La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LE PASSE RASSURE ; L'HORIZON INDIFFERE.

Pourquoi notre époque est-elle si médiocre ? Parce qu'elle consent à l'étiolement de la plus haute des vertus : la liberté. Oubliant que c'est un devoir, elle en fait un droit.

 

Fête des pères. Pensée pour ces mères seules, accablées d'enfants, qui vont de lieux d'accueil en centres sociaux. Surtout ne pas poser la question qui brûlent les lèvres : où sont les pères ? Que font les pères ?

 

Lundi de Pentecôte : messe célébrée par l'immense cardinal Sarah en la cathédrale de Chartres. " Ad Orientem ", c'est à dire non pas " face au peuple ", expression débile, mais vers le soleil levant, vers la " lux divina ". La cathédrale retrouvait ainsi, avec le respect de sa géographie sacrée, sa fonction de nef du salut. Ne jamais oublier qu'elle est construite sur un ancien lieu de culte druidique. C'est par cela qu'elle règne encore. Magnifique. Quinze mille personnes. Les médias n'en ont pas parlé. Ramadan oblige.

 

Ouvrir un livre au hasard, et lire, en recevant le message comme un oracle. Les Romains faisaient cela avec les vers de Virgile. Il y a quelques jours, après une nuit d'insomnie, je monte dans mon pigeonnier, à l'heure des laudes, et j'ouvre " Le Poisson-scorpion ", de Nicolas Bouvier. Et je tombe sur ceci : " Comment faire face à tant de vide avec le peu que je suis devenu ? "

 

Goethe dit que l'homme qui chante est un roi. Plus personne ne chante. Nous sommes devenus des citoyens. Et même quand je ramasse une bouteille en plastique dans la forêt de Signy-l'Abbaye, je fais de l'écologie citoyenne !

 

Je suis seul dans une campagne déserte. Le temps est plutôt lourd et le ciel voilé. Soudain un avion passe très haut, avec un bourdonnement, qui, sur une seule note, grandit, culmine puis décline et finit par s'éteindre dans le lointain. Et alors il me semble que, sans quitter ni le plancher des vaches ni mes médiocres limites, j'accède à un niveau supérieur d'être et de conscience. Une indicible éternité. Le paysage lui-même devient autre. J'appelle cela, faute de mieux, " franchir l'horizon d'univers ". Je tente d'expliquer mais personne ne comprend. Sauf une personne de temps en temps. Moins d'une sur cent. Rien de grand n'est numérique.

 

Chaque fois que je passe à pied sur le pont de la Vaux, entre Barby et Château-Porcien, je m'arrête, je profite de l'ombrage des aulnes, et j'écoute le gazouillis clair du courant entre les cailloux et les grosses pierres. Au dix-neuvième siècle, il existait un vieux moulin un peu en amont du pont. Ces pierres en proviennent. Dans mille ans, elles rejoindront l'Aisne, à quelques centaines de mètres en aval. Je pense toujours ici à une réflexion du grand écrivain anglais Colin Thubron : " Ecoutant le chant de l'eau, je suis repris par la vieille fièvre du voyageur..." Mais si je raconte cela, tout le monde me parlera du pont de la Vaux, et personne de la fièvre du voyageur. Le passé rassure ; l'horizon indiffère.

 

 

 

 

 

 


17/06/2018
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ET MON SILENCE EST JOIE

  Jeudi 15 février 2018.

  Le feuilleton voyageur que Sylvain Tesson publie dans Le Point  constitue de très loin les meilleures pages de cet hebdo. Il est la bouffée d'air frais de tous ceux qui, en pensée ou par action, larguent les amarres sans s'attifer de prêt-à-penser. On le lit à la fin, dans un cahier d'apparence rétro joliment intitulé Le Postillon. 

