite !

  Froid glacial dans le jardin des Tuileries : un temps à faire un gros câlin à une jolie câline !  Comme je suis seul, j'achète des marrons chauds : ronds, brûlants, un peu grillés, odorants.

  Eglise Saint-Nicolas du Chardonnet. Elle est silencieuse et chauffée. Pas d'autel " face au peuple ", cette monstruosité, ce déni de la géographie sacrée des sanctuaires. J'y suis bien. J'y reste une heure. Méditation dans la Chrétienté des anciens jours.

  Musée d'Orsay. Je ne m'en lasse pas. Cézanne domine tout.

  Chez Gibert, en bas du boulevard Saint-Michel. J'achète quelques bouquins que je feuillette dans le square Viviani, au pied du fameux robinier qui est le plus vieil arbre de Paris. Planté en 1602, c'était donc un jeune baliveau quand Ravaillac assassina Henri IV, huit ans plus tard.

  Les arbres nous regardent passer comme des marionnettes trop pressées.

 

 

  12 mars 2016

  Peu de gens savent que Bernard Deforge, l'un des grands hellénistes français, habite à Hargnies, village au coeur de l'Ardenne, dans une légère combe qui creuse à peine le plateau schisteux, au milieu de milliers d'hectares de forêts.

  Venant de Monthermé,  après une montée de plusieurs kilomètres, on accède soudain à un univers irréel de vastes prairies encore enneigées, où pointe le clocher des Hauts-Buttés. C'est, dans toute sa splendeur de fin d'hiver, le fameux Balcon en forêt, où Julien Gracq situe son roman sur la " drôle de guerre ".

  Bernard Deforge chauffe sa maison avec du bois d'affouage, celui auquel a droit tout résident après que l'exploitation d'une parcelle communale lui eut été attribuée par tirage au sort. En remettant au feu des rondins de charme et de bouleau, il me parle du rôle du choeur dans les tragédies d'Eschyle. Le soleil de mars fait miroiter les toits bleus où la neige vient de fondre.

  Je pense à cette étrange expression grecque au sens un peu mystérieux : " Homme du chêne et du rocher "...

 

 

  1er janvier 2017

  Les  paysannes de jadis ne lisaient jamais de livres, mais beaucoup d'entre elles connaissaient très bien leur missel. Elles en étaient imprégnées, comme les bourgeois cultivés l'étaient de Sénèque ou de Montaigne. Ainsi mon arrière-grand-mère nous rappelait-elle toujours que, dans le calendrier liturgique, le Nouvel An s'appelait la Circoncision. Ce mot avait quelque chose de solennel qui lui plaisait. Mais bien sûr, la circoncision, elle ne savait pas ce que c'était.

 

  

  2 avril 2017

  Dimanche ensoleillé. Les merles nourrissent leur nichée dans le lierre. La chatte dort sur un banc près de moi. Dans le contre-jour vif de la mi-journée, son pelage gris cendré prend des reflets bleus.  Un peu comme si déteignait sur elle le bleu intense, presque mauve, des argus azurés qui volent autour de nous. 

  En attendant que la famille me rejoigne pour l'apéro dominical au jardin, je lis Beauté, le nouveau roman de Philippe Sollers.

  " On est en mai, il fait très beau, je suis avec Lisa à Athènes. La nuit, vers trois heures du matin, l'expérience se renouvelle. Mon corps n'est plus là, je plane au-dessus de lui, ça dure à peine trois secondes, mais j'ai tort de dire " secondes " puisque le temps a disparu. Plus de temps, plus d'espace, mais un drôle de lieu à faible lumière bleutée, juste à côté de Lisa qui dort sur cette planète. "

  Toujours ce bleu ! Quand j'étais enfant de choeur, je me disais qui si vraiment l'hostie devenait le corps du Christ au moment de la consécration, alors elle deviendrait bleue, d'un bleu mystérieux et fluorescent. J'avais dix ans. J'étais docile. Déjà, je ne croyais en rien.

  Dans un autre récit paru récemment, L'école du mystère, Sollers aborde d'ailleurs la question de la transsubstanciation. En alchimiste et non en homme de foi. J'adore les romans de Sollers parce qu'ils n'ont ni queue ni tête. Ou pour mieux dire ils ont les deux.

