La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

JAPONITUDES : REPERTOIRE " TO THE HAPPY FEW"

   AKI : automne.

   ARANO : nature sauvage, désert. 

   CHIN'JU : divinité, sacré. CHIN'JU NO MORI : bois sacré.

   FUYU : hiver. 

  FÛRYO : idéal d'harmonie avec la nature et d'attirance pour la littérature et l'art, avec une nuance d'élitisme assumé. Refus du vulgaire. Au sens propre, le mot, inspiré du chinois,  signifie "coup de vent" ; il suggère que notre esprit doit couler à travers la vie comme le vent à travers les arbres.

   FU-KANZENSEI : sentiment d'incomplétude, avec l'idée que tout ce qui est très beau est nécessairement fugitif.

   KIMI GA YO : le Règne qui est le tien, hymne national du Japon. " Puisse ton règne/ Durer mille ans/ Pour huit mille générations/ Jusqu'à ce que les pierres/ Ne deviennent roches/ Couvertes de mousse."

   HORYU-JI : Temple de la Loi florissante, à quinze kilomètres de Nara. Date de l'an 710. C'est la construction de bois la plus ancienne du monde.

   HANAMI : la contemplation des fleurs. Le premier hanami officiel fut organisé à Kyoto en 1598.

   HARU : printemps.

   HAKUBO : crépuscule.

   IZUMI : source, fontaine

   KINKAKU-JI : le Pavillon d'Or, le célèbre lieu de retraite du troizième shogun, édifié au nord-ouest de Kyoto en 1397.

   KISETSUKAN : notion très importante dans la culture japonaise, qu'on peut traduire par "émotion saisonnière".

   KEISHU : paysage. On dit aussi d'après le chinois SAN'SHI.

   KARUMI : tact, discrétion, retrait modeste de soi, avec l'idée parfois que toute supériorité est intérieure.

   KODAWARI : attention aux choses ordinaires, méticulosité, concentration de l'esprit. Une des voies de la perfection dans la culture japonaise.

   MUJOKAN : l'impermanence, qui est le fondement de tout.

  MONO NO AWARE : compassion, prise de conscience de la beauté éphémère, sensibilité à tout ce qui passe, beauté poignante des choses fragiles telles que les fleurs de cerisier.

   MEIGETSU : le clair de lune et la pleine lune

   MIYABI : élégance, raffinement.

   MINGEI : esprit qui fait coïncider le beau avec les objets du quotidien. L'esprit Mingei influence le Design.

   MIMEI : le moment de la nuit où l'on pressent l'arrivée de l'aube, sans que le ciel soit déjà éclairci. Fin de la nuit.

  NEKO-CAFE : Bar à chats. Etablissement où l'on peut boire un verre au milieu des chats, en s'imprégnant de leur calme et de leur flegme. Les neko-cafés se répandent maintenant en Europe.

   MUKASHI OTOKO : homme de jadis, à la fois proche de la nature et de la culture du passé. ( Mais attention, quand une femme parle de son "mukashi no otoko", elle parle de son ex ! C'est la particule du génitif qui change tout !)

   SETSUNA : instant. Donc éternité.

  SAKURA : le cerisier ornemental. La variété préférée des Japonais est le SOMEI YOSHINA : ses fleurs sont d'un blanc quasi pur avec un rose très pâle autour de la tige. La floraison des cerisiers, le SAKURA ZENSEN, débute à Okinawa en janvier et atteint Hokkaido en mai.

   SEIHIN : dépouillement, limpidité de l'esprit.

   TSUKI : lune.

   TSUKIYO : nuit de clair de lune. S'oppose au YAMISO, la nuit noire, qui met en valeur les étoiles.

   WABI : simplicité, beauté dépouillée. 

   SABI : la même chose en plus littéraire, incluant la patine des âges, l'altération par le temps. Le concept commun de WABI-SABI apparaît dès le douzième siècle et demeure au coeur de la culture japonaise.


22/02/2018
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REMINISCENCES.

  Foix, Ariège. Fin d'une virée pyrénéenne. Une petite place du centre-ville. Un soleil d'après-midi, tranchant vigoureusement les ombres. Nos enfants sont sur des chevaux de bois. Et je dois pédaler pour que le manège tourne !