  Dans le numéro du 1er février, Tesson raconte une crapahuterie en Catalogne, au moment des fêtes de fin d'année. Voici ce qu'il pense de la situation politique en Espagne, agitée comme on sait par le séparatisme catalan : " Comme tout être sensible, raffiné et douillet, je penche pour l'unité royale. Un royaume est la définition politique du moindre mal et il sera toujours affreusement regrettable qu'une idée, une céramique de Picasso ou une couronne espagnole volent en tessons. On dit " se royaumer " pour exprimer l'idée de se gouverner paisiblement en accueillant en soi l'unité. Si l'indépendance excite les partisans du désordre, laissons-les s'éclater tout seuls. "

  Il y a du Tesson en moi : j'ai toujours préféré la compagnie de ceux qui se royaument au tintamarre de ceux qui s'éclatent. C'est pourquoi tous les matins j'écoute sur France Musique l'émission de la Tchèque Denisa Kerschova. Son français aux inflexions slaves est aussi précieux que la musique de Smetana. J'aime Marienbad ( en tchèque Marianske Lasne ), les forêts enneigées, et les filles blondes qui font du vélo le long de la Vltava.

  En tant qu'Européen, il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour faire de moi un partisan de la restauration des Habsbourg.

 

 

  Dimanche 18 février.

  Etrange rêve en fin de nuit : un parfum qui s'appellerait Pyrénées.

  Aussi bien pour homme que pour femme. Frais, un peu boisé, mais moins volatil qu'une eau de toilette. Une sorte de quintessence paysagère de moyenne altitude, là où l'on s'arrête, un peu essoufflé, pour contempler les sommets. Une neige évanescente et des soldanelles en fleurs. 

  A sept heures, préparant mon café, je pensais encore à Pyrénées de chez Chanel ou chez Hermès. Ce parfum qui n'existe pas et que cependant j'avais humé.

  Et une aube verte emplissait les grandes fenêtres du salon.

 

 

  Jeudi 8 mars.

  D'autres ont toujours l'air de revenir de Pontoise et moi, je reviens toujours de Reims. La " vieille route " : le clocher roman de Fresne, la plaine infinie, la pluie froide, la terre. Ici et là, la boue, dont j'ai une répulsion psychanalytique. Ce pays est par nature fruste, quadrillé et répétitif.

  Et puis soudain, la descente vers Château-Porcien où je dois m'arrêter pour faire quelques courses. Surtout, dominant le bourg, la falaise de craie.

  Je repense alors à Gustave Courbet : Un enterrement à Ornans. 

  Au bord de la fosse où va descendre un cadavre qui fut un homme, un chien.

  Et à l'arrière-plan, lourde comme le destin, la falaise...

 

 

  Saint-Denis, vendredi 16 mars.

  Depuis vingt-cinq ans, j'ai le cul entre deux hémisphères comme d'autres l'ont entre deux chaises. Me revoici donc réunionnais pour trois semaines. Météo variable, scandée de draches qui, dans la rue Leclerc, font courir passants et touristes sous les stores des magasins, le temps que ça passe.

  Mais un vent salubre rafraîchit l'air, balance les grands cocotiers du Barachois, et finalement je baguenaude à l'aise, en baskets et bermuda, retrouvant une à une mes vieilles pistes, mes vieilles lisières et mes vieilles niches : la bibliothèque municipale de la rue Roland Garros, les arbres-orchidées du stade de Champ-Fleuri, la perspective solennelle de la rue de Paris qui, au-delà de la colonne de la Victoire, bée sur l'Océan.

  Demain, à la Plaine-des-Palmistes, nous profiterons en famille de l'automne austral. Bruine, feuilles mortes et gros hortensias bleus. Une sorte de Toussaint inversée.

  Au cimetière, nous saluerons Lorraine et Frumence Boyer, les amis inoubliables et irremplaçables.

 

 

  Epernay, avenue de Champagne, samedi 21 avril.

  En milieu de matinée, cette voie prestigieuse qu'on dit la plus riche de France, et même parfois, pendant qu'on y est, la plus riche du monde, baigne dans une étrange vacuité, solaire et estivale.

  Dans l'attente d'une rencontre avec le jeune chef de cave Adrien Bergère, je flâne sur les trottoirs pavés, larges de plus de cinq mètres, en pantalon clair et mocassins légers. La tiédeur de l'air me caresse la peau. Je suis l'hôte étonné de cet été incongru au milieu du printemps.

  Très peu de voitures. Quelques touristes seulement, dont deux Japonaises parlant l'anglais, soit pour frimer, soit au contraire pour se fondre dans les usages planétaires. Je les croise de si près que nos ombres s'entremêlent.

  Surtout me dis-je, ne pas faire d'oenologie, ne pas faire d'histoire, ne pas faire de géographie, ne pas faire de politique, ne pas s'écouter !

