La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

NE METTEZ PAS DE CHAUSSETTES EN NYLON AUX MORTS !

Barby, vendredi 10 août 2018.

Dimanche dernier, la canicule sévissait encore. Mais les nuits, dans les Ardennes, ont toujours conservé leur bienfaisante fraîcheur tout au long de ce mois de fournaise. J'avais donc pour habitude de dormir la fenêtre grande ouverte. Vers une heure du matin, je fus réveillé par un froufrou étrange, comme si un fantôme volait au-dessus de moi. J'allumai ma lampe de chevet et beaucoup à ma place eussent été alors terrorisés : deux énormes chauve-souris tournoyaient dans la chambre, et leurs silhouettes projetaient leurs ombres sur les murs blancs et le plafond, comme si elles allaient fondre sur moi. M'efforçant de garder mon calme, j'éteignis la lampe, je sortis très vite de la pièce, tête baissée, et je descendis à la cuisine boire un verre d'eau fraîche. Je sortis dans la cour. Je regardai un peu les sept feux de la Grande Ourse dans leur belle disposition d'été, c'est-à-dire à l'horizontale au-dessus des toits. Quand je regagnai ma chambre, les monstres volants avaient disparu. Ce n'étaient pas bien sûr les petites pipistrelles qui sont si fréquentes autour des maisons. C'étaient deux grands murins, espèce beaucoup plus rare et en grave déclin. Il y a donc encore des grands murins en vallée d'Aisne. Pourvu que ça dure !

 

Remontons de cinquante-sept ans...Le 18 mai 1961 était un jeudi. Le dimanche suivant, j'allais faire ma communion solennelle. Le temps était moyennement beau. Un jeune homme au regard acéré et aux pas précautionneux, jumelles en bandoulière, marchait le long de la route, entre Rethel et Barby. Dix jours avant, il avait fait la même chose entre Amagne et Givry. Soudain il s'arrêta et braqua ses jumelles sur les vieux pommiers qui s'alignaient encore le long de la route. Il venait de repérer deux couples de pies-grièches à poitrine rose ! L'espèce déclinait déjà dans toute l'Europe mais elle se reproduisait encore à l'état sporadique en Champagne et en Lorraine. Aujourd'hui, elle a disparu dans toute la France, sauf quelques couples résiduels qui survivent tant bien que mal dans le Languedoc-Roussillon. Mais il est incroyable de penser que dans nos campagnes désertifiées d'aujourd'hui, un oiseau si rare existait encore il y a un demi-siècle. J'ajoute que tout le monde, alors, se foutait de la pie-grièche à poitrine rose comme de l'an quarante. Et moi le premier,  élève sage à l'école, docile enfant de choeur, futur communiant. Bonne raison pour ne jamais craindre d'être en avance sur son temps. Si je voulais pasticher Michel Audiard, je dirais : " Les cons sont toujours de leur temps. C'est même à ça qu'on les reconnaît."

 

Quand je passai mon BEPC, nom ancien du brevet des collèges, la dictée était un extrait des Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir. Je tombe ce matin sur une belle citation d'elle : " Exister, c'est oser se jeter dans le monde ". Je me dis soudain que, dans la vieille société paysanne et catholique d'où je viens, personne n'existait ! Surtout pas les femmes ! On naissait, on vivait, on mourrait  dans la même contrée, la même société, le même chaudron tribal. Pire encore : on ne pensait pas ; on ne se posait pas de question ; on ne remettait rien en cause. La tribu pensait pour vous. Elle vous enseignait la peur du monde, pour être sûre que vous ne vous y jetiez pas. J'appartiens certes à une génération qui s'est émancipée en grande partie de cette glu, mais je n'affirme pas, à bientôt septante ans, que mon émancipation soit totale. La liberté, " la liberté libre " qu'invoquait Rimbaud, n'est pas un état, c'est un chemin, un devenir. Usque ad mortem.

