La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

FRAILLICOURT ( 08220 ) EST AUX CONFINS DE TOUT.

  Un samedi à Rethel, à la fin du mois d'août. La Sainte-Anne est déjà loin. La rentrée approche. Mais il fait toujours très beau. Un véhicule bariolé tourne en ville. Il passe dans la rue Colbert. Il repasse. Sa sono nous casse les oreilles. Il s'agit du cirque " Italiano " qui annonce ses futures représentations au fond des Isles, où le chapiteau est installé. S'il n'y avait que des clowns, des trapézistes et des jongleurs, rien à redire. Hélas on annonce aussi des présentations de serpents géants et des numéros de dressage de " fauves ", à savoir des lions blancs d'Afrique du Sud. Une pensée pour ces animaux superbes, qui sont faits pour les grands espaces, et qui subissent toute leur vie le double martyre de la vie en cage et du dressage, avec tout ce que cela implique de contraintes stupides, de châtiments, de coups de fouet, et même d'applaudissements idiots qui pour eux ne signifient rien.

  Beaucoup de municipalités, désormais, interdisent sur leur territoire les cirques qui présentent des numéros de dressage d'animaux sauvages. L'association " One Voice ", qui défend la condition animale, porte régulièrement plainte contre eux. A Rethel, sauf erreur de ma part, aucune opposition ne s'est manifestée. On a parfois honte d'être rethélois.

 

 

  Samedi 29 septembre 2018. Fête de saint Michel Archange. Soleil. Je suis invité à prendre le café à Fraillicourt, chez un couple d'anciens élèves. Je m'y rends sans dépasser les 80 km/h réglementaires. On m'a signalé les deux radars dangereux : celui de l'entrée de Remaucourt et celui de la ferme de Lucquy. Notez qu'entre Barby et Château-Porcien, où il n'y a pas de radar, un véhicule sur deux franchit le pont de la Vaux à plus de cent à l'heure...Passons...

  Fraillicourt ( 08220 ) est aux confins de tout : le Rethélois et la Thiérache, les Ardennes et l'Aisne, le Grand Est et la Picardie, le diocèse de Reims et celui de Soissons, la terre et la lune. On est dans une sorte de néant paysager où les éoliennes géantes projettent sur les champs récemment déchaumés l'ombre de leurs pales qui tournent. " Lieu flagrant et nul ", dirait Saint-John Perse. Heureusement chacun des trois villages - Remaucourt, Seraincourt et Fraillicourt - se gîte au fond d'une petite vallée, avec son ruisseau, ses peupleraies, ses vieux clos, ses prairies. C'est une France chaleureuse et blottie qui vieillit à petit feu. Mes amis me disent qu'à Fraillicourt, l'angélus ne sonne même plus.

  Je rentre chez moi avec une bouteille de jus de pomme de fabrication locale. Un habitant du village me l'a offerte sans me connaître. Qu'il en soit encore remercié !

  On attend avec impatience ceux qui, comme en Ardèche ou en Bretagne, se lanceront ici dans le télé-travail, l'artisanat local, l'agriculture bio, la vente de proximité. Mais il faut avouer que ces contrées entièrement vouées à l'agriculture industrielle sont peu portées vers toutes ces choses qui sentent mai 68, les fumeurs de joints et les bergères aux cheveux filasse. La FNSEA n'a pas la guitare en bandoulière. 

 

 

  L'autre jour, j'étais à la médiathèque de Reims. Je tombe sur le programme de la journée du patrimoine. La grande mosquée de la ville présente ainsi sa  nouvelle salle de prière : " En bas 800 places pour les hommes. En haut, 400 places pour les femmes. " Excusez-moi mais je suis obligé de rire !

 

 

  " La pensée collective est stupide parce qu'elle est collective : rien ne peut franchir les barrières du collectif sans y laisser, comme une dîme inévitable, la plus grande part de ce qu'elle comportait d'intelligent. " C'est de Fernando Pessoa, dans " le Livre de l'intranquillité ".