  Marcher dans ce matin sparnacien qui, lorsque j'approche de l'hôtel de ville, se met à sentir l'humus arrosé, la fougère et le lilas. Le ciel est d'un bleu irréel. Et mon silence est joie.


14/05/2018
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NOTRE VIE EST UNE LUCARNE DANS UN GRENIER

  Notre vie est une lucarne dans un grenier. Un faisceau de lumière s'y engouffre et dans cette cascade de soleil les poussières du monde dansent, les insectes s'épuisent. Voir, regarder, contempler : trois étapes pour un même oeil de plus en plus attentif, de plus en plus focalisé. Réfléchir, c'est à la fois penser et renvoyer l'image. L'écrivain réfléchit. La flaque d'eau aussi. On ne peut dissocier l'image rétinienne de l'esprit qui, en l'analysant, en jouit [...]

  Je connaissais à peine Jean-Marie Lecomte. Quand il m'a demandé de cheminer avec lui dans le Rethélois, et peut-être de tirer un livre de ce vagabondage, il m'a rendu un fier service. Il m'a aidé à retrouver Ithaque, à revenir un peu chez moi. Il faut vous dire que pendant cinq ans, tous les jours que les dieux font, j'ai vu des fenêtres de mon domicile réunionnais l'horizon convexe et bleu de l'Océan Indien. Ce bain de jouvence a fait de moi, à jamais un autre homme. D'où cette gageure : comment écrire sur un pays quand on est en deuil d'un autre pays ?

  Jean-Marie Lecomte préfère l'intemporel à l'anecdotique, l'allusif au cumulatif, le méditatif au folklorique. Nous sommes donc taillés dans le même bois. En feuilletant ce livre, ne cherchez surtout pas à retrouver quoi que ce soit. Les racines, de vous à moi, cela sent trop le cimetière. Vagabondez comme nous l'avons fait pendant tout un printemps et tout un été. Emerveillez-vous.

  Vous constaterez qu'il existe un Rethélois où les vieilles pierres se dorent au soleil, où chante l'éternelle jeunesse de la terre, du ciel et de l'eau. L'histoire locale peut entrer dans la danse à condition qu'elle ne radote pas comme une vieille, ce qui est son péché mignon. Indifférente au destin des hommes, la grive musicienne qui chante au sommet d'un frêne tandis que nous déambulons dans Sévigny-Waleppe a aussi quelque chose à nous apprendre. En route !

  [ Préface au livre Le blé et l'alouette, balades en pays de Rethel, publié en collaboration avec le photographe d'art Jean-Marie Lecomte, éditions Pierron, 2001. J'avais choisi de mettre en exergue une citation d'Ella Maillart dans La Voie cruelle : " Etre acceptée par la terre. Comprendre sa signification. Puis sentir combien elle est un tout, et vivre la force de cette unité. Alors seulement il sera temps d'aimer chaque partie de ce tout, enfin libérée de l'aveuglement inhérent à un amour partiel." Je tiens Ella Maillart pour l'une des plus grandes écrivaines francophones du vingtième siècle. Anecdotiquement, Jean-Marie Lecomte et moi, nous étions en train de travailler à la sélection des photos pour le livre, chez moi à Barby, quand le téléphone sonna : un de mes fils m'annonça les attentats sur New-York. C'était donc le 11 septembre 2001, vers 15 heures. ]


11/03/2018
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REMINISCENCES.

  Foix, Ariège. Fin d'une virée pyrénéenne. Une petite place du centre-ville. Un soleil d'après-midi, tranchant vigoureusement les ombres. Nos enfants sont sur des chevaux de bois. Et je dois pédaler pour que le manège tourne !

 

 

  Gray, Haute-Saône. La "Haute-Patate" pour les intimes. On sait peu que cette bourgade à la fois modeste et coquette a été à la fin de l'Ancien Régime l'un des ports fluviaux les plus importants de France. Juste après le pont sur la Saône, à droite en venant de Langres, un parking ombragé. La famille y faisait toujours une halte sur la route des vacances. Gray avait un goût de sandwichs mous et de boissons tièdes. On était à mi-chemin de la Savoie. Quand on allait en Vendée, le mi-chemin, c'était Montargis. A cause de cela, Gray et Montargis sont des cités mythiques dans nos souvenirs.