 

Quelquefois, couché sur mon lit de camp au coeur du noir, le sommeil me fuit longtemps encore dans la nuit avancée ; je regarde avec une espèce de repos inexprimable le pan de lune bleue qui tombe de la fenêtre cheminer le long des dalles nues, aussi purement coupé que l'ombre d'un cadran solaire. " Julien Gracq, Les terres du couchant, page 140. Damien, notre fils aîné, m'a offert ce livre à Noël 2014. J'y reviens sans cesse comme à une sorte d'absolu de la littérature. Cette prose me procure une jouissance qui confine à l'extase. Mon exemplaire est annoté et souligné dans tous les sens. Et je sens que ce n'est pas fini ! Ainsi Bruce Chatwin revenait-il sans cesse à Route d'Oxiane, de Robert Byron.

 

 

Le 25 avril 1981, Mathieu Galey passe la nuit dans un bar gay de New-York.

" Baisé là, près du bar, dans un coin à peine sombre, avec un rouquin attirant, puis un beau noir à lunettes, m'oubliant tout à fait, comme si j'étais un autre, à tel point que mon excitation était dissociée de mon plaisir. L'idée et l'envie de faire ainsi l'amour plus forte que la jouissance, à me demander si j'ai vraiment senti quelque chose. " ( Journal intégral, page 602.)

Dans un autre passage dont je ne retrouve pas la date, Mathieu Galey relate les confidences d'un fossoyeur provençal. Celui-ci racontait qu'une vieille dame du village venant de mourir, il dut ouvrir la tombe familiale et, pour faire un peu de place, " réduire " le cadavre de son mari, mort vingt ans plus tôt. Et les osselets de ses pieds cliquetaient dans ses chaussettes, en nylon imputrescible. Depuis que j'ai lu ce passage, je me demande en longeant le cimetière de Barby combien de morts ont été enterrés avec des chaussettes en nylon...

Si vous ne voulez pas qu'une telle mésaventure vous arrive quand, tôt ou tard, on vous " réduira ", faites comme moi : demandez l'incinération. 

Je souhaiterais aussi qu'on épargne à mon urne finale l'inhumation dans un de ces monstrueux cimetières français où, par-dessus les caveaux en béton, le marbre pèse de tout son mauvais goût et sa lourde suffisance. J'aime par exemple, près de Reims, le cimetière paysager de La Neuvillette. Des arbres, de vastes pelouses, des buissons qu'on laisse un peu s'ébouriffer, des primevères au printemps. Et chaque mort ici, au lieu d'étaler sa dalle et ses titres, se fait discret. Une petite stèle. Un nom. Deux dates. C'est tout. Qu'on me permette cependant d'ajouter en ce qui me concerne une petite réflexion qui nourrira la méditation de ceux qui passeront près de ma tombe : " L'homme est l'âme de l'Univers et l'Univers est infini. "

Elle est du moine zen Urabe Kenko, qui est un peu le Montaigne japonais, dans son célèbre recueil  Les heures oisives. Je me souviens que je le lisais au bord de la piscine de notre résidence, quand nous habitions à la Réunion, il y a vingt ans. Car l'Ailleurs existe, et avant de mourir, je l'aurai rencontré.

 


10/08/2018
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LA PLAINE FLAMBE SOUS JUILLET...

  La lecture des journaux intimes des écrivains est, comme on sait, une de celles que je préfère.  J'entre difficilement dans l'imaginaire des autres, et donc dans leurs romans. Sauf bien sûr quand on atteint le niveau d'excellence : Gracq, Déon, Yourcenar, Nimier. Nabokov dit à juste titre qu'on n'écrit que pour soi. Or, neuf romans sur dix sont écrits pour les autres, ce qui fout tout par terre. 

  Donc je feuilletais récemment un tome du journal de Jacques de Bourbon-Busset et j'y appris qu'en 1968, la moisson commença le 22 juillet dans le Bassin Parisien. Cette année, le 22 juillet, elle est finie...En 68 toujours, la vendange, qui fut calamiteuse cette année-là, commença le 6 octobre. Cette année, ce sera le 25 août. Le grand climatologue Jean Jauzel nous dit qu'en 2050, les températures caniculaires pourront atteindre les 55 degrés dans l'est de la France ! Il est évident que la chaudière climatique s'emballe . Et pendant ce temps, la nomenklatura médiatico-politique part à la renverse au sujet de l'affaire Benalla, une médiocre barbouzerie que Saint-Simon aurait traité en dix lignes. Comme disait ma mère, pauvre France !