 

 

  Journal d' André Gide, encore et toujours. Je l'absorbe comme une éponge sèche absorbe l'eau. C'est à mon sens le meilleur journal intime de la littérature française avec celui des Goncourt. Le 15 novembre 1928, Gide est à Cuverville, dans sa gentilhommière normande, et il écrit ceci : " Ce que je trouve ici, ce n'est pas le repos, c'est la torpeur. " Je ressens souvent la même chose à Barby. Le passé y est si lourd qu'il étouffe le présent, comme la cendre étouffe le feu. Rien n'est à renier. J'aurais simplement besoin d'effectuer une transhumance définitive : passer de mon fond de vallée à une estive ensoleillée, où chanteraient des sources neuves. Et alors, étrangement, j'aurais un immense plaisir à renouer de temps en temps avec mon pays natal, avec ma famille, avec mes amis. Mais en homme d'ailleurs.

 

 

  Parfois, comme les vieilles dames font des mots fléchés, je feuillette le Gaffiot, le dictionnaire latin-français qui m'accompagne depuis les temps lointains du lycée. Le mot " Aranea ", je le savais, signifie araignée. En revanche, je ne connaissais pas son adjectif dérivé " araneans ", " araneantes " au pluriel, qui désigne les lieux où prolifèrent les araignées. " Araneantes "...Voici pourquoi mon arrière-grand-mère appelait les toiles d'araignées " les arantoines". Et du latin gallo-romain au patois de ma bisaïeule, vingt siècles d'histoire nous contemplent.

 

 

 

 

  


02/10/2018
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" SA BEAUTE PARFAITE DE NORDIQUE ME FRAPPE ET M'EMERVEILLE."

  Samedi 8 septembre 2018.

Françoise Sagan : " Toute vie agitée rêve de calme, d'enfance et de rhododendrons aussi bien que toute vie calme rêve de vodka, de flonflons et de perversité." J'aime le balancement antithétique de cette phrase qui me laisse songeur. Mais il s'agit de littérature, donc je n'ai pas envie de l'approuver, de la désapprouver, ou même de la nuancer. L'art d'écrire, immédiatement, vise au-dessus de la morale, et donc plus loin qu'elle. C'est ce que ne comprennent pas quatre-vingt dix pour cent de nos lecteurs. Ils ramènent tout à leur vie, à leur histoire, à leur savoir. Ils sont incapables de faire le bond vers l'imaginaire, vers l'esthétique. Dans les médias, c'est la politique, ou pour mieux dire la politicaillerie, qui pervertit tout. D'après nombre d'experts en climatologie, la Terre va devenir une étuve surpeuplée, ce qui entraînera l'apocalypse et la fin de l'humanité. La littérature, elle, aura bien du mal à survivre jusqu'au bout. 

 

 

  Premières rousseurs automnales. Envie de partir vers l'Est. Et de visiter Iasnaïa Poliana, le domaine du comte Léon Tolstoï, au coeur de la Sainte Russie. Iasnaïa Poliana : la Clairière des Frênes. Plus la pensée unique nous accable de russophobie, plus je suis russophile. Comme Sylvain Tesson, Cédric Gras et tant d'autres. Je me souviens que le plus bel étalon de la ferme Féquant, au début des années cinquante, s'appelait Cosaque. L'autre, c'était Danube.

 

 

  Les Basses-Alpes : ce nom abandonné acquiert, au fur et à mesure qu'il s'éloigne, le prestige des territoires fantastiques ou disparus, comme la Prusse-Orientale ou la Syldavie. Je l'imagine écrit au stylo à plume, sur une enveloppe oblitérée d'un beau timbre en taille-douce.  " Hôtel de France, 4, place de la République, Digne, Basses-Alpes." Les Alpes de Haute Provence, c'est comme une homélie de BHL, le penseur aux chemises trop blanches : un machin nul et non avenu. Cette expression ampoulée,qui semble sortie d'un médiocre dépliant touristique, on sent qu'elle sonne faux. En revenant de Iasnaïa Poliana, je repasserai par la splendide abbaye de Ganagobie, dans les Basses-Alpes.