 

 

  Mykonos, au début des années soixante-dix. J'ai des cheveux longs, je joue à l'historien, voire à l'helléniste, et je me promène en djellaba. Soudain, sur une plage un peu à  l'écart, des nudistes ! Rires, plongées, éclaboussements. Corps bronzés. Seins triomphants des filles. Pubis noirs ou blonds. Brève éclaircie païenne : Apollon, Aphrodite, Dionysos...La Grèce de Sappho, de Lawrence Durell, d'Henry Miller, de Jacques Lacarrière. Et aujourd'hui, le retour des arrière-mondes...

 

 

  Cracovie. La sortie des cours à l'université Jagellon. C'est la plus ancienne de la Mitteleuropa après l'université Charles de Prague. Elle porte le nom d'une dynastie qui régna sur la Pologne et tous les territoires périphériques du quatorzième au seizième siècle. Splendeur des étudiantes slaves. Deux sur trois sont aussi belles que Keira Knightley. Le soir, les infos à la télévision polonaise. Cette fois beauté de la langue. Une fluidité où passe le souffle de la steppe et de la taïga.

 

 

  Zakopane, Pologne, au pied des Tatras. Un jour de marché, en début de printemps. Montagnes enneigées au loin. Braseros fumants. Femmes emmitouflées. Camelots transis. Fourrures à gogo. Hommes aux postures solennelles et aux traits tartares. Ni plus ni moins que l'impression d'arriver au Tadjikistan.

 

 

  Varsovie. Je n'ai qu'une hâte : traverser la Vistule et contempler de la rive droite du fleuve le magnifique panorama sur le vieille ville, ses toits, ses églises. Sous certains éclairages, le tableau est digne des grands peintres hollandais. Mais bien sûr il faut avoir avec soi les dieux du ciel ! Et puis comme un bonheur n'arrive jamais seul, je braque mes jumelles vers les bancs de sable qui émergent du courant à la belle saison...Et là, tenez-vous bien, les sternes naines ! Piailleuses, agitées et pourtant élégantes. Sternula albifrons, pour les férus d'ornithologie. Personne ne parle des sternes naines de Varsovie !

 

 

  Pérouse, Ombrie. Longue montée à pied de la place de la gare à la ville haute. Grande fatigue. Mon sac à dos me fait mal à l'épaule gauche. Je m'assois sous un platane et, au moment où je m'y attend le moins, me revient le souvenir lancinant de Robine, notre matou blanc qu'un cancer vient d'emporter. Il avait douze ans. Chez moi, le deuil des chats est toujours terrible. Je pleurs.

 

 

  Evora, Portugal. Cette ville que j'aime m'éblouit au sens strict : je suis aveuglé par ses façades blanches, écrasées sous le soleil de l'Alentejo. Impatience de me retrouver à la campagne, sous l'ombre violette des chênes-lièges.

 

 

  Abbaye de Tihany, Hongrie. Elle est située sur une presqu'île de lac Balaton. Site admirable. Je frappe à la porterie. Et c'est un moine bénédictin qui m'ouvre ! Svelte dans sa grande robe noire. Parlant un français parfait. Regard clair et traits racés. Je crois rêver...En France, j'aurais été reçu par un "animateur culturel" traînant des pieds.

 

 

  Lindau, Allemagne. Une sorte de petite Riviera  germanique sur le bord du lac de Constance. Des arbres de Judée en fin de floraison. Un monde paisible et bien léché, à mi-chemin du baroque et du bourgeois, garanti par la solidité de la digue et du Deutsche Mark. 

 

 

  Prague, quartier de Vinohrady, c'est-à-dire des vignes. Une moiteur d'été typiquement praguoise, dans une lumière d'un rose un peu roussi qui, dès le mois d'août, annonce l'arrière-saison. Pour trouver un peu de fraîcheur, il faut passer sur l'autre rive de la Vltava et monter jusqu'au parc de Petrin, autour de ce petit bijou immaculé qu'est l'église Saint-Laurent.

 

 

  Timisoara, Roumanie. Nous y arrivons la veille du dimanche des Rameaux, après deux jours passés à Kecskemet, en Hongrie. Tracasseries douanières, les deux pays ne s'aimant guère. Les grandes routes de Transylvanie sont dans un état convenable, mais les voies secondaires ne sont même pas asphaltées. Timisoara, où commença l'insurrection populaire contre Ceausescu, conservera longtemps les traces lépreuses du communisme. Et pourtant on l'appelait jadis "la Petite Vienne" ! On me dit même qu'elle fut la première ville d'Europe éclairée à l'électricité, en 1884. Elle demeure au moins "la Cité des Roses" grâce à ses nombreux jardins et à une célèbre roseraie qui conserve plus de mille variétés.