 

 

  Dans le journal de Mathieu Galey cette fois, à la page du 26 février 1968, cet épisode du " sexus politicus ":

  " Bastide m'emmène dans un restaurant presque vide, rue Saint-Benoît. [...] A ce moment, sur le trottoir, j'aperçois Mitterrand dans son manteau mastic. Il vient de sa garçonnière  rue Jacob, en direction du kiosque à côté du Flore. François-Régis bondit, tout excité : " Il va acheter son journal avant de baiser. " Le nirvana d'être dans le secret de dieux ! "

  Je me vois encore, le 10 mai 1981 au soir, sortir dans la rue avec ma femme en poussant des cris de joie : Mitterrand était élu ! J'étais bien loi d'imaginer que deux ans plus tard, les socialistes allaient nous faire payer la facture de leur démagogie ! Pour tout dire, j'étais aussi ridicule que le 30 mai  1968, quand je défilais dans les cohortes du parti de l'ordre, parmi péquenauds et charcutiers. Au fond, Mitterrand a totalement raté sa vie : il aurait dû devenir écrivain. Ses lettres à Anne Pingeot , que Gallimard a publié en un gros volume, sont extrêmement belles.  C'était un homme qui était hanté par les femmes et par la mort. Et puis il avait une belle plume, très dix-neuvième siècle, et il aimait les arbres : il ne manquait donc de rien. 

 

 

  Il y a quelques jours à Reims. La chaleur de l'après-midi est déjà caniculaire. " La ville des Sacres ", qu'on dit avec des trémolos dans la voix. Mais la cathédrale, au loin, tremble dans les vibrations de l'air chaud. Soudain passe le tramway, rempli de femmes voilées. Et je suis pris d'une soudaine pitié pour cette vieille Europe où la civilisation européenne n'en finit pas de reculer. Michel Onfray écrit : " L'Europe des Lumières aura été une belle aventure. " Ce futur antérieur est terrible.

 

 

  Jurançon, dimanche 24 juin 2018. Nativité de saint Jean-Baptiste, une sorte de pendant solsticial de Noël. Notre dernier fils s'appelle Jean. Je ne sais pas trop ce que c'est qu'être chrétien, mais je me revendique de la Chrétienté. Et honni soit qui mal y pense. Dans les églises, je parle à voix basse. En entrant, s'il reste un peu d'eau dans le bénitier, j'y trempe mes doigts et je me signe. Devant le pape, je ferais ce que fit le libertin Philippe Sollers devant Benoît XVI : la génuflexion.

  Jurançon est une banlieue paisible de Pau qui porte un nom trop ample pour elle : la réputation de son vin la dépasse. On y vit bien pourtant. Place du Junqué : vaste espace piétonnier, ombragé par une double rangée de platanes. Au milieu, un kiosque à musique dominé par une girouette en forme de grappe de raisin.  Dans le matin guilleret du nouvel été, j'écris assis sur un banc public, en jetant un oeil de temps en temps sur les joueurs de boules. Au loin, juste à droite de la boulangerie Pereira, des griffures blanches dans l'horizon gris-bleu : les névés des Pyrénées.

  Je me lève et je déambule un peu. Pour moi qui vis dans l'oppression permanente du trop connu, nul n'imagine le plaisir que je ressens à marcher là où personne ne me connaît, là où je ne connais personne.

 

 

  Lundi 25 juin 2018. Retour. Arrêt à Mauvezin, entre Auch et Montauban. Le marché bat son plein sous la grande halle vieille de six cents ans. Soleil et faconde méridionale. Il faut que j'achète quelque chose ici, un peu comme on se sent obliger de ramener de Lourdes de l'eau de la grotte. Ce sera une barquette de cerises : deux euros ! J'en mange quelques-unes en conversant avec un retraité élégant : canne, belles lunettes et chemise bleue. Il me raconte qu'il était représentant de commerce sur onze départements. Pour lui, un secteur aussi vaste que l'empire de Gengis Khan : " J'allais jusque dans la Creuse ! "

  " Et maintenant, ajoute-t-il en prenant congé, je me dépêche de ne rien faire. " Et tout était dans son accent... 

