La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

GITE DU VOLCAN, GRAND GALET, GRAND COUDE. REUNION, AOUT 1998.

  Lundi 3 août 1998.

  Nous sommes arrivés hier soir à La Diligence, gîte et centre équestre bien connu de la Plaine des Cafres. Dîner : un rougail saucisses, le plat réunionnais dont nul ne se lasse ! Nuit très froide. La lune était au premier quartier, tout près du zénith. Relents d'écuries et barrières de bois. Pour les amateurs de clichés, il régnait  une sorte d'ambiance de Far-West, à l'heure où méditent sous le ciel du Montana les cow-boys insomniaques.

  Départ vers 8h30. Juste avant de quitter la route des Plaines ( il faudrait dire les Hautes Plaines ! ), belle vue sur le Piton des Neiges, complètement dégagé. Ajoncs fleuris. On pense un peu à l'Auvergne, comme souvent en hiver austral dans les Hauts de la Réunion.

  Nous progressons dans des pâturages à moutons. Les brebis sont suitées d'agneaux de quelques jours, certains tachés de noir. Beaucoup d'arums en fleurs dans les lieux sourceux. Mais le beau temps nous fausse soudain compagnie quand nous arrivons au Piton Textor ( 2164 m). Pluie givrante et vent glacial raccourcissent notre halte à l'oratoire Sainte-Thérèse. Nous descendons le Rempart des Sables jusqu'au plateau des Basaltes tandis que la bourrasque redouble. Le plateau, vers 2300 m, est à mi-hauteur du sommet de la caldeira et de la fameuse Plaine des Sables.

  Arrivé transi et trempé au gîte du Volcan, je passe deux heures au coin du feu, à faire sécher mes hardes et mes chaussures. Par une petite fenêtre, j'ai le temps de contempler le jardinet d'altitude, aux couleurs mordorées et vineuses en cette saison. Nous avons fait aujourd'hui 19 km à pied. Nuit dans un dortoir glacé. Toujours le vent et la pluie.

 

  Mardi 4 août.

  Ciel clair à nouveau. Le Far-West est loin. Nous voici quasiment en Islande ! Soleil oblique et blanc. Givre tenace sur les pistes et les rochers. Nombreux cônes volcaniques balafrés de rouge brique. Le sol est un gravier tantôt noir tantôt verdâtre.

  Nous contournons  Piton Chiny, 2400 m. Selon certains il a 3000 ans ; selon d'autres il date de l'époque de Charlemagne. Il nous faut ensuite dévaler une longue coulée basaltique qui provient de l'amont de la Rivière Langevin. Ce chaos rocheux reste très foncé, en total contraste avec les strates claires du Morne Langevin qui nous domine à l'ouest. C'est un sommet qui a grande allure, valorisé qu'il est par ses teintes et les ombres portées de ses contreforts.

  Nous dominons un cirque immense de quatre kilomètres de diamètre. Le fond, appelé Grand Pays, est une forêt de bois de couleurs. Sur les lieux plus secs et plus élevés, des bouquets de filaos.

  Un couple de papangues fait des loopings acrobatiques, le mâle surtout. De loin, il apparaît presque blanc tandis que la femelle, plus brune, caquette rapidement, comme un faucon.

  Longue descente. Vers 900 m d'altitude, on retrouve l'atmosphère tropicale. Nous traversons à gué la Rivière Langevin. Elle disparaît ensuite pour réapparaître en forme de résurgence en aval de Grand Galet. Le village approche. Des camélias en fleurs embellissent la lisière de la forêt, puis ce sont de petits champs de maïs et d'ananas.

  Grand Galet : nous voici au village de poupées qu'on dominait tout à l'heure de plus de 1000 m !

  Une petite chapelle à gauche, avec une cinquantaine de places assises seulement.

  J'écris ces lignes chez madame Francomme, patronyme fort courant ici. Il pleut à nouveau. Les gouttelettes courent le long des lambrequins de la varangue. Devant nous, le Rempart de Gaspard, fort crépu, raviné par les stries d'érosion. Profusion d'impatiences sous les bananiers et les arbres à letchis. Ciel bas coupant le rempart à mi-hauteur.

  Bilan de la journée : 24 km parcourus et 1700 m de dénivelé en descente. Il faut vous dire que les amis qui m'accompagnent, professeurs de mathématiques, ont un goût des chiffres qui ne m'est pas spontané ! Je m'efforce de progresser dans la souveraineté des instants, l'un poussant l'autre...

 

   Mercredi 5 août.

  Terrible remontée jusqu'à Grand Coude. Pour l'essentiel de l'escalade sur des rochers moussus et glissants. Et cela dure près de trois heures ! Nous nous retrouvons sur un plateau vallonné, sous la masse tutélaire du Morne Langevin. Cases coquettes et dispersées. Dans les jardins beaucoup de rosiers anciens, très épineux, avec des fleurs en boules odorantes, à peine rosées. Dans les pâturages périphériques, des troupeaux de vaches hollandaises, blanches tachées de noir.

  L'église est moderne, en forme de triangle dont l'autel occupe un coin. J'entre et m'assois, en reprenant mon souffle et mes forces devant la loupiote rouge du Saint-Sacrement. Dehors meuglent des vaches, aboient des chiens. Alignées sur les fils électriques, les salanganes ressemblent à des hirondelles. Une sorte d'éternité villageoise.

  Peu à peu la nuit tombe. Brise fraîche dans les haies de mimosas. Les sommets scintillent puis se cuivrent.