  L'après-midi, en entrant à la cathédrale orthodoxe, nous sommes saisis par la beauté des chants. Une polyphonie grandiose, océanique, qui semble ne devoir jamais s'arrêter. Et quand nous sortons des enfants qui mendient nous réclament trois choses par ordre décroissant d'importance : des dollars, ou à défaut de dollars des stylos, ou à défaut de stylos des chewing-gums...Tout ça en français ! Le soir à l'hôtel, je relis Danube de Claudio Magris.


19/02/2018
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LES TETRAS DU SCHNEEBERG, VOSGES, AVRIL 1984.

  Forêt du Schneeberg, au-dessus de Wangenbourg, nuit du 7 au 8 avril 1984.

  Nous ressentions jusqu'à la moelle des os l'affrontement des deux nuits : celle de la sapinière, remplie de souffles violents et de craquements ; celle du ciel, luisante, avec des brillances d'anthracite. Notre cabane de branchages, hâtivement plantée sur un névé, nous jouait sa rassurante musique de feuilles sèches.

  Les premiers jours du printemps avaient été exceptionnellement neigeux sur tout le nord de la France. Nous étions arrivés dès le crépuscule à la lisière de la place de chant, vers huit cents mètres d'altitude. La consigne était stricte : immobilité totale, aucun bruit. La rencontre des dieux se mérite. Or de tous les dieux des forêts, le grand tétras, Tetrao urogallus, est l'un des plus grands.

  Avant de monter, j'avais encore lu chez mon ami de Wasselone la notice alarmante de Christian Kempf dans son manuel Oiseaux d'Alsace :

  " La distribution du grand coq de bruyère en France se limite actuellement aux Pyrénées, au Jura, aux Alpes de Haute-Savoie et aux Vosges. Cet oiseau difficile à observer du fait de ses moeurs retirées semble en régression partout en Europe et particulièrement dans les Vosges. C'est du moins l'impression première que rapportent tous ceux qui, depuis plusieurs années, voire quelques décennies, connaissent le grand tétras sur la rive gauche du Rhin."

  J'étais allongé sur le névé, transi dans mon sac de couchage médiocrement isolant.

  A minuit, un moyen-duc lança son hululement doux. A quatre heures, on entendit la croule rauque d'une bécasse.

  Branchés en lisière de la lande, deux coqs se mirent à chanter, à s'invectiver de loin. Ils trépignaient selon un rituel ralenti et symétrique. Nous distinguions leur queue en roue, leur coup barbu qui se renversait en arrière après le fameux bruit dit "du bouchon qui saute". L'étrange scène se poursuivit à terre. Ils étaient maintenant beaucoup plus près de nous. Volatiles non pas monstrueux dans l'absolu, mais d'une beauté qui relève d'un ordre plus ancien que les harmonies actuelles, dont tant d'oiseaux expriment le florilège. Le grand tétras est chez les oiseaux ce que l'ours brun est chez les mammifères, et d'ailleurs il fréquente les mêmes espaces inviolés, les mêmes forêts primitives. 

  Il est l'oiseau du temps des Lapithes et des Centaures, gros automate solennel martelant de ses  pattes le sabbat printanier de la sylve boréale. Telep ! Telep ! Et il se pavane lourdement. Rien à voir ni avec le roucoulement doux du tétras-lyre, ni avec la crécelle basse du lagopède. La suite est quasi caricaturale : un poc ! de bouteille qu'on débouche, puis une finale hachée par des cisaillements rapides. Si, par malheur, ce dindon des origines disparaissait, des millénaires d'histoire naturelle s'ébouleraient d'un seul coup. Les forêts montagnardes d'Europe seraient bien près de devenir des Bois de Vincennes. Le sacré serait définitivement perdu.

  A cinq heures, une lueur lente et verte suinta des tentures de lichens.

  Les fûts des sapins et des hêtres s'allumèrent d'un filament rose.

  Et dans tout le sous-bois passa l'inévitable malaise du petit matin.