 

 

  Alors que je lis de moins en moins la presse généraliste, où toute liberté est en voie de disparition, je fais mon miel des revues féminines que mon épouse achète. On y flâne en devisant comme si on était au bord du Lac Majeur. Elles témoignent encore d'un art de vivre.

 

 

  Cet après-midi, promenade digestive en forêt de Signy, qui a tendance a devenir la cathédrale où j'ai mes habitudes. Je fais un rejet des campagnes chauves du Rethélois. Au retour, j'emprunte la Voie Forestière de la Fontaine aux Aulx. Via Silvestris Fontis Aliorum :  j'imagine le docile moine cistercien s'appliquer à copier l'expression dans son registre. Et une lumière verte  tombe sur lui des fenêtres à carreaux losangés du scriptorium. Admettons que nous soyons en l'an 1250... Quand l'Europe aura déserté l'Europe, nous n'aurons plus que deux recours : la nostalgie et les forêts. La nostalgie qui, selon Angelo Rinaldi, est le seul sentiment qui pense.

 

 

  Mathieu Galey, Journal, 2 juin 1971. " Déjeuner chez Gould. Un monsieur en costume de cosmonaute, toile blanche et blouson blanc sur un pull-over noir, prend l'ascenseur avec moi. Très bronzé, les yeux bleus, les cheveux assortis à son costume, sa beauté parfaite de Nordique me frappe et m'émerveille. Il va lui aussi à l'appartement 202, et Denoël, inquiet, ne paraît pas le reconnaître. Il s'enquiert auprès de Florence qui s'écrie : " Mais c'est Ernst Jünger, voyons ! " Et il a soixante-seize ans ! Je crois n'avoir jamais vu un homme aussi beau ! "

  Jünger était bronzé parce qu'il avait passé six semaines en Crète. Et le soir de ce 2 juin 1971, c'est au Meurice que Florence Goult invita son club littéraire à dîner.  J'apprend tout cela dans Soixante-dix s'efface, tome II, page 44.

  Stendhal savait qu'il était laid et il le disait. Jünger savait certainement qu'il était beau mais il ne le disait jamais, bien sûr. La beauté est un destin, comme la bosse des maths, la main verte ou l'oreille absolue. Elle appartient hélas au fleeting world, aux choses éphémères. Ecrire, comme jouer Liszt sur un piano, ce n'est que ralentir un peu ce flot qui passe. 

 

 

  Dimanche 9 septembre. Repas champêtre chez des amis de Warmeriville, dans la vallée de la Suippe. Mais la propriété où nous sommes reçus est à la limite nord du village, là où se situaient les anciens remparts. Nous mangeons sur la pelouse, sous de grands parasols. Devant nous, l'enclos pour les chevaux. Au-delà, les bâtiments agricoles puis l'immensité des champs. La plaine se soulève un peu dans le lointain ; une lisière de bois souligne l'horizon. On se croirait dans un roman de Tourgueniev. De temps en temps, des vols de choucas traversent le ciel en lançant leurs cris aigus et les heures sonnent à l'église.

  Le déjeuner commence par de la tête de veau ravigote et se termine par des îles flottantes, dans la plus pure tradition française. Les viandes grillées sont accompagnées de Crozes-Hermitage. Entre fromages et desserts, je pars marcher un peu. Il me suffit de traverser la rue et je me retrouve au cimetière, devant la chapelle où repose Léon Harmel, l'un des grands initiateurs du catholicisme social, sous le pontificat de Léon XIII. Mais le cimetière militaire allemand, juste derrière, a de loin ma préférence. Ici cessent les vanités macabres. Une vaste pelouse ombragée de tilleuls. De simples croix de granite gris. Honneur suprême : les soldats morts ont des sépultures de moines. 


08/09/2018
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" ON PEUT JUGER UNE RACE SUR L'ALLURE DE SES FEMMES."