  Près du gîte, les platanes sans feuilles évoquent la Plaine des Palmistes, sur l'autre versant de l'île. Le bistrot-épicerie porte un joli nom : L'Arc-en-Ciel.

  Le propriétaire du gîte se désole parce que les écarts des Hauts sont délaissés par la municipalité de Saint-Joseph. Il faut dire qu'il n'y a à Grand Coude que 400 habitants, et 30000 pour l'ensemble de la commune. Et il a cette jolie formule : " Quand le maire dit que les cochons volent, tous les conseillers répètent que les cochons volent."

  Au menu du soir : omelette vapeur, cari babafigue, beignets de bananes.

  Demain matin, j'espère que nous pourrons prendre notre petit-déjeuner dans la varangue, en regardant s'éclairer les montagnes.

  


27/11/2017
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MENDE, CARCASSONNE ET MONTOLIEU, JUIN 2011.

   9 juin 2011.

   Il y a quelques jours, la bougeotte m'a repris en même temps que la fainéantise. J'ai donc décidé de repartir non pas à pied, en routard héroïque, mais en auto-stoppeur. Comme je ne suis ni un troufion en uniforme ni une pin-up en jean à trous, je me demandais si ça marcherait : en milieu d'après-midi, j'étais à Clermont-Ferrand ! Les cheveux blancs m'a-t-on dit : ils rassurent l'automobiliste...

   De là, j'ai pris un bus et, de village en village, j'ai assisté au lent déclin du jour sur les sapinières et les estives dorées de la Haute-Auvergne.

  Nuit à Mende, puis à nouveau auto-stop  jusqu'à Marvejols. J'ai pris ensuite le tortillard cévenol qui m'a conduit jusqu'à Béziers. Les paysages, vus d'un train, sont décevants : resserrés, voire étranglés, si bien qu'on ne peut poser le regard que sur les abords lépreux des voies, des triages, des gares désaffectées. Herbes folles, toits éventrés, bâtiments en ruine : ce déprimant tableau ferroviaire, strié de coulures de rouille, est le même dans le monde entier.

   Et soudain, peu après la gare de Millau, il apparaît, souverain et racé entre les falaises des deux causses : le viaduc ! Usons même de la majuscule : le Viaduc !

   Et le train, à mon grand étonnement, passe dessous !

   Brève sidération sous les hauts piliers et cette chaussée routière rectiligne, tendue sur le ciel comme un trait de plume qui porterait des poids lourds. On dirait qu'elle a perdu toute pesanteur, on dirait qu'elle vole !

   "L'art, dit Nietzsche, est ce qui dit oui". 

   Le viaduc de Millau, c'est d'abord du très grand art. Une acquiescement superbe à la rencontre du génie de l'homme et de l'ordre géologique de la nature. Léonard de Vinci aurait aimé. Nicolas de Stael aussi.

 

  10 juin 2011.

  Mes hôtes m'accueillent dans leur vaste appartement du vieux Carcassonne, en face de la sous-préfecture.

  Journée de flânerie, à découvrir la ville, son âme et ses rues. Le matin, montée à la cité fortifiées. Arrêt sur le Pont Vieux. L'Aude est ici une rivière rectiligne et lente, bordée de prairies et de bosquets. : des saule, des tilleuls, des acacias, comme en Europe du Nord.

  Le temps gris, qui donne aux verts profondeur et velouté, accentue cette impression quasi flamande, voire hanséatique. Les célèbres remparts flottent à gauche, entre les cimes des arbres et les nuages ventrus. Dans les rues de la Cité, cohue touristique malgré le vent froid. J'achète à mon épouse un foulard illustré de thèmes de Toulouse-Lautrec. Repas léger dans un restaurant italien. Le risotto est pâteux mais le café est bon. Hélas, dans la très belle église Saint Nazaire et Saint Celse, un brouhaha plébéien qui fait fuir. J'ai l'habitude. Parmi toutes ces choses qui se perdent, le sens du sacré, la culture de l'esprit de vénération et du silence consenti.

 

  13 juin 2011.

  L'Aude toujours, mais j'ai changé de demeure. Après mes amis de Carcassonne, me voici chez ceux de Pennautier. De ma chambre du premier étage, on voit au loin les accents circonflexes neigeux des Pyrénées ariégeoises. A la sortie de Pennautier, vers le nord-ouest, paysage alterné de vignes et de parcelles céréalières. Nous nous installons le matin à Fraysse, dans une campagne plus verdoyante. Bois de pins parasols et taillis de chênes verts. La cigale "monte" jusqu'à Fraysse, mais guère plus haut. Sur les gîte, une maison ancienne que mes amis viennent de restaurer, un cadran solaire avec la maxime CARPE DIEM. Fraysse vient du latin "fraxinus", le frêne. La romanité vit encore ici, même si nous ne sommes pas nombreux à nous en souvenir.

 Je gagne à pied Montolieu, l'un des trois ou quatre "villages du livre" français. Tout au long de la route, les cerisiers m'offrent de quoi éviter la fringale et surtout la déshydratation, car maintenant le soleil du Midi cogne...Je crache mes noyaux en écoutant la chorale des alouettes lulus.

  Dans la descente vers Montolieu apparaissent les genévriers et les cyprès en chandelle.

  Le village possède quatorze librairies. A "La Rose de vents", j'achète les haïkus de Sosêki. Parmi les livres anciens que je feuillette, l'un d'eux, au demeurant sans intérêt pour moi, retient pourtant mon attention. J'y remarque un envoi d'auteur daté du 31 octobre 1900. C'est le jour de naissance de ma grand-mère Louise Bernard, celle que toute la famille appelait " mémère Vise"...