 

 

  Gray, Haute-Saône. La "Haute-Patate" pour les intimes. On sait peu que cette bourgade à la fois modeste et coquette a été à la fin de l'Ancien Régime l'un des ports fluviaux les plus importants de France. Juste après le pont sur la Saône, à droite en venant de Langres, un parking ombragé. La famille y faisait toujours une halte sur la route des vacances. Gray avait un goût de sandwichs mous et de boissons tièdes. On était à mi-chemin de la Savoie. Quand on allait en Vendée, le mi-chemin, c'était Montargis. A cause de cela, Gray et Montargis sont des cités mythiques dans nos souvenirs.

 

 

  Mykonos, au début des années soixante-dix. J'ai des cheveux longs, je joue à l'historien, voire à l'helléniste, et je me promène en djellaba. Soudain, sur une plage un peu à  l'écart, des nudistes ! Rires, plongées, éclaboussements. Corps bronzés. Seins triomphants des filles. Pubis noirs ou blonds. Brève éclaircie païenne : Apollon, Aphrodite, Dionysos...La Grèce de Sappho, de Lawrence Durell, d'Henry Miller, de Jacques Lacarrière. Et aujourd'hui, le retour des arrière-mondes...

 

 

  Cracovie. La sortie des cours à l'université Jagellon. C'est la plus ancienne de la Mitteleuropa après l'université Charles de Prague. Elle porte le nom d'une dynastie qui régna sur la Pologne et tous les territoires périphériques du quatorzième au seizième siècle. Splendeur des étudiantes slaves. Deux sur trois sont aussi belles que Keira Knightley. Le soir, les infos à la télévision polonaise. Cette fois beauté de la langue. Une fluidité où passe le souffle de la steppe et de la taïga.

 

 

  Zakopane, Pologne, au pied des Tatras. Un jour de marché, en début de printemps. Montagnes enneigées au loin. Braseros fumants. Femmes emmitouflées. Camelots transis. Fourrures à gogo. Hommes aux postures solennelles et aux traits tartares. Ni plus ni moins que l'impression d'arriver au Tadjikistan.

 

 

  Varsovie. Je n'ai qu'une hâte : traverser la Vistule et contempler de la rive droite du fleuve le magnifique panorama sur le vieille ville, ses toits, ses églises. Sous certains éclairages, le tableau est digne des grands peintres hollandais. Mais bien sûr il faut avoir avec soi les dieux du ciel ! Et puis comme un bonheur n'arrive jamais seul, je braque mes jumelles vers les bancs de sable qui émergent du courant à la belle saison...Et là, tenez-vous bien, les sternes naines ! Piailleuses, agitées et pourtant élégantes. Sternula albifrons, pour les férus d'ornithologie. Personne ne parle des sternes naines de Varsovie !

 

 

  Pérouse, Ombrie. Longue montée à pied de la place de la gare à la ville haute. Grande fatigue. Mon sac à dos me fait mal à l'épaule gauche. Je m'assois sous un platane et, au moment où je m'y attend le moins, me revient le souvenir lancinant de Robine, notre matou blanc qu'un cancer vient d'emporter. Il avait douze ans. Chez moi, le deuil des chats est toujours terrible. Je pleurs.

 

 

  Evora, Portugal. Cette ville que j'aime m'éblouit au sens strict : je suis aveuglé par ses façades blanches, écrasées sous le soleil de l'Alentejo. Impatience de me retrouver à la campagne, sous l'ombre violette des chênes-lièges.

 

 

  Abbaye de Tihany, Hongrie. Elle est située sur une presqu'île de lac Balaton. Site admirable. Je frappe à la porterie. Et c'est un moine bénédictin qui m'ouvre ! Svelte dans sa grande robe noire. Parlant un français parfait. Regard clair et traits racés. Je crois rêver...En France, j'aurais été reçu par un "animateur culturel" traînant des pieds.

 

 

  Lindau, Allemagne. Une sorte de petite Riviera  germanique sur le bord du lac de Constance. Des arbres de Judée en fin de floraison. Un monde paisible et bien léché, à mi-chemin du baroque et du bourgeois, garanti par la solidité de la digue et du Deutsche Mark. 

 

 

  Prague, quartier de Vinohrady, c'est-à-dire des vignes. Une moiteur d'été typiquement praguoise, dans une lumière d'un rose un peu roussi qui, dès le mois d'août, annonce l'arrière-saison. Pour trouver un peu de fraîcheur, il faut passer sur l'autre rive de la Vltava et monter jusqu'au parc de Petrin, autour de ce petit bijou immaculé qu'est l'église Saint-Laurent.