   Samedi 25 août 2018.  " Politique et religion sont dépassées ; l'avenir est à la science et à la spiritualité. " En cette phrase que le pandit Nehru, Premier ministre de l'Inde, prononça à Colombo au début des années soixante réside toute l'espérance de l'avenir humain. Si tant est que l'humanité ait un avenir.

 

  " On peut juger une race sur l'allure de ses femmes. C'est le meilleur test. " Il est devenu totalement proscrit, évidemment, d'écrire une chose pareille. C'est de Jean Raspail, dans Journal Peau-Rouge, un bouquin publié au début des années soixante-dix. Les belles années.  En me couvrant la tête de cendre et en battant ma coulpe, j'avouerai que je pensais à cette citation salubre en voyant la présidente croate le 15 juillet dernier, après la finale de la coupe du monde de foot. Cette blonde élégante sous la pluie diluvienne, quelle classe ! D'ailleurs, toutes les Croates et tous les Croates me subjuguaient. La victoire française, je m'en foutais un peu...Et la nuit qui suivit, à Zagreb, aucun magasin pillé, aucune voiture brûlée. Ce petit peuple est un grand peuple.

 

 

  " Il est des heures à part, des instants très mystérieusement privilégiés où certaines contrées nous révèlent, en une intuition subite, leur âme, en quelque sorte leur essence propre, où nous en concevons une vision juste, unique, et que des mois d'étude ne sauraient plus ni compléter ni même modifier " C'est d'Isabelle Eberhardt, citée dans Le Monde du 12 juillet 2002. Ce sera l'exergue du recueil de mes notes de voyages, titré Le Passant de Soir, dont nous corrigeons les épreuves et qui sortira dans un mois ou deux. Je vous emmènerai dans mes pérégrinations, de la Laponie au Cap de Bonne Espérance. Le grand écart ! Entre les deux, on mangera un sandwich sous la vieille halle de Wasigny, dans les Ardennes profondes. 

 

 

  1) Le Parlement canadien vient de voter une loi interdisant de critiquer l'islam. 2) La mairie de Calais vient d'interdire un festival vegan en raison des menaces à l'ordre public. Si les deux nouvelles sont vraies, elles sont terrifiantes.

 

  Rethel, Château-Porcien, Reims, Epernay, Châlons, Lille, Paris : j'aime flâner dans les parcs, jardins et espaces verts des villes que je fréquente. Aucun nichoir. Allez en Angleterre, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse, etc : des nichoirs partout !  Sur le mode de Jean Raspail, je vous livre donc ma petite citation de circonstance : " On peut juger une société sur le nombre de nichoirs qu'elle pose dans ses arbres. C'est le meilleur test. " Si vous manquez de bons conseils, le site de la LPO, la Ligue Française pour la Protection des Oiseaux, vous les fournira.

 

 

  Liechtenstein, Saint-Marin, Andorre : j'aimerais être citoyen d'une de ces petites nations. Small is beautiful. C'est mon côté féodal, naturaliste amateur, philatéliste par intermittences,  homme rencogné qui, entre son chez-soi et les horizons lointains, ne trouve rien de bon. Il veut bien partir pour Darjeeling mais l'aéroport de Roissy lui fait peur. Julien Gracq était comme ça. Les grands états, les grandes technocraties ou bureaucraties sont les tueurs des plus beaux songes...

  Au sujet d'Andorre, je retrouve ces données sur le grand tétras dans la principauté en 1995. Le territoire fait 468 km2 ; le tiers est occupé par une forêt subalpine de pins à crochets et, très localement, de pins sylvestres. Il y avait alors 32 places de chant avec 60 mâles. Mais déjà le déclin de l'espèce était engagé : pression humaine, pistes forestières, stations de ski, braconnage. L'aigle royal était également menacé car déjà les perturbations l'obligeaient à nicher plus haut.

  Combien reste-t-il de grands tétras aujourd'hui en Andorre ? Je n'ose l'imaginer. La question, en tout cas, m'intéresse beaucoup plus que les universités d'été des partis politiques français. L'été est moribond et les partis sont des cadavres. J'attends les vautours.