 

 

  Barby, 14 juillet 2018. A onze heures, le soleil darde déjà ardemment. Et depuis qu'une tempête a déraciné le vieux marronnier qui était comme le totem du village, il n'y a plus guère d'ombre autour du monument aux morts. Je compte. Nous sommes une quarantaine à nous rassembler, un peu à l'étroit, entre le mur de l'église et les tilleuls qui la bordent. Silence. Un conseiller lit un bref discours. Le maire procède à l'appel des morts et nous invite à respecter une minute de silence. Puis, au moment où la sono lance la Marseillaise, elle est reprise en choeur par toute l'assemblée, hommes et femmes, jeunes et vieux. C'est modeste. C'est émouvant. En buvant mon crémant d'Alsace à la salle des fêtes, j'y pensais encore.

 

  Lundi 23 juillet 2018. Ce matin, avant la fournaise de midi, douze kilomètres à pied. Rethel-Thugny, aller-retour, par le bord du canal.

  En rentrant, je trouve le message d'un étudiant alsacien qui ne sait pas trop quoi faire de son mois d'août et qui me demande un triple conseil : un lieu pour marcher, un monument à visiter " en prenant le temps de l'intérioriser complètement ", un livre à lire.

  Voici mes réponses : marcher dans la forêt de Tronçais, visiter la cathédrale de Chartres, lire " L'hiver aux trousses " de Cédric Gras ( Folio Gallimard, 6100 ). Je me souviens que je lisais ce livre dans un hôtel d'Hell-Bourg, à la Réunion, il y a deux ans. Je suis ainsi souvent dans deux voyages à la fois : celui que j'effectue et celui que je lis...

  Et puis avoir l'hiver sibérien aux trousses, bon moyen de conjurer la canicule.

 

 

 

  

 

 

[ Un recueil de  notes de voyages et billets saisonniers paraîtra à la rentrée aux éditions ANFORTAS, qui ont publié ALBANE, mon dernier roman. Titre : LE PASSANT DU SOIR. Les notes de voyages s'étendront de 1982 à 2018. ] 

 

 

  


24/07/2018
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ET MON SILENCE EST JOIE

  Jeudi 15 février 2018.

  Le feuilleton voyageur que Sylvain Tesson publie dans Le Point  constitue de très loin les meilleures pages de cet hebdo. Il est la bouffée d'air frais de tous ceux qui, en pensée ou par action, larguent les amarres sans s'attifer de prêt-à-penser. On le lit à la fin, dans un cahier d'apparence rétro joliment intitulé Le Postillon. 

  Dans le numéro du 1er février, Tesson raconte une crapahuterie en Catalogne, au moment des fêtes de fin d'année. Voici ce qu'il pense de la situation politique en Espagne, agitée comme on sait par le séparatisme catalan : " Comme tout être sensible, raffiné et douillet, je penche pour l'unité royale. Un royaume est la définition politique du moindre mal et il sera toujours affreusement regrettable qu'une idée, une céramique de Picasso ou une couronne espagnole volent en tessons. On dit " se royaumer " pour exprimer l'idée de se gouverner paisiblement en accueillant en soi l'unité. Si l'indépendance excite les partisans du désordre, laissons-les s'éclater tout seuls. "

  Il y a du Tesson en moi : j'ai toujours préféré la compagnie de ceux qui se royaument au tintamarre de ceux qui s'éclatent. C'est pourquoi tous les matins j'écoute sur France Musique l'émission de la Tchèque Denisa Kerschova. Son français aux inflexions slaves est aussi précieux que la musique de Smetana. J'aime Marienbad ( en tchèque Marianske Lasne ), les forêts enneigées, et les filles blondes qui font du vélo le long de la Vltava.