 

 

  1er août 2017

  Journée calme et tiède qui n'a rien à voir avec les orages et les pluies annoncées. En fin d'après-midi, on se croirait dans un tableau de Pissaro. La lumière est si douce au jardin que même la touffe de rhubarbe est belle ! Le buddleia et les anémones du Japon sont en pleine fleurs, symphonie violette et mauve sur le vert sombre des buis. Dans dix jours la Saint Laurent, où commenceront à fleurir ici les asters, s'ils sont fidèles au calendrier de ces dernières années.

  Je relis Le cosmos et le Lotus, l'autobiographie de l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan. Il est issu de la classe patricienne du Tonkin, au temps de la colonisation française. Il se situe lui-même à la confluence de trois cultures : l'éducation française, le confucianisme importé au Vietnam par les siècles de domination chinoise, et bien sûr la recherche universitaire américaine. 

  Voici ce que j'avais déjà souligné lors de ma première lecture, il y a cinq ans :

  " La conscience n'est pas un heureux hasard de l'évolution cosmique. Elle a été " programmée " dans l'univers, tout comme celui-ci a été réglé de façon extrêmement précise, dès sa naissance, pour l'apparition de la vie. L'existence de la conscience n'est pas contingente mais nécessaire, car l'univers n'a de sens que s'il contient une conscience capable d'appréhender son organisation, sa beauté et son harmonie. L'apparition de la conscience n'est pas un simple accident de parcours dans la grande fresque cosmique, elle est le reflet d'une profonde connexion entre l'homme et le monde."

  Et puis surtout ceci, sur la page suivante :

  " Mais attention : pour moi, ce principe ne représente pas un Dieu barbu, mais un principe panthéiste qui se manifeste dans les lois de la nature. Ce principe s'apparente à celui décrit par Spinoza qu'Einstein a caractérisé ainsi : " Je crois au Dieu de Spinoza qui se révèle dans l'harmonie de tout ce qui existe, non en un Dieu concerné par le destin et les actions des hommes."

 

 

  26 octobre 2017

  Anniversaire de ma mère. Elle aurait quatre-vingt quinze ans aujourd'hui. Elle aimait chanter, comme tous les êtres qui ont l'âme claire. Née fille de petits paysans, elle a passé toute sa vie dans le sillon villageois qui avait été tracé pour elle. Mais elle conserva jusqu'au bout une certaine indépendance d'esprit, à l'inverse de mon père, homme bon et courageux, mais aussi personnalité angoissée et soumise à  un ordre établi dont il ne sut jamais tirer profit. " On n'est pas sur la terre pour souffrir ", lui rétorquait-elle souvent quand il voulait trop la tirer dans le sens du sacrifice et de l'abnégation.

  Reçue au certificat d'études primaire en 1936, elle arrêta là sa scolarité et apprit immédiatement à traire les vaches. Elle nous récitait volontiers, en y mettant le ton, des fables de La Fontaine et des poèmes de Victor Hugo. Parmi les dictons agricoles qui lui étaient  familiers, j'aime surtout celui-ci : " Claire nuit de Noël, claires javelles."

 

 

  2 décembre 2017

  Les Nourritures terrestres, d'André Gide. Le rangement de mon pigeonnier, à la fois bureau et bibliothèque au second étage de ma datcha, est un labeur qui s'apparente à la restauration de la cathédrale de Reims : toujours à recommencer. Je retrouve à cette occasion ce vieux volume, édition Gallimard 1947.

  Je le butine au hasard pendant un quart d'heure, assis devant la fenêtre qui donne sur les horizons familiers, un tantinet sépulcraux à cette saison. Et aussitôt, j'avoue que le charme opère : Gide réveille en moi une jeunesse libertaire, hédoniste, bucolique et solaire, j'allais dire new age ! En fait une jeunesse que je n'ai jamais vraiment eue, sauf par épisodes brefs, car je venais d'un monde trop vieux qui me collait à la peau. Pour me libérer de cette attraction, il m'aurait fallu plus de force psychologique que je n'en avais.

  Certaines pages sont enchanteresses, d'une extraordinaire modernité. On a envie de les lire en écoutant de la musique de Vangelis. D'autres sont terriblement datées dans la forme, mais le fond demeure revigorant.