 

 

  Timisoara, Roumanie. Nous y arrivons la veille du dimanche des Rameaux, après deux jours passés à Kecskemet, en Hongrie. Tracasseries douanières, les deux pays ne s'aimant guère. Les grandes routes de Transylvanie sont dans un état convenable, mais les voies secondaires ne sont même pas asphaltées. Timisoara, où commença l'insurrection populaire contre Ceausescu, conservera longtemps les traces lépreuses du communisme. Et pourtant on l'appelait jadis "la Petite Vienne" ! On me dit même qu'elle fut la première ville d'Europe éclairée à l'électricité, en 1884. Elle demeure au moins "la Cité des Roses" grâce à ses nombreux jardins et à une célèbre roseraie qui conserve plus de mille variétés.

  Le soir, en entrant à la cathédrale orthodoxe, nous sommes saisis par la beauté des chants. Une polyphonie grandiose, océanique, qui semble ne devoir jamais s'arrêter. Et quand nous sortons des enfants qui mendient nous réclament trois choses par ordre décroissant d'importance : des dollars, ou à défaut de dollars des stylos, ou à défaut de stylos des chewing-gums...Tout ça en français ! Le soir à l'hôtel, je relis Danube de Claudio Magris.


19/02/2018
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LES TETRAS DU SCHNEEBERG, VOSGES, AVRIL 1984.

  Forêt du Schneeberg, au-dessus de Wangenbourg, nuit du 7 au 8 avril 1984.

  Nous ressentions jusqu'à la moelle des os l'affrontement des deux nuits : celle de la sapinière, remplie de souffles violents et de craquements ; celle du ciel, luisante, avec des brillances d'anthracite. Notre cabane de branchages, hâtivement plantée sur un névé, nous jouait sa rassurante musique de feuilles sèches.

  Les premiers jours du printemps avaient été exceptionnellement neigeux sur tout le nord de la France. Nous étions arrivés dès le crépuscule à la lisière de la place de chant, vers huit cents mètres d'altitude. La consigne était stricte : immobilité totale, aucun bruit. La rencontre des dieux se mérite. Or de tous les dieux des forêts, le grand tétras, Tetrao urogallus, est l'un des plus grands.

  Avant de monter, j'avais encore lu chez mon ami de Wasselone la notice alarmante de Christian Kempf dans son manuel Oiseaux d'Alsace :

  " La distribution du grand coq de bruyère en France se limite actuellement aux Pyrénées, au Jura, aux Alpes de Haute-Savoie et aux Vosges. Cet oiseau difficile à observer du fait de ses moeurs retirées semble en régression partout en Europe et particulièrement dans les Vosges. C'est du moins l'impression première que rapportent tous ceux qui, depuis plusieurs années, voire quelques décennies, connaissent le grand tétras sur la rive gauche du Rhin."

  J'étais allongé sur le névé, transi dans mon sac de couchage médiocrement isolant.

  A minuit, un moyen-duc lança son hululement doux. A quatre heures, on entendit la croule rauque d'une bécasse.

  Branchés en lisière de la lande, deux coqs se mirent à chanter, à s'invectiver de loin. Ils trépignaient selon un rituel ralenti et symétrique. Nous distinguions leur queue en roue, leur coup barbu qui se renversait en arrière après le fameux bruit dit "du bouchon qui saute". L'étrange scène se poursuivit à terre. Ils étaient maintenant beaucoup plus près de nous. Volatiles non pas monstrueux dans l'absolu, mais d'une beauté qui relève d'un ordre plus ancien que les harmonies actuelles, dont tant d'oiseaux expriment le florilège. Le grand tétras est chez les oiseaux ce que l'ours brun est chez les mammifères, et d'ailleurs il fréquente les mêmes espaces inviolés, les mêmes forêts primitives. 

  Il est l'oiseau du temps des Lapithes et des Centaures, gros automate solennel martelant de ses  pattes le sabbat printanier de la sylve boréale. Telep ! Telep ! Et il se pavane lourdement. Rien à voir ni avec le roucoulement doux du tétras-lyre, ni avec la crécelle basse du lagopède. La suite est quasi caricaturale : un poc ! de bouteille qu'on débouche, puis une finale hachée par des cisaillements rapides. Si, par malheur, ce dindon des origines disparaissait, des millénaires d'histoire naturelle s'ébouleraient d'un seul coup. Les forêts montagnardes d'Europe seraient bien près de devenir des Bois de Vincennes. Le sacré serait définitivement perdu.