19/11/2017
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UNE PEREGRINATION DANS LE CIRQUE DE MAFATE, NOVEMBRE 1997.

  Le Bélier, 1er novembre 1997.

  Un temps de Toussaint ! Les gros nimbus inondent et Salazie et Mafate. Les montagnes fument. Le ciel bouillonne. Les cascades ont leurs grandes eaux. Dans la forêt de bois de couleurs, la pluie crépite sur les feuilles vernissées des longoses. Au gîte, le soir, société éphémère : deux Belges, deux Vendéens, et nous, les quatre "zoreils ". Etrangement, il n'y a ni Allemands, ni Anglais, ni Hollandais.

  La maîtresse des lieux : une créole à l'oeil vif, Agathe Maillet. Comme elle est aussi animatrice paroissiale, de nombreux chromos ornent le réfectoire : Jean-Paul II, le frère Scubillon, la Cène, la Sainte Vierge. On est dans la Réunion des Hauts, celle qui reste dévote.

  Au Bélier, nous explique-t-elle, les jeunes ne veulent plus chanter. Donc plus de messe. Demain, aux aurores, elle sera à la messe dans la nouvelle église de Grand-Îlet. Elle nous promet de nous servir le petit-déjeuner avant, vers 5 heures. Comme je lui dis que j'assistais à la consécration de cette nouvelle église, et que Mgr Aubry est venu me serrer la main pendant le pique-nique qui a suivi, je monte d'un cran dans son estime.

  Dans le jardin où je fume ma pipe vespérale, quelques vieux poireaux parmi les herbes folles. Exactement comme dans les jardins campagnards métropolitains, en fin d'hiver. La case est un baraquement dans le style des régions dévastées d'après-guerre. Modestes ou patriciennes, j'adore les habitations en bois. Donc je dormirai bien cette nuit.

  Repas du soir : lentilles, riz, saucisses fumées, gâteau à la banane.

 

  Lundi 2 novembre.

  En ce jour des morts, le temps est toujours aussi funèbre sur le cirque de Mafate. Il a bruiné toute la nuit. En créole, on dit " la pli i farine."

  Et puis peu à peu, le soleil revient. Nous longeons Piton Cabri, une pyramide volcanique de 1400 mètres de haut. Ampleur soudaine des horizons. Vers 10 heures, nous arrivons à l'Îlet-à-Malheur. Soleil. Nous nous désaltérons à la boutique, modeste case mais alimentée en électricité par des capteurs solaires. Petit arrêt à la chapelle : extérieurs en bardeaux ; à l'intérieur une charpente de récupération. Les mêmes chromos que chez Agathe Maillet, avec en plus une statue du Curé d'Ars. La cloche est à hauteur d'homme, dans une petite bâtisse en bois, sous un toit de tôle bleu outremer. Ambiance à nulle autre pareille : pas de voitures ! Les gens se saluent avec un mélange de discrétion et de solennité, comme dans un tableau de Gustave Courbet. Des coqs, des chats, de vieux portails artisanaux : la France rurale des années 50.

  Entre l'Îlet-à-Malheur et Aurère, le bras Bénacle, un canyon de 30 ou 40 mètres de profondeur. Tous ces affluents de la Rivière des Galets fractionnent Mafate en petites unités géologiques et humaines.

  Pose à Aurère. Hélas, ronde infernale de l'hélico qui, en 3 ou 4 voyages, amène un groupe de la Nouvelle. Beaucoup de champs de maïs desséchés sur pied. Des filaos où le vent sifflent ombragent le chemin depuis les hauts de l'Îlet-à-Malheur. Cette musique un peu acide réveille en moi ce sentiment que je connais depuis l'enfance et que, faute de mieux, j'appelle la Grande Nostalgie. Les majuscules entretiennent le vague et l'inexprimable.

  Ensuite une descente de 600 mètres de dénivelé vers la rivière des Galets. Avec mon bâton, je tape sur les grands mâts des aloès, ce qui déclenche une pluie de graines qui ressemblent à des oignons.

  Au bras d'Oussy, peu avant la confluence avec la Rivière des Galets, spectaculaires marmites de géants où l'eau bouillonnent. Des ados venus à vélo du littoral nagent, plongent, et caressent un peu les filles.

  Remontée par les flancs du Piton Tortue : pentes abruptes et écrasées par un soleil presque au zénith.

  Le soir nous arrivons à Cayenne. Ce petit village au nom si sinistre est noyé dans un déluge de fleurs : impatiences, bégonias, poinsettias, géraniums envahissants et vagabonds.  J'admire surtout les corbeilles d'or, aux jolis pompons jaunes et rosés. Avec cela des manguiers, des papayers, des pêchers. Ce n'est ni plus ni moins que le jardin d'Alkinoos !

  Le paysage, lui, est  à couper le souffle : la Rivière des Galets, dans sa vallée profonde, fait ce bruit de torrent lointain qui est la musique universelle de la montagne. Au delà, un gigantesque mur de basalte dont le sommet se perd dans les nuages. Les salanganes et les paille-en-queue passent et repassent. Etrangement, l'oiseau-la-vierge, d'ordinaire strictement forestier, vit ici jusqu'au milieu des habitations.

  Peu avant Cayenne, nous nous sommes bâfrés de tomates poc-poc : délicieuses, de la taille d'une cerise, mais chacune prise dans une sorte de petit lampion japonais qu'il faut ouvrir. J'ai observé aussi un très grand papillon, aux ailes brun foncé avec de belles taches bleu métallique. Il s'agit me dit-on de Papilio Phorbanta, sous-espèce endémique d'une espèce africaine. La chenille vit sur les citronniers, les orangers, les mandariniers.