  " Vous voulez chercher le salut de l'homme dans le rattachement au passé, et ce n'est qu'en repoussant le passé, qu'en repoussant dans le passé ce qui a cessé de servir, que progresser devient possible. " A soixante-huit ans, je souligne au crayon cette phrase avec l'enthousiasme d'un lycéen rebelle. Il faut sans cesse se purifier du passé, l'épousseter de son manteau d'homme du présent, nomade et lucide. Ne pas l'éliminer complètement, certes, mais le ramener à sa quintessence, à la fine fleur de son froment : le souvenir de quelques êtres que nous avons aimés, de quelques moments sacramentels qui ont balisé notre vie, de quelques instants foudroyants, hors du contexte collectif. C'est tout. Le reste n'est que boue séchée et glu. Le qualitatif déteste toujours le quantitatif.

  Plus je vieillis, plus je sens en moi un besoin curieux, celui de je ne sais quel rebond. Je n'ai pas envie de me soumettre au destin ; j'ai envie de lui faire quelques pieds de nez.  Les forêts m'attirent de plus en plus, les drailles dans les garrigues, les spiritualités étoilées.

  Vous allez voir que je vais finir hippie !

 

 

  5 décembre 2017

  Jean d'Ormesson n'était pas un génie de la littérature. Il le savait et il le disait. Car il était espiègle avec lui-même autant qu'avec les autres. La modestie, vraie ou fausse, lui allait comme un gant. De lui, j'ai aimé surtout Au plaisir de Dieu, ce grand roman sur le déclin de l'aristocratie terrienne au long du vingtième siècle. C'est ce qui relie ce livre à une scène inoubliable de la Grande Illusion, le dialogue entre Pierre Fresnay et Erich von Stroheim. Après mille ans de bons et loyaux services, la société chevaleresque tirait sa révérence...

  " Jean d'O ", comme on disait sur la Rive Droite, livrait le meilleur de lui-même dans sa conversation, toujours épicée d'ironie, qui le rattachait à l'Europe des Lumières. Bref, pour ceux qui savait y voir, son regard bleu  avait des reflets de fin de soirée, quand, de Saint-Pétersbourg à Palerme, on éteint les lustres. Nous, les vieux Européens, nous connaissons tous ce malaise sans le dire aussi bien que lui. Nous avons trop souvent la nostalgie balourde et cela ne sert à rien.

  Au paradis, le brillant causeur sera reçu par le Prince de Ligne et par Chateaubriand, qu'il aimait tant. Mitterrand sera là aussi, mais un peu en retrait. Pour une fois...

  Salut l'artiste !

 

  9 décembre 2017

  Obsèques hugoliennes de Johnny Haliday dans un beau Paris hivernal et ensoleillé. Retransmission non-stop sur toutes les chaînes de télé. Ferveur et multitude. Les strophes  de Laura, la fameuse chanson écrite par Jean-Claude Goldman, confèrent à la journée une dimension à la fois endeuillée et hypnotique. Mais j'aurais tout de même aimé entendre, quand le cercueil blanc est entré dans l'église de la Madeleine, le Requiem aeternam. On méprise le peuple en ne lui offrant que ce qu'on croit qu'il attend.

  Introspection au coin du feu : je m'illusionne en partie quand je me définis comme un routard invétéré, goûtant jusqu'à l'ivresse les horizons neufs. Etre ailleurs, chez moi, l'emporte sur la passion du déplacement. Une sédentarité lointaine me contenterait sans doute.

  En 1978, j'ai été piégé par mon père, en signant la donation d'une propriété familiale qu'un article scélérat m'obligeait à conserver du vivant du donateur. Or mon père, à l'époque, n'avait que cinquante-trois ans. Comme tous les hommes émotifs et pétris du vieil esprit paysan, il pouvait être chez les notaires d'un égoïsme extrême, et cela sans s'en rendre compte. Il avait de la vie une conception à la fois routinière, enracinée et sacrificielle. Pour lui, la dette névrotique qu'il estimait devoir payer à ses ancêtres incluait la nécessité de maintenir ce bien dans la famille. Et moi, encombré alors par la rhétorique à la mode du retour à la campagne, des vieux meubles et du feu à l'âtre, je me suis laissé prendre. J'ai accepté de me charger de la lourde croix. Cet acte de donation empoisonné est le document le plus calamiteux que j'ai signé de toute ma vie. Du point de vue patrimonial, je n'ai jamais été libre. Ma maison est belle, mais je n'habite pas chez moi, j'habite chez mes ancêtres. J'avoue que je préférerais une case aux Avirons ou un chalet au-dessus de Gap...