  Les grands tétras s'envolèrent avec un bruit énorme. Des sangliers traversèrent le layon. Bientôt de soleil levant empourpra la crête oblique du Schneeberg, cette montagne qu'on dit encore hantée par des divinités nordiques.

  Je n'avais plus réellement froid. Je m'étais dépouillé de tant de choses pour monter ici que le froid me traversait le corps sans le meurtrir.

  Le lendemain, l'image de la parade des coqs de bruyère ne me quittait pas. Je m'étais promis de me trouver avant le lever du jour au sommet du Hohneck, à 1366 mètres, qui est le point culminant de la ligne faîtière du massif vosgien. Le Grand Ballon atteint 1426 mètres mais il se trouve sur une crête latérale.

  Spectacle inoubliable. Les dômes roux des Hautes-Chaumes  s'alignaient vers le sud sous une lune qui les étalait démesurément, les faisant luire, ici et là, comme des carapaces étamées. Il gelait. La ressemblance avec les Hautes-Fagnes ardennaises était étonnante. La forêt alsacienne, en contrebas, lançait vers la montagne son assaut immobile, d'un noir d'encre.

  J'aime ces moments où je n'existe plus que submergé par le silence cendreux de la lune.

  Quelques points noirs se déplaçaient sur le névé le plus proche, qui subsiste souvent jusqu'au milieu de l'été : une harde de chamois montait au gagnage. Mais ce n'était pas avec eux que j'avais rendez-vous, non plus qu'avec les coqs de bruyères. L'air était si transparent que j'attendais autre chose.

  Des triangles blancs, harmonieusement découpés sur l'horizon, apparurent à la droite du soleil levant avec une netteté impeccable. Des paillettes pourpres ornaient les arêtes les plus vives.

  Appuyé contre un rocher, j'aurais voulu toucher ce bijou auquel mon oeil était rivé, mais dont rien ne me permettait d'apprécier ni la taille ni la distance.

  C'étaient les sommets de l'Oberland bernois, à deux cents kilomètres à vol d'oiseau.

 

  [ Ce récit a été publié sous une forme légèrement différente dans La Lampe d'Argile, carnet d'un marcheur, dont les éditions Arch'Libris, de Charleville-Mézières, ont donné en 2014 une version bibliophilique, revue et corrigée. En 1939, un recensement des grands tétras organisé par les Eaux et Forêts indiquait une population totale de cinq cents coqs pour l'ensemble des forêts vosgiennes. En 1975, il n'en restait plus qu'une centaine. Aujourd'hui, une cinquantaine de couples se maintiennent difficilement. Le grand tétras a disparu complètement des Alpes françaises au début des années 2000 sans que beaucoup s'en émeuvent : l'époque est au panda... A ce jour, les Pyrénées restent le dernier bastion solide  de cette espèce magnifique en France. Mais les effectifs y diminuent aussi. Et il s'agit d'une race endémique, un peu comme l'isard se distingue du chamois alpin.

  Grand preneur de notes devant l'Eternel, je retrouve dans mes archives la mention d'une vidéo animalière empruntée en juillet 1997 à la médiathèque de Saint-Denis, à la Réunion : Le grand tétras des Pyrénées,  éditions Ediloisir. La présentation est d'Emmanuel Menoni, qui a consacré une thèse au sujet. Il indique une population totale, poules et coqs, de trois mille individus pour les Pyrénées françaises et deux mille pour les Pyrénées espagnoles.

  Dans les Alpes françaises, il restait environ trente couples de grands tétras en 1970. La dernière femelle a été repérée en 1992 sur le plateau tourbeux de Loëx, au-dessus de Taninges, en Haute-Savoie, dans un biotope d'une grande richesse où vivent encore la gélinotte, le tétras-lyre et le pic tridactyle.

  Il est sidérant de penser que le "grand coq" a subsisté à l'état sauvage dans les Ardennes belges jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle. Aujourd'hui c'est le tétras-lyre qui est en train de disparaître, tandis que prospère le lourd cliché qui consacre le sanglier comme animal totémique des Ardennes.

  J'accepte d'être ardennais parce que le mot a une connotation forestière et internationale. Il y a des Arden au Danemark, en Angleterre, au Canada, aux Etats-Unis, en Australie. Mais en tant qu'Ardennais, je n'appartiens pas au clan du Sanglier. J'appartiens au clan du Tétras. Note de février 2018.]


14/02/2018
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