  Le soir, assis sur les marches de la varangue, parmi le club silencieux des liseurs : un homme presbyte lit le Roman de Renart  et une fille un polar américain à la couverture criarde. Moi, un de mes vieux classiques : "Oasis interdites " d'Ella Maillart. Devant les falaises violacées de Mafate, je m'arrête sur la desciption du Nanga Parbat étincelant de neige. Je suis dans deux voyages à la fois, le mien étant bien modeste par rapport au périple d'Ella Maillart.

 

  3 novembre 1997.

  Départ de Cayenne à 8 heures. Jusqu'à midi, un sentier-balcon à l'ombre, dominant la Rivière des Galets que nous traversons à gué deux ou trois fois. Relief étonnant : érosion très active dans une roche volcanique très friable, ce qui crée de nombreuses cheminées de fée et des rochers en surplomb où les salanganes apportent des lichens pour leurs nids.

  Montée au col du Bronchard par des escaliers taillés dans le rocher et un sentier muletier. Dans ces cas-là, le sac à dos m'est une torture. Au col, à 1200 mètres, je m'assois au pied d'un calvaire blanc abondamment fleuri. J'y allume une bougie. Ce rite, pour moi, revêt toujours un sens fort. Par lui, je fais allégeance à la sacralité du monde. Un couple de merle de Bourbon s'approche alors tout près de moi.

  Arrivée à Roche-Plate. A l'inverse de Cayenne, c'est un ample plateau et l'habitat est très dispersé. Le gîte est à un bon kilomètre de la première cases. Des enfants qui ressemblent à de petits Tziganes nous renseignent. Ils son avenants, très soucieux de rendre service. Nous les remercions en leur donnant une plaquette d'abricots confis. Ici et là de très vieux filaos, dont les troncs rosâtres ressemblent à ceux des pins sylvestres. Moins de fleurs et moins de jardins bien tenus qu'à Cayenne.

 

  4 novembre 1997.

  Départ vers 8 heures 30. Mauvais souvenir du repas de la veille : riz collant, abatis de poulet, pas de rhume arrangé.  Et nous étions entassés à 40 dans un local très bas.

  A partir de Roche-Plate, montée raide dans les bosquets de mimosas, sur les éboulis qui tapissent le bas du rempart du Maïdo. Je braque un instant mes jumelles sur un touriste en blanc, 1000 mètres au-dessus de moi ! Pour nous rafraîchir, nous mâchons le cresson que nous cueillons dans les endroits sourceux.

  A Trois-Roches,  la Rivière des Galets coule sur une immense plaque rocheuse d'un gris quasi blanc. Le site est ombragé et les touristes éparpillés. Pique-nique rapide, sieste méridienne.

  Nous devons ensuite franchir un verrou qui barre la vallée par un terrible raidillon. La redescente est si glissante que nous l'effectuons sur les fesses ! La montée vers Marla emprunte des couloirs d'éboulis parfois scabreux. Heureusement le soleil se voile et la récompense est à la mesure de notre effort : de merveilleux sous-bois fleuris de pâquerettes et de bouillons blancs.

  Marla est un petit îlet à 1600 mètres d'altitude. Le gîte est confortable et offre des chambrées de quatre. Repas chez une autre habitante, madame Giroday : merveilleuse salade de cresson pays, cari poulet gastronomique, gâteau à la pomme. Madame Giroday porte par tous les temps sa capeline de paille. Elle a 6 enfants dont l'un est déjà marié. Il a, comme elle dit, "sa petite femme". La famille va faire ses courses à Cilaos en passant par le col du Taïbit.

  Après le dîner, nous regagnons notre gîte dans la nuit froide et constellée.

 

  5 novembre 1997.

  Lever à 6 heures. Petit-déjeuner sur place.

  Nous marchons dans une vaste prairie pastorale, sur fond de Grand Bénare. Bosquets de figuiers de Barbarie. Sources entourées de songes et de tapis d'arums. Les bovins sont en liberté : tantôt noirs, tantôt roux foncé, mais les cornes toujours fièrement redressées.

  Hélas une averse brutale nous surprend dans la montée du col des Boeufs. Nous arrivons trempés au sommet. Pas un abri, et la voiture de l'épicier du Bélier ne doit pas nous reprendre avant 15 heures !

  Scène cocasse : nous nous changeons complètement sous un kiosque à pique-nique ! Mais l'averse cesse et, pour passer le temps, je relis mes notes à mes compagnons de randonnée. Ils me signalent des oublis que j'écris sur la page de gauche de mon calepin, celle que je réserve toujours à cet effet.

  La voiture finit par arriver. A l'épicerie, nous retrouvons le monde de ce petit commerce où les pots de yaourt voisinent avec les boîtes de clous, les bouteilles de soda avec les bidons de carburant pour les tronçonneuses.

  Mais l'épicière, bien enveloppée et bien pomponnée, est pessimiste sur l'avenir : le chiffre d'affaire journalier, en travaillant de 6 heures du matin à 7 heures du soir, n'excède pas les 700 francs !

  Poliment, nous l'écoutons tout en étant un peu ailleurs. Nous sommes humides et fourbus, comme des épagneuls ébouriffés qui rentrent d'une chasse aux canards. Le confort de la voiture qui nous ramène à Saint-Denis nous semble celui d'un autre planète.


13/11/2017
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CHRONIQUES REUNIONNAISES (Carnets anciens)

   Lundi 29 juillet 1996.