  Dans mon esprit, l'homme qui vieillit au pays où il est né est un raté, ou du moins un être inaccompli. Vivre sa vraie vie, c'est partir, c'est établir ses pénates ailleurs. La liberté et la plénitude de l'existence sont à ce prix. Il ne s'agit pas de renier ses racines ; il s'agit de déployer ses branches dans un ciel limpide. Les héritages ruraux, eux, ne sont jamais limpides. Trop de non-dits les encombrent.

  Si les sociétés contemporaines poussent à l'hystérie, les sociétés patriarcales, par nature, sont mutiques et névrotiques. On ne dialogue pas, on rumine ou on s'agresse. C'est ce que me dit un de mes anciens élèves devenu philosophe, sort enviable entre tous. Rien n'est donc plus philosophique que d'habiter dans les montagnes, loin de toutes les macérations vénéneuses. Nietzsche, dans le Gai Savoir, apporte même une précision : il ne faut pas monter trop haut ; le monde est plus beau à mi-hauteur.


24/10/2018
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UN HOMME-OURS NOMME ARTHUR RIMBAUD

    Il ne faut pas réduire Rimbaud aux Ardennes, il faut ouvrir les Ardennes à Rimbaud. Quiconque n'est pas prêt à affronter le grand mystère de l'alchimie poétique n'a aucune légitimité pour discourir sur Arthur Rimbaud. Oui, c'est vrai, lui et moi, nous sommes cousins de loin. Nous avons des ancêtres communs dans la paysannerie du dix-huitième siècle. Mais je m'en moque. Il ne faut pas folkloriser le Poète, il faut célébrer la Rimbaldie, cet espace-temps où, sans la fréquentation des textes, nul n'arrive jamais. Les textes et les mots. Rien que cela. Ni les vieilles malles, ni les murs qui s'écroulent. Jamais ! Rimbaud est comme Jésus : ou il est vivant, ou il n'est rien !

  Commençons par Arthur, son prénom. 

  Arthur fut d'abord le nom d'un roi qu'on dit légendaire, et ce nom signifie ours, arktos  en grec. Les contemplateurs du ciel connaissent l'étoile Arcturus, déjà citée par Hésiode. Etymologiquement, on traduit par " gardien des ours ", car Arcturus, qui se trouve dans la constellation du Bouvier, est voisine de la Grande et de la Petite Ours. L'ours habite depuis toujours le grand songe boréal et indo-européen.

  Quand Rimbaud se prétendait gaulois, barbare, bourru, teigneux, ours pour tout dire en un mot, il ne faisait que se nommer. Et comme au commencement est le Verbe, les noms nous prédestinent. En recevant ce prénom arthurien, Rimbaud reçoit aussi la double onction de la souveraineté et de la rébellion solitaire.

  Ceux qui s'étonnent de ses liquidations successives - Religion, Romantisme, Révolution, Amour, Poésie, tout y passe ! - commettent un contre-sens radical sur sa nature profonde. Ils prennent leurs désirs à l'eau de rose pour des réalités. Rimbaud, même s'il crut parfois le contraire, n'a jamais été l'homme de l'utopie : il est demeuré toute sa vie l'homme du mythe. En cela ours au fond des forêts d'Ardenne ; en cela loup-garou des nuits poisseuses de Roche ; en cela négociant colonial ceinturé d'or...En cela muletier frugal partant chaque matin vers le désert rouge, une poignée de mil grillé dans la poche, et un missionnaire le comparait alors, si je ne me trompe pas, à un moine bénédictin !