  A cinq heures, une lueur lente et verte suinta des tentures de lichens.

  Les fûts des sapins et des hêtres s'allumèrent d'un filament rose.

  Et dans tout le sous-bois passa l'inévitable malaise du petit matin.

  Les grands tétras s'envolèrent avec un bruit énorme. Des sangliers traversèrent le layon. Bientôt de soleil levant empourpra la crête oblique du Schneeberg, cette montagne qu'on dit encore hantée par des divinités nordiques.

  Je n'avais plus réellement froid. Je m'étais dépouillé de tant de choses pour monter ici que le froid me traversait le corps sans le meurtrir.

  Le lendemain, l'image de la parade des coqs de bruyère ne me quittait pas. Je m'étais promis de me trouver avant le lever du jour au sommet du Hohneck, à 1366 mètres, qui est le point culminant de la ligne faîtière du massif vosgien. Le Grand Ballon atteint 1426 mètres mais il se trouve sur une crête latérale.

  Spectacle inoubliable. Les dômes roux des Hautes-Chaumes  s'alignaient vers le sud sous une lune qui les étalait démesurément, les faisant luire, ici et là, comme des carapaces étamées. Il gelait. La ressemblance avec les Hautes-Fagnes ardennaises était étonnante. La forêt alsacienne, en contrebas, lançait vers la montagne son assaut immobile, d'un noir d'encre.

  J'aime ces moments où je n'existe plus que submergé par le silence cendreux de la lune.

  Quelques points noirs se déplaçaient sur le névé le plus proche, qui subsiste souvent jusqu'au milieu de l'été : une harde de chamois montait au gagnage. Mais ce n'était pas avec eux que j'avais rendez-vous, non plus qu'avec les coqs de bruyères. L'air était si transparent que j'attendais autre chose.

  Des triangles blancs, harmonieusement découpés sur l'horizon, apparurent à la droite du soleil levant avec une netteté impeccable. Des paillettes pourpres ornaient les arêtes les plus vives.

  Appuyé contre un rocher, j'aurais voulu toucher ce bijou auquel mon oeil était rivé, mais dont rien ne me permettait d'apprécier ni la taille ni la distance.

  C'étaient les sommets de l'Oberland bernois, à deux cents kilomètres à vol d'oiseau.

 

  [ Ce récit a été publié sous une forme légèrement différente dans La Lampe d'Argile, carnet d'un marcheur, dont les éditions Arch'Libris, de Charleville-Mézières, ont donné en 2014 une version bibliophilique, revue et corrigée. En 1939, un recensement des grands tétras organisé par les Eaux et Forêts indiquait une population totale de cinq cents coqs pour l'ensemble des forêts vosgiennes. En 1975, il n'en restait plus qu'une centaine. Aujourd'hui, une cinquantaine de couples se maintiennent difficilement. Le grand tétras a disparu complètement des Alpes françaises au début des années 2000 sans que beaucoup s'en émeuvent : l'époque est au panda... A ce jour, les Pyrénées restent le dernier bastion solide  de cette espèce magnifique en France. Mais les effectifs y diminuent aussi. Et il s'agit d'une race endémique, un peu comme l'isard se distingue du chamois alpin.

  Grand preneur de notes devant l'Eternel, je retrouve dans mes archives la mention d'une vidéo animalière empruntée en juillet 1997 à la médiathèque de Saint-Denis, à la Réunion : Le grand tétras des Pyrénées,  éditions Ediloisir. La présentation est d'Emmanuel Menoni, qui a consacré une thèse au sujet. Il indique une population totale, poules et coqs, de trois mille individus pour les Pyrénées françaises et deux mille pour les Pyrénées espagnoles.

  Dans les Alpes françaises, il restait environ trente couples de grands tétras en 1970. La dernière femelle a été repérée en 1992 sur le plateau tourbeux de Loëx, au-dessus de Taninges, en Haute-Savoie, dans un biotope d'une grande richesse où vivent encore la gélinotte, le tétras-lyre et le pic tridactyle.

  Il est sidérant de penser que le "grand coq" a subsisté à l'état sauvage dans les Ardennes belges jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle. Aujourd'hui c'est le tétras-lyre qui est en train de disparaître, tandis que prospère le lourd cliché qui consacre le sanglier comme animal totémique des Ardennes.