  Ascension du Grand Bénare avec des amis. 2900 mètres, le troisième plus haut sommet de l'île après le Piton des Neiges et le Gros Morne. 6 degrés le matin, au parking du Maïdo. Givre sur le sentier. Je m'enivre de l'extraordinaire palette de parfums que recèle une seule fleur d'ajonc : vieux cidre, miel de forêt, noix de coco, sirop d'érable, giroflée.

  Le froid s'accentue au-dessus de 2500 mètres. La nuit dernière, après un fort grain hivernal venu du sud, les gouttelettes d'eau se sont transformées en gangues de glace sur les tamarins nains et les bruyères arborescentes. Le haut du vertigineux rempart basaltique qui domine le cirque de Mafate est entièrement verglacé. Nous progressons prudemment. Par intermittences, averses de fin grésil et de neige fondante. Mais une éclaircie se lève quand nous approchons du sommet.

  Sous le poids de la glace, les antennes et les panneaux solaires de l'émetteur se sont brisés. Un traquet de Bourbon, passereau endémique de l'île, à la fois commun et familier, vient picorer les miettes de pain à mes pieds.

  Pendant la descente, tout Mafate s'ennuage à nouveau. Dans l'échancrure entre le Piton des Neiges et la Roche Ecrite apparaît la côte au vent, c'est-à-dire l'est de l'île. L'océan est gris et laineux. Et un gros nuage se déchire soudain, laissant apparaître à 1000 mètres sous nos pieds, modestes comme la maisonnette de Monsieur Seguin, les cases blanches de l'îlet de la Nouvelle. Aux Antilles, îlet signifie îlot au large de la côte ; à la Réunion le mot désigne les hameaux montagnards de l'intérieur : deux perceptions antagonistes du monde...

  Je m'arrête un peu, alors que mes amis poursuivent leur descente. J'aime à promener mon vide dans le plein des choses, mais il faut aussi que ce plein ouvre  des échappées sur le vide. C'est bien le cas ici. Saturation de tous les sens. Etreinte orgasmique de la Terre et du Ciel. A chaque inspiration, onde de joie.

 

  Dimanche 2 février 1997.

  Promenade au jardin avec notre ami Frumence Boyer, avant de faire les crêpes de la Chandeleur. Il habite une petite case blanche à Saint-Denis, au bout de la rue Sainte-Marie. C'est notre havre de paix, de partage, de ressourcement. Floraison du jasmin : une profusion de petites fleurs blanches et étoilées qui diffusent dans tout le quartier, surtout à la tombée du soir, un parfum capiteux  de seringa. Le goyavier-fleurs, qu'on appelle aussi faux lilas, possède de belles fleurs d'un mauve froissé mais elles ne sentent rien.

  Sur le tronc écailleux d'un vieux sagou sont disposés des paniers à orchidées. Pour seul sol, un peu d'humus et de charbon de bois. Comme le jour baisse, je suis fasciné par la floraison d'une très belle variété, d'un bleu profond de vitrail dans la pénombre.

  Soudain, dans un frangipanier, apparaît un caméléon. Frumence l'attrape et le pose dans l'année. L'endormi, puisque c'est son nom créole, manifeste sa colère en ouvrant une bouche démesurée et en devenant tout noir, sauf deux bandes turquoise sur les flancs. On le remet dans la végétation. Dix minutes plus tard il est redevenu vert ! Il est d'un etotale immobilité et sa queue s'enroule sous lui en une spirale parfaite.

  Nous nous asseyons un peu sous la tonnelle d'acamanda, dont l'abondante floraison jaune canari dure toute l'année.

  Frumence possède même un pied de caféier de Bourbon, qui donne un café très parfumé qu'aimait Louis XIV. Mais pour accompagner les crêpes, on restera fidèle au pur arabica qu'on trouve dans le commerce.

 

    Saint-Leu et Cilaos, Toussaint 1998.

  Séjour à l'hôtel Apolonia. Repas du soir : thon blanc aux baies roses, accompagné d'un excellent entre-deux-mers.

  Avant le coucher du soleil, longue promenade sur la plage, en famille. Je cherche à voir le courlis corlieu, migrateur sibérien qui vient couramment hiverner dans l'Océan Indien et qu'une amie a vu la veille. Rien.

  Juste avant la nuit, qui comme chacun sait tombe vite sous les tropiques, les brisants prennent une belle teinte saumonée, comme s'ils étaient éclairés de l'intérieur. Et puis en levant les yeux, nous suivons au zénith, instruits par un astronome amateur, l'occultation de Jupiter par la pleine lune.

  Le lendemain, montée à Cilaos par la fameuse route aux 400 virages. Défilés ombreux et replats ensoleillés s'opposent et se complètent harmonieusement, comme dans les gravures chinoises. Le toit de l'île émerge au loin, voilé d'une brume bleutée : Piton des Neiges, Gros Morne, crte des Trois Salazes. Un tunnel, et puis le cirque épanouit sa large corolle, irradiée de lumière montagnarde.

  A Cilaos, autant de monde dans le cimetière qu'à Saint-Leu. Peu à peu les tombes se couvrent de glaïeuls rouges. Les enfants vendent des bibasses très mûres à goût d'abricot. Dans les jardins du cirque, apogée de la floraison printanières puisque dans l'hémisphère austral la Toussaint est une fête de printemps ! Haies tombantes de vieux rosiers et, parmi moult arbres en fleurs, des pruniers qui donneront quetsches et reines-claudes en janvier...si un cyclone ne dévaste pas tout !