  Dans maintes mythologies, l'ours exprime le monde primordial, le souffle fongique des sous-bois et des grottes, l'harmonie profonde avec les cycles de la lune et de la féminité. L'ours est le fauve placide des origines en même temps que l'initiateur des devins. C'est un animal archaïque au sens positif du mot : proche du Grand Commencement et donc frappé d'une implacable jeunesse. L'homme qui a vu l'ours devient autre, et Rimbaud proclame que Je est un autre.

  Souvenons-nous maintenant de l'enfant sans père, de l'adolescent fugueur, de la mère drapée dans son prétendu veuvage, de la mort prématurée d'une petite soeur, de la fascination pour le violet, de la quête bouleversante des vérités perdues, des mille refuges transitoires et décevants : les bois de Romery et du Theux, Paris, Douai, Bruxelles, Londres, Chypre, l'Afrique ! Sans oublier une escapade en Suède et une autre à Java ! Cette vie donne le tournis. Aujourd'hui encore, l'ours Rimbaud parvient à semer ses biographes, qui sont pourtant fins limiers. Entre 1874 et 1878, bien des lacunes subsistent.

  En 1879, à Roche, il rencontre pour la dernière fois l'homme qui l'a le mieux connu pendant son activité poétique, Ernest Delahaye.

  Portait ému d'Arthur à vingt-cinq ans par l'ami d'enfance :

  " Je ne reconnus d'abord que ses yeux - si extraordinairement beaux ! - à l'iris bleu clair entouré d'un anneau plus foncé couleur de pervenche. Les joues autrefois rondes s'étaient creusées, équarries, durcies. La fraîche carnation d'enfant anglais qu'il conserva longtemps avait fait place au teint sombre d'un Kabyle et sur cette peau brune frisottait, nouveauté qui m'égaya, une barbe bond fauve qui s'était fait attendre. "

  Progressivement, au fil des années éthiopiennes, l'ironie l'emporte sur tout le reste, y compris le rêve de fortune ou le mariage avantageux. Dans ses lettres à sa famille, il se moque gentiment de lui-même et s'estime " l'air excessivement baroque " et digne de figurer parmi les curiosités de l'Exposition Universelle !

  A la fin, on le voit claudiquant dans les chemins de Roche : le roi Arthur a une jambe de bois ! Le docteur Henri Beaudier, d'Attigny, le soigne pendant un mois, au mitan de l'été 1891. La saison est pluvieuse et anormalement froide. Voici ce dont ce praticien à barbiche, parfait notable cantonal,  se souvenait :

  " Je le revois encore, avec sa jambe valide sur une chaise. Il me regardait de ses yeux d'acier, pénétrants et inquisiteurs. Il ne sortait de son silence têtu que pour jurer comme un païen quand je lui prodiguais des soins."

  On imagine aisément, en effet, que Rimbaud ne devait pas être un malade facile !  

  Et quand il sent la mort venir, il fuit une dernière fois ! Pays natal, pays fatal ! Aux âmes écartelées, il semble toujours que la terre qui les a vu naître soit la complice de leur future mort. " S'en aller ! S'en aller ! Parole de vivant ! " dit Saint-John Perse. La pieuse Isabelle assiste son frère cancéreux dans son agonie à Marseille. Marseille, la porte de ses délires qui, à la fin, devaient ressembler à des tableaux  de Claude Le Lorrain : bateaux, gréements, soleil couchant.

  Rimbaud a-t-il jamais su que son prénom signifiait ours ? Je me le demande souvent.

 

 


17/08/2018
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EN 1968, J'AI EU MON BAC ET J'AI RATE LE JOLI MOIS DE MAI...

  - QUI ETES-VOUS ?

  - Je n'en sais rien. On ne sait jamais qui on est. On joue une comédie sociale, mais notre tréfonds demeure abyssal. Il y a une réflexion de Jean de la Varende que j'aime beaucoup : " Je m'appartiens ; je me suis payé assez cher, mais je ne sais pas trop ce qu'ainsi je possède...Nous descendons la rive au bras d'un inconnu. " Vous comme moi, nous descendons la rive au bras d'un inconnu...

  - POURQUOI ECRIVEZ-VOUS ?