25/08/2018
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DANS HUIT MOIS J'AURAI SOIXANTE-DIX ANS. JE SENS QUE MA BANQUISE FOND...

   Lundi 20 août 2018. Hier, la brocante annuelle de Barby. Cent-vingt exposants. Du lever du soleil à son coucher, au moins deux mille personnes défilent dans ma rue, et à la mi-journée, la friterie a un sacré coup de chaud ! Retrouvailles avec un de mes anciens élèves, que je n'avais pas revu depuis mon départ à la Réunion, en 1994. Son père l'accompagne. J'ouvre un crémant de Saumur à la cuisine, dans la fraîcheur calme de ma datcha. On discute. L'ado philosophe a pris de l'embonpoint mais il a gardé le sens de la formule vive et du trait rapide. Sans qu'il s'en rende compte, il me renvoie un portrait de moi qui n'est pas celui d'aujourd'hui, mais celui de mes quarante ans. Et sans lui dire, je me rends compte combien j'ai changé. J'étais encombré de moi-même et j'encombrais le monde. Je semais à pleines poignées, à larges volées. Aujourd'hui je n'ai plus qu'un souci d'allègement. Les théories se sont éloignées de moi. Je suis un épouvantail dans la plaine et aussi, sans que cela soit contradictoire, celui qui nourrit et abreuve les oiseaux.

 

 

  Il y a Rethel-sur-Mer : c'est le Touquet en été. Il y a aussi Rethel-sur-Semois : c'est Bouillon en septembre. Je sens monter en moi une envie de moules-frites en Belgique, signe évident que l'automne arrive. Allons plus loin, les couleurs du drapeau belge se marient très bien avec les forêts jaunissantes. Si la Belgique n'existait pas, il faudrait l'inventer.

 

  Cet été très sec, dramatique pour les hêtres des forêts, nous prodigue de belles nuits claires. Chaque soir, avant de me coucher, je monte dans mon pigeonnier et je regarde les étoiles, seulement importuné par le clignotement rouge des éoliennes, ces profanatrices d'horizon. Au sud, juste au-dessus du clocher de Nanteuil, la Lune. A droite, au-dessus de Taizy, Jupiter. Et à gauche, assez basse au sud-est, la planète Mars. Elle n'est pas rouge comme on dit. Plutôt de la couleur du diamant rose. L'avenir de l'homme étant sidéral, il lui reviendra au cours de ce siècle de coloniser Mars. Je souhaiterais, même si c'est beaucoup demander, vivre assez vieux pour voir un frère humain débarquer sur Mars. Comme je vis en 1969, en direct à la télé, l'équipage américain fouler la poussière de la Lune. C'était à Ploumiliau, en Bretagne, à la colonie de vacances où j'étais moniteur.

 

 

   Léonard de Vinci était homosexuel, gaucher, végétarien, en révolte contre son père et païen : c'est ce qu'il suffit de rappeler aux prêcheurs de tout poil qui, en invoquant " la diversité ", s'aplatissent devant l'islam.

 

     

  Quand il m'arrive de relire les articles épars, aussi stupides que prétentieux, que j'ai écrits entre 17 et 25 ans, je suis horrifié. J'étais tout simplement un pauvre refoulé. Comme je n'avais pas la force de m'émanciper de la tribu paysanne d'où j'étais issu, je multipliais envers elle les signes d'allégeance. J'étais lourd et je me croyais léger. Je voudrais que ces paperasses jaunies disparaissent. Définitivement. Au déclin de mes jours, je m'invente des jeunesses lumineuses : pianiste slovène, barman à Mykonos, étudiant à Pise, hippie à San Francisco...J'aurais dû faire mai 68 non pas dans la contre-révolution mais dans la sécession. Le corps à mi-ombre et l'esprit au soleil.

 

 

  Dans un de nos garages, la seconde nichée d'hirondelles prend son envol. Nous avons encore des hirondelles et des hérissons, certes. Mais nous avons perdu les vers luisants, les cétoines dorées, les grands machaons, les chouettes chevêches. En mai et en septembre, les balbuzards ne survolent plus le domaine. Quelque chose est en train de se détraquer de manière irréversible et de plus en plus rapide. Où va-t-on ? Où va-t-on ?