  Près de la blanche église, placée sous le vocable de Notre-Dame des Neiges, fêtée le 5 août, la tombe du père Boiteau, mort "en odeur de sainteté" comme dit son épitaphe. Les gens se signent et prient. Les enfants imitent sagement les grands-mères. La Réunion, surtout dans les Hauts, a souvent un côté vieille France qui me ravit.

  A l'Ilet-à-Cordes, les producteurs de lentilles sont un peu tristounets : la récolte est mauvaise cette année. Le paquet d'un kilo se vend 60 francs !

 

  2 janvier 1999.

  Retrouvailles avec Grand-Coude et son ambiance d'alpage sous les tropiques. Le village s'étend sur un plateau volcanique à 1200 mètres. Nous traversons un pré de fauche pour aboutir au panorama  de la Rivière des Remparts. La caille lance son fameux "paye-tes-dettes! ". A 17 heures 30, un éleveur vient rechercher ses vaches au pré pour la traite. Sur le soir, ambiance frisquette, relents de purin, de bouses, de foin humide. Aboiement des chiens. On pourrait tout aussi bien être dans le Vercors. Ou bien chez nous, à Barby, il y a 30 ans...

  Au soleil couchant, le Morne Langevin, du haut de ses 2400 mètres, se met à flamboyer. Couleurs féeriques, irréductibles à nos pauvres mots : roux rosé, vieil or, rubis, terre de Sienne dans les ravines où la nuit monte comme une marée. Mais ce spectacle s'éteint en une minute, au moment où le soleil plonge dans l'océan.

  De la varangue du gîte où nous nous installons pour la nuit, mon regard s'arrête soudain sur une merveilleuse forme orangée qui volette de fleur en fleur : un Grand Monarque, ce célèbre papillon migrateur qui, en s'implantant à la Réunion, y est devenu sédentaire. Comme les couleurs sont très vives, je suppose qu'il s'agit d'un mâle. Je vérifierai. Rien de tel que l'observation minutieuse des papillons pour affiner la sensualité du regard.

 

 


12/11/2017
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LE CANARI DE SITIA : NOTES CRETOISES, MAI 2017.

  Orly-Sud, mardi 9 mai 2017.

  Il est midi, mais l'angélus ne sonne pas dans les aéroports. Et celui-ci m'est bien moins familier que Roissy, dont le terminal C2 est la base de départ  pour la Réunion. Dans une heure, embarquement pour Héraklion avec 28 personnes de l'agence Jacqueson Voyages. Après une parenthèse de douze ans, je redeviens accompagnateur.

  A la boutique de presse Relay, devant laquelle j'écris, tout macronise à qui mieux-mieux. La nouvelle vedette est partout. Son visage d'ange aux yeux bleus, qu'on croirait sorti d'un tableau de Fra Angelico, se démultiplie partout en couverture des journaux, comme si on le voyait dans un miroir à facettes.

  Marine boit le vinaigre de la défaite en prétendant que cette boisson la revigore. Mélanchon crache le feu des vengeances prolétariennes en levant le poing, comme au temps du Front Popu, et Fillon, derrière ses tours seigneuriales du pays sarthois, macère dans la saumure de l'orgueil piétiné, de l'honneur bafoué. C'est du Shakespeare franco-français, du Saint-Simon sans les perruques.

  Moi, pendant ce temps, je regarde passer les valises à roulettes, les jolies femmes qui ressemblent à la couverture de Marie-France, les vieux routards qui vont s'encanailler dans les tripots de Bangkok, et puis, de plus en plus nombreuses hélas, les silhouettes noires des épouses belphégorisées par l'islam. " La diversité ", comme on dit dans les sphères politico-médiatiques...J'adore une définition lapidaire de Sylvain Tesson que je viens de lire dans un vieux numéro du Point abandonné sur un siège. " Tribunal islamique : pléonasme."

  Une demi-heure après le décollage, grand spectacle alpestre au-dessus de la mer de nuages. Des Alpes bernoises à gauche au massif du Mont-Blanc à droite. Sommets encore très enneigés, dans une lumière blafarde de film de science-fiction.

  Venise est invisible mais on entrevoit le delta du Pô. Juste avant l'atterrissage en Crète, après trois heures de vol, le fer à cheval de Santorin, et puis au sud, le liseré blanc des Lefka Ori, les Montagnes Blanches, si bien nommées.

 

  Agios Nikolaos, 10 mai 2017.

  A sept heures, au soleil montant, première promenade le long de la mer, en fumant ma pipe.

  Et les premières baigneuses sur la petite plage, juste au pied de l'hôtel. Dans les jardins en terrasses, oliviers, lauriers-roses et néfliers, ces derniers croulant sous les fruits. Toute la nuit, par la porte-fenêtre ouverte, le ressac de la mer m'a bercé. Du balcon de la chambre, large panorama sur la baie de Mirabella, nom admiratif que lui donnèrent les Vénitiens : le beau miroir ou la belle mer. Ils avaient vu juste, ces altiers patriciens qui colonisèrent l'île pendant des siècles.

  Nous passons la journée sur le plateau du Lassithi, à 900 mètres d'altitude, au coeur des montagnes encore striées de névés. L'hiver, il peut y avoir ici jusqu'à un mètre de neige. Toutes proportions gardées, on se croirait un peu dans un de ces bassins fertiles de l'Himalaya indien ou népalais. Mais je conseille à ceux qui montent sur le Lassithi de s'arrêter à mi-hauteur, au monastère de Panagia Kera, et de s'asseoir un peu sous les mûriers et les orangers qui ombragent la cour. Des mécènes russes financent les restaurations, au nom de la solidarité orthodoxe. Je ne sais pas trop ce que c'est que le christianisme mais je sais très bien ce que c'est que la Chrétienté. Ici, c'est palpable, je suis en terre de Chrétienté et cela me régénère. De même que la vue à couper le souffle sur le triangle neigeux du mont Ida . Et plus bas  la chape immense des oliveraies dont le vent moire un peu le gris argenté.