  J'accepte d'être ardennais parce que le mot a une connotation forestière et internationale. Il y a des Arden au Danemark, en Angleterre, au Canada, aux Etats-Unis, en Australie. Mais en tant qu'Ardennais, je n'appartiens pas au clan du Sanglier. J'appartiens au clan du Tétras. Note de février 2018.]


14/02/2018
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SIGNY-L'ABBAYE : UN ORGASME DANS LES POMMES.

  Mardi-Gras, 13 février 2018.

  Mardi-Gras, oui, mais personne n'y pense plus. Hormis en regardant à la télé les images du carnaval de Venise : une irruption du temps de Casanova entre les rencontres de Davos et les Jeux Olympiques d'hiver.

  Pour demain, n'en parlons pas : le Mercredi des Cendres sombrera dans un abîme d'oubli puisque ce sera la Saint-Valentin ! Amoureuses et amoureux , souvenez-vous pourtant que vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière...Toutes les roses, tôt ou tard, finiront en chrysanthèmes...Flaubert, lui, était d'une lucidité mortuaire : il disait qu'il ne pouvait regarder une femme nue sans penser à son squelette.

  Fin de mon sermon.

  En arrivant à Signy-l'Abbaye, ce matin, je repensai à un passage un peu leste d'Albane qui se situe dans un verger de cette bourgade ardennaise, en octobre 1968, au moment de la récolte des pommes. Je me permets de me citer :

  " La cueillette commence par les basses branches. Ils croquent chacun une alexandre, puis Albane propose à Philippe de monter sur l'escabeau. Il devra aussi le tenir pour assurer sa stabilité. Pour l'autre arbre, les rôles s'inverseront.

  Comme Albane porte une jupe très courte et qu'elle est sans collant, Philippe ne peut s'empêcher de lever les yeux vers son slip et l'arrondi de ses fesses. Dès ses premières caresses, ils sont pris tous les deux d'un désir irrépressible. Albane a compris. Elle descend, regarde à droite et à gauche s'il n'y a personne dans les propriétés voisines. Et aussitôt elle s'allonge dans l'herbe.

  - Viens, mon bel amour, dit-elle. Mais dépêchons-nous !

  C'est loin d'être une union charnelle romantique et dans les règles de l'art. Plutôt un va-et-vient vif, une éjaculation brûlante qui arrache à Philippe un gémissement doux pendant qu'Albane se crispe. Un orgasme à la sauvette."

  Ce matin, vers neuf heures, rien n'encourage à faire des galipettes dans les vergers de Signy : ils sont couverts de givre, d'un vert laiteux et glacé. Et la bise siffle dans les branches tordues des pommiers. 

  Au parking de la Vénerie, où je quitte ma voiture, c'est l'euphorie marcheuse qui me reprend soudain, après deux mois de mélancolie au coin du feu et d'ankylose consolée au cognac. J'ai de la pluie et de la boue une répulsion qui grandit à mesure que les hivers passent. Il me faudrait toujours, sinon de la chaleur, du moins des sols secs et des ciels lumineux. Je suis fait pour vieillir à Valensole ou à Barcelonnette, dans les Basses-Alpes...J'ai bien dit "les Basses-Alpes". Les "Alpes de Haute Provence", je laisse ça aux gens du commun.

  En deux heures, je parcours les huit kilomètres de ma bouche familière. Sans jamais quitter le règne des arbres. Hêtres et érables. Chênes et merisiers. Comme les sous-bois sont encore enneigés, je me repais de la sublime harmonie du blanc mat des sols et du roux des feuillages marcescents : elle m'évoque les paysages hivernaux que Gustave Courbet peignit à Ornans et dans le Jura suisse. Et dans chaque clairière, les yeux clos et le visage tendu vers le divin soleil, je m'offre une petite cure de luminothérapie.

  " Tu trouveras quelque chose de plus dans les forêts que dans les livres. Les arbres et les pierres t'enseigneront ce qu'aucun maître ne te dira." : c'est une réflexion de saint Bernard de Clairvaux, qui encouragea la fondation de l'abbaye de Signy, à son ami l'Anglais Henri Murdach, abbé de Vauclair. La lettre date de 1138, soit trois ans après la fondation de Signy, qui eut lieu officiellement le 25 mars 1135.

  Au retour j'achète mon pain au Fournil de l'Abbaye, sur la grand-place de Signy.