 

 

 

  Je radote, d'accord. Mais je radote souvent en citations. Ainsi celle-ci, de Paul Morand : " Il faut aimer l'avenir, car on y passera le reste de sa vie ". C'est un antidote radical contre le passéisme paysan, la potion non magique où nous sommes tous tombés quand nous étions petits, nous les fils des pesants labours. Pour métamorphoser la cambrousse en belle campagne, il convient de la caresser avec une main urbaine. Etre Legrandin à Combray...

 

     

  Du gamla, du fria, du fjällhaga Nord,

  Du tysta, du glädjerika sköna.

  "  Toi l'ancien, toi le libre, toi le haut pays du Nord,

     Toi le secret, toi à la glorieuse beauté ! "

  C'est le début de l'hymne national suédois. Pourvu que ça dure !

  J'aime aussi ce proverbe : Jag trivs bäst i öppna landskap. "

  " C'est dans les grands espaces que je vis le mieux." Pourvu que ça dure aussi !

 

 

  " Une éducation sentimentale de l'ancien temps, rêveuse et enracinée dans une province encore médiévale, avec ses notables et ses braconniers. " : c'est ce qu'écrit le critique belge Christopher Gérard au sujet d'Albane. J'aime cette approche du roman qui sent la fougère, les soirs d'orage, les étreintes au clair de lune. Il est vrai que le jeune Philippe, quand il se retrouve pour la première fois dans la chambre d' Albane, au château de Cormonville, lui avoue qu'il n'a jamais fait l'amour dans un lit...

   

 

  

  Je m'aperçois soudain que j'écris cette chronique spontanée directement sur le clavier de l'ordinateur. Elle gagne en spontanéité ce qu'elle perd en maîtrise. Je deviens moderne. Dans huit mois j'aurai soixante-dix ans. Je sens que ma banquise fond... Privilège de l'âge : je me crispe moins ; je laisse les choses aller leur cours. J'entre en zénitude. Nicolas Bouvier dit cela autrement : " Le monde nous traverse comme de l'eau." Ma banquise, en effet, devient de l'eau qui coule.


20/08/2018
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UN HOMME-OURS NOMME ARTHUR RIMBAUD

    Il ne faut pas réduire Rimbaud aux Ardennes, il faut ouvrir les Ardennes à Rimbaud. Il ne faut pas folkloriser le Poète, il faut célébrer la Rimbaldie, cet espace-temps où, sans la fertilité des mots et des textes, nul n'arrive jamais. Commençons par Arthur, son prénom. Rien que cela. 

  Arthur fut d'abord le nom d'un roi qu'on dit légendaire, et ce nom signifie ours, arktos  en grec. Les contemplateurs du ciel connaissent l'étoile Arcturus, déjà citée par Hésiode. Etymologiquement, on traduit par " gardien des ours ", car Arcturus, qui se trouve dans la constellation du Bouvier, est voisine de la Grande et de la Petite Ours. L'ours habite depuis toujours le grand songe boréal et indo-européen.

  Quand Rimbaud se prétendait gaulois, barbare, bourru, teigneux, ours pour tout dire en un mot, il ne faisait que se nommer. Et comme au commencement est le Verbe, les noms nous prédestinent. En recevant ce prénom arthurien, Rimbaud reçoit aussi la double onction de la souveraineté et de la rébellion solitaire.

  Ceux qui s'étonnent de ses liquidations successives - Religion, Romantisme, Révolution, Amour, Poésie, tout y passe ! - commettent un contre-sens radical sur sa nature profonde. Ils prennent leurs désirs à l'eau de rose pour des réalités. Rimbaud, même s'il crut parfois le contraire, n'a jamais été l'homme de l'utopie : il est demeuré toute sa vie l'homme du mythe. En cela ours au fond des forêts d'Ardenne ; en cela loup-garou des nuits poisseuses de Roche ; en cela négociant colonial ceinturé d'or...En cela muletier frugal partant chaque matin vers le désert rouge, une poignée de mil grillé dans la poche, et un missionnaire le comparait alors, si je ne me trompe pas, à un moine bénédictin !