  - On n'écrit que pour soi. Pour mettre un peu d'ordre dans son brouhaha intérieur, toujours passablement toxique. Je pourrais dire aussi que j'écris les livres que j'aimerais lire, mais cela relève du même narcissisme. Je suis ainsi arrivé à un rôle de second couteau, à mi-chemin entre l'audience confidentielle de beaucoup et la célébrité médiatique de quelques-uns. Je n'ai jamais eu de grosses difficultés à trouver des éditeurs et mes livres ont parfois obtenu de beaux articles de critiques reconnus - je vous épargne la liste... . Je suis un peu le Giono d'entre Seine et Meuse, du moins c'est l'image que gardent de moi ceux qui se souviennent du " Ciel des bergers ". J'aimerais sortir de cette ornière mais auprès de certains lecteurs ruraux, c'est impossible. Ils resteront liés à la glèbe " in aeternum" et ils n'accepteront jamais de regarder plus loin que leurs labourages et leurs pâturages.

  - BEAUCOUP NE COMPRENNENT PAS, EN EFFET...

  - Moi je comprends bien et c'est l'essentiel. Mes premiers textes encensent un monde qu'on me demandait d'encenser, celui de la vieille France rurale. J'étais porté par ce mouvement, sans avouer que j'étais en plein dans ce que les psychanalystes appellent la surcompensation, l'excès de zèle si vous voulez, ou le mensonge sublimé. Ma seule sincérité résidait dans mon vif sentiment de la nature, et dans une sorte de mysticisme du paysage qui ne m'a jamais quitté. Mon attrait pour les grands écrivains-voyageurs vient de là. Mais je dois avouer un sentiment que j'ai longtemps caché : mon village m'oppresse par la charge de passé qu'il représente. Pour le reste, sans tout rejeter, loin de là, il y aurait un énorme tri à faire. Un livre n'y suffirait pas.

  - POURQUOI DITES-VOUS QUE VOUS HABITEZ LE RETHELOIS PAR CONTRAINTE ?

  - Parce que c'est vrai, depuis que j'ai fait il y a 40 ans le choix irréfléchi de reprendre une propriété de famille qu'un acte notarial m'attribuait sans avoir le droit de la revendre. Au fond de ma pensée, il y a cette idée que celui qui passe toute sa vie dans son pays natal se dévalorise lui-même. C'est un faible qui choisit la soumission à son clan plutôt que la liberté des vrais hommes. Il est attelé à sa glèbe comme un ruminant sans génie. Et plus on vieillit, plus le pays dit natal devient un pays de morts. J'ai le sentiment obsédant d'être dépossédé de ma vie, d'être un enterré vivant. Si j'avais été libre de disposer de mon patrimoine, de vendre ici pour acheter ailleurs, je serais resté à la Réunion où j'ai enseigné pendant des années. Ou bien je me serais installé pour mes vieux jours dans les Alpes du Sud... En soi, mon village n'est ni meilleur ni pire qu'un autre. Mais pour moi, il est une sorte de béante fosse commune, un lieu où la chienne de la mort aboie à tous les coins de rue. C'est le pire des exils, celui de l'irréversible. J'ajoute que cet aveu n'implique en rien le rejet des gens qui m'entourent ici, à Barby et dans les environs. J'y ai beaucoup d'amis. Et je pense que, loin des postures querelleuses, l'amabilité est la meilleure distance entre soi et les autres.

   - PARLEZ-MOI DE MAI 68...

   - Si je rencontrais aujourd'hui le jeune homme que j'étais en 1968, je lui flanquerais un grand coup de pied au cul ! J'étais au lycée de Rethel, en terminale, et j'avais la réputation , largement surfaite, d'être un fort en thème. J'avais une certaine aisance dans les matières littéraires, c'est sûr, mais rapporté à un grand lycée de Reims ou de Paris, mon niveau se serait seulement situé dans la bonne moyenne. J'ai obtenu le bac avec  mention bien, 15 de moyenne,  dans le contexte très laxiste de cette année-là. Quand les événements de mai ont éclaté, je suis entré dans le personnage un peu balourd du militant de droite par atavisme local, là-encore : l'influence de ma famille, bien sûr, mais aussi de beaucoup de mes camarades qui venaient des mêmes horizons que moi. Le Rethélois porte peu au gauchisme...Et j'ajoute qu'à âge égal, la jeunesse rurale d'alors n'avait pas les mêmes hardiesses que celle des grandes villes. Un fossé culturel énorme nous séparait de la bourgeoisie. Or les contestataires, à 90%, étaient issus de la bourgeoisie...Paul Morand, fort lucidement, écrit que le mouvement de mai 68 n'opposait pas les  pauvres aux riches mais les jeunes aux vieux : bref la minijupe était plus importante que Karl Marx, même si tout le monde faisait semblant de croire le contraire.