  Eckhart Tolle a bien raison : " L'identification à l'espace est la libération de la peur. " C'est une autre manière de dire combien les paysages que rien ne défigure réjouissent l'oeil, mais surtout apaisent l'esprit en l'élevant.

 

  Est de la Crète, jeudi 11 mai 2017.

  Retrouvailles avec le monastère de Toplou, au milieu d'une lande venteuse, très fleurie en cette saison, mais sans arbres. Au contraire, autour du monastère, palmiers, platanes et d'énormes buis d'un vert quasi noir. Soleil ardent, aveuglant et vent frais. C'est bien l'Orient ici, celui des Phéniciens, celui de Marco Polo, celui du comte de Gobineau et de tant d'autres. Paysage pierreux et millénaire. Horizon écartelé.

  Le guide grec me dit que le faucon d'Eléonore niche en abondance dans les îlots qu'on voit au loin, posés sur la mer comme des galettes trop cuites et boursouflées. 

  Repas de midi dans un restaurant de la plage, au bout de la fameuse palmeraie de Vaï : feuilles de vigne farcies et darne d'espadon. Grosse affluence. Le tourisme de masse n'est pas ma tasse de thé mais pourquoi mépriserais-je les gens qui ne ricanent pas et qui trouvent ici leur plaisir ?

  L'après-midi, à Sitia, quartier libre pour nos voyageurs. Courte sieste sur un banc public, dans un petit parc qui débouche sur le port. Malgré la crise grecque, Sitia, avec ses longs quais plantés de palmiers, a pris depuis dix ans des allures de riviera heureuse. C'est aussi méticuleusement propre qu'au bord du lac de Genève !

  Je ne dors pas. Je somnole en visualisant, dans le kaléidoscope des années passées, les périodes de ma vie où il me semble que le bonheur coulait comme l'eau d'une source claire. C'est un voyage dans le voyage, diaphane, avec des visages d'enfants qui jouent et qui rient. Tout cela ravivé par le chant d'un canari dont la cage est accrochée à un balcon du voisinage. Au fond, tout bonheur, si tant est qu'il existe, est un peu grec.

 

  Samedi 13 mai 2017.

  Ce matin, Phaistos : un palais minoen en balcon avec vue sur le mont Ida dont les neiges, je le remarque, fondent de jour en jour.

  Toutes les tares de Cnossos sont ici évitées : l'encombrement touristique, les marchands du Temple, l'urbanisation trop proche, les reconstitutions hasardeuses d'Evans, le manque d'ouverture sur les mers d'oliviers.

  A midi, repas dans un restaurant de Matala, l'ancienne station balnéaire où, dans les années 70, les hippies batifolaient sur les plages. Bob Dylan écrivit ici plusieurs chansons. Ne pas avoir été hippie, ne serait-ce qu'un an ou deux, restera l'un des grands regrets de ma vie. Mais entre la société confite et contrite d'où je venais et l'hédonisme païen, l'abîme était pour moi trop large à franchir ; il m'a fallu des décennies pour m'en rendre compte.

  L'après-midi, Gortyne la Romaine, avec son joli odéon dont j'avais gardé un souvenir précis. Et pendant que le guide nous montre l'endroit où Zeus fit l'amour avec Europe, à l'ombre d'un gros platane, je me régale d'un festin de nèfles que je cueille une à une, tout en relisant mes notes en vue d'une intervention que je dois faire dans le car. Il faut que j'avoue que je prépare mes voyages comme Léon Zitrone préparait un mariage royal : en faisant des fiches !

  Une longues procession de moutons et des chèvres à sonnailles passe alors derrière la clôture. Cette musique bucolique est si forte que le guide doit s'interrompre. Il y a alors un de ces moments que j'aime, comme suspendus, envoyés par les dieux. Je ferme les yeux. Je pense aux  " Nourritures terrestres " : " Nathanaël, je t'enseignerai la ferveur."

 

  Réthymnon, 14 mai 2017.

  Notre groupe se sépare en deux. Les bons marcheurs m'accompagnent dans une rando qui occupe toute la matinée : huit kilomètres à pied en descendant les gorges d'Imbros, d'un plateau situé à 750 mètres jusqu'à la mer. Canyon somptueux, dont la largeur se réduit parfois à quelques mètres, alors que nous sommes dominés par des falaises qui ressemblent à celles du Verdon. Le vert sombre des cèdres crétois forme un contraste étonnant avec des pas verticaux de calcaire blanc et des puits de lumière où la roche, sous l'effet des oxydes, prend des teintes d'un roux orangé. Saturation du regard : une sorte d'ivresse.

  Je pense pourtant aussi au 14 mai 1947, il y a 70 ans...C'était un mercredi, la veille de l'Ascension. Ce jour-là mes parents se marièrent. Comme voyage de noce, on leur offrit non pas une escapade en Grèce mais...un pèlerinage à Lisieux !

  Le soir, sur TV5, la prise de fonction d'Emmanuel Macron à l'Elysée. Mais le meilleur vint ensuite : le film d'André Delvaux " l'Oeuvre au Noir", tiré du chef-d'oeuvre de Marguerite Yourcenar et non indigne de lui. Un rôle inoubliable de Gian Maria Volonte dans le rôle de Zénon.

 

  Réthymnon, lundi 15 mai.