  Dans maintes mythologies, l'ours exprime le monde primordial, le souffle fongique des sous-bois et des grottes, l'harmonie profonde avec les cycles de la lune et de la féminité. L'ours est le fauve placide des origines en même temps que l'initiateur des devins. C'est un animal archaïque au sens positif du mot : proche du Grand Commencement et donc frappé d'une implacable jeunesse. L'homme qui a vu l'ours devient autre, et Rimbaud proclame que Je est un autre.

  Souvenons-nous maintenant de l'enfant sans père, de l'adolescent fugueur, de la mère drapée dans son prétendu veuvage, de la mort prématurée d'une petite soeur, de la fascination pour le violet, de la quête bouleversante des vérités perdues, des mille refuges transitoires et décevants : les bois de Romery et du Theux, Paris, Douai, Bruxelles, Londres, Chypre, l'Afrique ! Sans oublier une escapade en Suède et une autre à Java ! Cette vie donne le tournis. Aujourd'hui encore, l'ours Rimbaud parvient à semer ses biographes, qui sont pourtant fins limiers. Entre 1874 et 1878, bien des lacunes subsistent.

  En 1879, à Roche, il rencontre pour la dernière fois l'homme qui l'a le mieux connu pendant son activité poétique, Ernest Delahaye.

  Portait ému d'Arthur à vingt-cinq ans par l'ami d'enfance :

  " Je ne reconnus d'abord que ses yeux - si extraordinairement beaux ! - à l'iris bleu clair entouré d'un anneau plus foncé couleur de pervenche. Les joues autrefois rondes s'étaient creusées, équarries, durcies. La fraîche carnation d'enfant anglais qu'il conserva longtemps avait fait place au teint sombre d'un Kabyle et sur cette peau brune frisottait, nouveauté qui m'égaya, une barbe bond fauve qui s'était fait attendre. "

  Progressivement, au fil des années éthiopiennes, l'ironie l'emporte sur tout le reste, y compris le rêve de fortune ou le mariage avantageux. Dans ses lettres à sa famille, il se moque gentiment de lui-même et s'estime " l'air excessivement baroque " et digne de figurer parmi les curiosités de l'Exposition Universelle !

  A la fin, on le voit claudiquant dans les chemins de Roche : le roi Arthur a une jambe de bois ! Le docteur Henri Beaudier, d'Attigny, le soigne pendant un mois, au mitan de l'été 1891. La saison est pluvieuse et anormalement froide. Voici ce dont ce praticien à barbiche, parfait notable cantonal,  se souvenait :

  " Je le revois encore, avec sa jambe valide sur une chaise. Il me regardait de ses yeux d'acier, pénétrants et inquisiteurs. Il ne sortait de son silence têtu que pour jurer comme un païen quand je lui prodiguais des soins."

  On imagine aisément, en effet, que Rimbaud ne devait pas être un malade facile !  

  Et quand il sent la mort venir, il fuit une dernière fois ! Pays natal, pays fatal ! Aux âmes écartelées, il semble toujours que la terre qui les a vu naître soit la complice de leur future mort. " S'en aller ! S'en aller ! Parole de vivant ! " dit Saint-John Perse. La pieuse Isabelle accompagne son frère cancéreux dans son agonie à Marseille. Marseille, la porte de ses délires qui, à la fin, devaient ressembler à des tableaux  de Claude Le Lorrain : bateaux, gréements, soleil couchant.

  Rimbaud a-t-il jamais su que son prénom signifiait ours ? Je me le demande souvent.

 

[ Ce texte, écrit le 1er mai 1989, est parue sous une forme un peu différente dans la brochure Rimbaud à Roche, publiée par l'Association de Sauvegarde du Patrimoine Vouzinois. ]


17/08/2018
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