  - VOUS REGRETTEZ DE NE PAS AVOIR ETE GAUCHISTE ?

  - Ah non ! Je n'ai pas dis cela ! Tout en défilant avec des gaullistes des Ardennes, j'étais fortement imprégné d'idéologie maurrassienne. Mon grand-père avait une bibliothèque largement fournie en livres d'inspiration nationaliste. Aujourd'hui, bien sûr, la pensée dominante classe Maurras et Bainville parmi les proscrits, mais ils avaient une carrure intellectuelle largement reconnue. Proust disait que la lecture de L'Action Française était sa cure d'altitude mentale quotidienne. En tant qu'étudiant, j'ai d'ailleurs milité à la Restauration nationale jusqu'à ce que je rencontre celle qui allait devenir mon épouse en 1972. Quand on voit les dizaines de millions de morts que le marxisme a sur la conscience, être maurrassien, ce n'était pas plus idiot que d'être maoïste ! Je ne me reproche pas d'avoir été de droite, je me reproche de l'avoir été à un niveau trop bas, trop tribal pourrait-on dire. Etre jeune et vociférer avec le Parti de l'Ordre, quel désastre ! Au fond, j'étais un inhibé, un refoulé. Je faisais allégeance à la société des patriarches par peur de la quitter, comme tous mes proches.   J'aurais dû faire du grec et de la musique, et butiner davantage  les filles dans les champs d'avoine ! Bien sûr, je faisais un peu tout cela, mais de manière bornée par les conventions. Il me manquait la hardiesse de celui qui rompt les amarres, qui part pour l'Inde ou pour San Francisco. Le bel héritage de 1968 n'est pas politique, il est sociétal : l'égalité de sexes, l'émancipation des individus, la contraception, la reconnaissance progressive de l'homosexualité, les revendications environnementales...C'est un combat qui, de nos jours encore, transcende les clivages politiciens sclérosés.  Si la crise de 1968 se renouvelait aujourd'hui, il me semble que j' aurais de la sympathie pour les hippies, pour les beatniks, pour tous les marginaux qui tenteraient d'inventer un monde fraternel et libertaire. Cette utopie a l'avantage d'être sympathique, même si elle reste une utopie.

  - ET ALBANE, VOTRE DERNIER ROMAN ?

  - Justement je me suis efforcé d'y décrire non pas mai 68 tel que je l'ai vécu, mais tel que j'aurais voulu le vivre. C'est très net pour quiconque lit le livre comme un roman. Hélas beaucoup de lecteurs passent à côté du sujet. Certains journalistes  aussi d'ailleurs. Ils s'intéressent trop à l'auteur, à la région, à l'histoire politique. On dirait que leur esprit ne veut pas décoller... " Albane " est l'histoire d'une passion amoureuse qui finit par une confrontation tragique à la mort. C'est tout. Mettez-vous à la place de Philippe qui, un jour de novembre 68, se retrouve devant le cadavre embaumé de celle avec qui il a ardemment fait l'amour pendant tout l'été...Le sexe et la mort marquent le destin humain au fer rouge, bien plus que toutes nos illusions militantes ou révolutionnaires.  Dans la mesure où ce livre est aussi un bréviaire de paganisme forestier et un témoignage sur le bonheur d'avoir 20 ans au soleil, il transmet à mon avis le meilleur de ce que fut l'année 1968. L'exergue de Rimbaud dit tout, et c'est l'une des plus belles phrases qu'il ait écrite : " Je me souviens des heures d'argent et de soleil vers les fleuves, la main de la compagne sur mon épaule, et de nos caresses debout dans les plaines poivrées. "

[ ALBANE, roman, éditions ANFORTAS. Broché : 18 € , ebook : 9,99 €. ]


07/09/2017
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