  Et je regagne mes pénates en écoutant Allegretto, l'émission de France Musique animée chaque matin par Denisa Kerschova. Sa sélection d'aujourd'hui, bien sûr, tourne autour du carnaval et du Mardi-Gras. Mais c'est la voix de la présentatrice qui m'enchante : cette mélodie et ces inflexions slaves qui font de la langue française la quintessence absolue de la beauté.

 


13/02/2018
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UN PARISIEN A RETHEL, LUNDI 4 SEPTEMBRE 1905.

  En 1905, la météo de la fin de l'été fut très agitée. Entre le 26 août et le 10 septembre, les tornades ravageuses se succédèrent dans l'ouest de la France et la région parisienne. Mais Le Petit Parisien préférait faire ses gros titres de la guerre russo-japonaise en Extrême-Orient. C'était très loin donc un peu folklorique ; ça reposait de la contemplation douloureuse de la ligne bleue des Vosges et du souvenir des provinces perdues. Depuis que l'Alsace était allemande, il paraît que les cigognes aussi pleuraient...

  A Paris, début septembre, André Gide, grand bourgeois lettré et cyclothymique, fait ses valises. Il est toujours en partance : le château de Cuverville, en Normandie, l'Algérie, l'Italie, l'Allemagne...Cette fois, il fait ses valises pour le Midi, où il va attraper la migraine.

  Le mardi 5 septembre, à quatre heures du matin, il écrit ceci :

  " Fantastique apparition de Lyon, dans un brusque réveil, précisément au passage du Rhône. Surgissement indistinct des toits gris, couleur d'ombre, sous un ciel couleur de jus de fruit savoureux. Une acide fraîcheur emplit l'air d'un goût de groseilles, et le Rhône promène au travers un reflet chatoyant d'ombre et d'aurore mélangées. Puis le rideau retombe ; on se plonge dans une espèce de torpeur dont on cherche à faire du sommeil. Mais non ; à peine ai-je pu dormir un instant cette nuit ; ma pensée, que la fuite du train accélère, s'amuse à voyager éperdument. Comme malgré moi, je compose et j'apprends des phrases que je veux écrire au réveil."

  De la  prose alerte que j'aime.

  La veille, lundi 4 septembre 1905, un Parisien passionné de photographie est à Rethel, dans ce Rethel d'avant le grand incendie de 1914 que le peintre Eugène Thiéry a fait revivre sur les fresques qu'on peut voir dans le grand salon de l'hôtel de ville. Rues étroites. Maisons à pans de bois et encorbellements. Une sorte de petit Troyes, anéanti en quelques jours un mois après la déclaration de guerre. Et dans cette fournaise atroce, Eugène Thiéry, d'ailleurs, perdit son père et sa mère.

  Ce Parisien de la Belle Epoque a pour habitude de coller ses photos développées dans un album qu'il agrémente de notes. Et ce matin, à Saulces-Monclin, mon ami François Guérin m'en montra quelques-unes, que je m'empressai de recueillir comme autant de petits faits vrais et d'instants volés au temps :

  " Rethel. 4 sept. 1905. Lundi.

  Un coin du marché sous la Vieille Halle. A remarquer les pavés, et aussi qu'il y a toujours un chien dans le champ de l'appareil."

  " Rethel. Lundi 5 sept 1905. [ Erreur : c'était bien le 4.] Le marché du lundi autour et sous la grande halle. Montagnes de choux à droite ! Tous les cultivateurs des environs y envoient leurs légumes et fruits."

  " Rethel. Le marché du lundi. Un troupeau de chevaux et d'ânes passait. Je m'y suis mêlé. Cette fois il y a un chien et un chat. A remarquer le type de la fillette à droite, les yeux bridés, le nez camus, face rappelant le type asiatique ! "

  " Rethel. Le marché du lundi. Une automobile en panne sur la place de Ville. A regarder à la loupe la dame et la fillette aux grands voiles de toiles écrue. Elles sont restées là plus de deux heures. Une panne d'auto c'est toujours amusant !"

  " Rethel. Maison de la place de la Halle. A remarquer que la maison n'est d'aplomb qu'à partir du premier étage. A remarquer aussi les pavés. Leur grosseur et leur inégalité en font de rares curiosités mais aussi le supplice des piétons parisiens." 

  Entre le monde de Gide et celui des vendeurs de choux de Rethel, un abîme.  Mais à ces lignes si miroitantes de vie, je ne vais tout de même pas ajouter une homélie sociale. Ce serait sacrilège. Restons des voyageurs et des butineurs avec, en matière de prêt-à-penser, un bagage très léger.           


10/02/2018
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