  Matinée au monastère d'Agia Triada, une sorte de petit Mont-Cassin grec, face à la chaîne enneigée des Montagnes Blanches. Elles sont moins élevées que le mont Ida, mais leur longue échine règne sur l'horizon méridional. Neige, en grec, se dit khiôn. Je me répète ce mot...

  De tous les monastères crétois, c'est le plus marqué par le classicisme italien. Une délicieuse inscription à l'entrée : " The monastery is open from sunrise to sunset." Le temps vécu, non le temps qui marche au pas cadencé. J'adore cette protestation contre le totalitarisme des cadrans !

  Comme je le répète souvent, un moine somnole en moi. Il se réveille un peu ici. Façade du 17ème siècle, d'une belle symétrie palladienne. Tout le monastère est construit dans une pierre jaune qui se marie parfaitement avec la verdure qui l'entoure.

  Nous entrons dans le cloître. Un moine, à gauche, lit son journal. L'arbre central retient notre attention : il porte trois fruits différents, oranges, citrons et pamplemousses, symbolisant ainsi l'Agia Triada, la Sainte Trinité. Je m'assieds pour écrire près d'un énorme massif de lis. Passent alors cinq silhouettes lentes : trois moines en noir et deux chats blancs.

  A l'intérieur de l'église, les peinture, elles aussi, sont marquées par l'influence italienne. Sous la coupole centrale, face à l'iconostase, un énorme lustre en métal argenté. Je prends place dans une des 24 stalles. Et les yeux mi-clos, je médite, c'est-à-dire que je me donne tout entier au lieu, à ses parfums de cire et d'encens, à sa spiritualité sensorielle, olfactive, dans la grande arche du Temps. Au-dessus de moi, un tableau de l'Anastasis, la Résurrection.

  Dans les caves du monastère, au-delà de la boutique,  les tonneaux s'alignent sur trois rangs, car toutes les hautes civilisations vénèrent le vin. Toutes. Les autres, de facto, s'infériorisent.

  Si on ne doit visiter que deux sites en Crète, je conseille Phaistos et le monastère d'Agia Triada. Des lieux divins.

  Nous passons la mi-journée à la Canée, dont le marché couvert est une sorte de pavillon Baltard en forme de croix grecque. Repas sur le port, une petite crique entourée d'immeubles où domine là encore l'influence italienne : crépis jaunes, ocres ou brun rouge avec des balcons ouvragés. Se laisser envahir par ce bien-être solaire...S'offrir aux couleurs, au odeurs, au miroitement de l'eau...

 

  Réthymnon, mardi 16 mai.

  Dernière journée en Crète. Quartier libre pour le groupe. Quelques personnes m'accompagnent. Elles ont comme moi le goût de la flânerie sous les arbres. Erudition non pas absente mais allégée. Nous passons la matinée au jardin public, qui est l'ancien cimetière turc. Hier soir, à la brunante, je suis déjà venu seul ici. La sono de la guinguette qui est au centre diffusait du jazz classique. Et un jeune pope écoutait en buvant une bière, sa soutane largement déboutonnée.

  Aujourd'hui, pour la journée de plein air des écoles, les élèves de la ville envahissent les allées sans jamais se départir de l'exubérance sage des ados bien élevés. Nul ne crache par terre ; nul ne bouscule les passants. Le niveau moyen, au moins en comportement, est largement supérieur à ce que donnerait en France une telle manifestation. Les filles, surtout, ont de d'allure : beaucoup de blondes aux traits fins, une pratique spontanée de l'anglais et parfois du français, une nonchalance racée dans la démarche...Ici comme ailleurs, la femme est l'avenir de l'homme.

  Vers 11 heures, tandis que le soleil cuit déjà, l'ombre des grands cèdres est bien agréable. Les odeurs poussiéreuses et balsamiques, entre les massifs de bambous, évoquent les jardins tropicaux. Je repense à l'île Bourbon et je n'entends plus les merles européens mais les petites tourterelles malgaches, au roucoulement si doux. Ainsi les jardins tissent-ils en nous leurs réminiscences propres, comme les oasis au long des pistes caravanières.

  Je suis venu pour la première fois en Grèce en 1970, grâce à l'association Athéna, fort dynamique alors. J'avais 21 ans et c'était mon premier voyage aérien. Jusque là je n'avais fait qu'un baptême de l'air dans un coucou de l'aéroclub de Rethel. Après quelques jours à Athènes, je me souviens d'une très belle virée dans le Péloponnèse, puis d'un séjour à Mykonos. C'est là que je vis des nudistes sur une plage, et cela aussi c'était la première fois ! J'aurais dû quitter mes obsessions antiques pour me joindre à eux, mais je ne l'ai pas fait. On dit toujours qu'on n'a qu'une vie ; on n'a surtout qu'une jeunesse.  

  Le soir, dans l'avion qui nous ramène à Orly, je vois soudain apparaître dans le hublot le massif du Mont-Blanc, comme à l'aller, mais de beaucoup plus près. Au soleil rasant, on distingue non seulement la bosse de chameau du sommet, mais aussi l'Aiguille Verte, les Grandes Jorasses, la Dent du Géant. La vallée de Chamonix, elle, baigne dans une pénombre violette.

  A 2 heures du matin, je bois un café dans notre arrière-cuisine de Barby. La fenêtre est ouverte sur une nuit d'encre. Effluves d'humidité printanière, de fleurs de mai. Tout retour au bercail détend l'esprit et, en même temps, impose ses pesanteurs. Où suis-je allé ? N'ai-je pas fait un rêve, sans bouger d'ici ?


28/10/2017
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