  En tant qu'Européen, il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour faire de moi un partisan de la restauration des Habsbourg.

 

 

  Dimanche 18 février.

  Etrange rêve en fin de nuit : un parfum qui s'appellerait Pyrénées.

  Aussi bien pour homme que pour femme. Frais, un peu boisé, mais moins volatil qu'une eau de toilette. Une sorte de quintessence paysagère de moyenne altitude, là où l'on s'arrête, un peu essoufflé, pour contempler les sommets. Une neige évanescente et des soldanelles en fleurs. 

  A sept heures, préparant mon café, je pensais encore à Pyrénées de chez Chanel ou chez Hermès. Ce parfum qui n'existe pas et que cependant j'avais humé.

  Et une aube verte emplissait les grandes fenêtres du salon.

 

 

  Jeudi 8 mars.

  D'autres ont toujours l'air de revenir de Pontoise et moi, je reviens toujours de Reims. La " vieille route " : le clocher roman de Fresne, la plaine infinie, la pluie froide, la terre. Ici et là, la boue, dont j'ai une répulsion psychanalytique. Ce pays est par nature fruste, quadrillé et répétitif.

  Et puis soudain, la descente vers Château-Porcien où je dois m'arrêter pour faire quelques courses. Surtout, dominant le bourg, la falaise de craie.

  Je repense alors à Gustave Courbet : Un enterrement à Ornans. 

  Au bord de la fosse où va descendre un cadavre qui fut un homme, un chien.

  Et à l'arrière-plan, lourde comme le destin, la falaise...

 

 

  Saint-Denis, vendredi 16 mars.

  Depuis vingt-cinq ans, j'ai le cul entre deux hémisphères comme d'autres l'ont entre deux chaises. Me revoici donc réunionnais pour trois semaines. Météo variable, scandée de draches qui, dans la rue Leclerc, font courir passants et touristes sous les stores des magasins, le temps que ça passe.

  Mais un vent salubre rafraîchit l'air, balance les grands cocotiers du Barachois, et finalement je baguenaude à l'aise, en baskets et bermuda, retrouvant une à une mes vieilles pistes, mes vieilles lisières et mes vieilles niches : la bibliothèque municipale de la rue Roland Garros, les arbres-orchidées du stade de Champ-Fleuri, la perspective solennelle de la rue de Paris qui, au-delà de la colonne de la Victoire, bée sur l'Océan.

  Demain, à la Plaine-des-Palmistes, nous profiterons en famille de l'automne austral. Bruine, feuilles mortes et gros hortensias bleus. Une sorte de Toussaint inversée.

  Au cimetière, nous saluerons Lorraine et Frumence Boyer, les amis inoubliables et irremplaçables.

 

 

  Epernay, avenue de Champagne, samedi 21 avril.

  En milieu de matinée, cette voie prestigieuse qu'on dit la plus riche de France, et même parfois, pendant qu'on y est, la plus riche du monde, baigne dans une étrange vacuité, solaire et estivale.

  Dans l'attente d'une rencontre avec le jeune chef de cave Adrien Bergère, je flâne sur les trottoirs pavés, larges de plus de cinq mètres, en pantalon clair et mocassins légers. La tiédeur de l'air me caresse la peau. Je suis l'hôte étonné de cet été incongru au milieu du printemps.

  Très peu de voitures. Quelques touristes seulement, dont deux Japonaises parlant l'anglais, soit pour frimer, soit au contraire pour se fondre dans les usages planétaires. Je les croise de si près que nos ombres s'entremêlent.

  Surtout me dis-je, ne pas faire d'oenologie, ne pas faire d'histoire, ne pas faire de géographie, ne pas faire de politique, ne pas s'écouter !

  Marcher dans ce matin sparnacien qui, lorsque j'approche de l'hôtel de ville, se met à sentir l'humus arrosé, la fougère et le lilas. Le ciel est d'un bleu irréel. Et mon silence est joie.

 

 

  Rocamadour,  26 juin 2018, six heures du matin.

  Fin d'une trop courte virée chez des amis, en Saintonge et en Béarn. Des rives de la Seudre aux estives du col d'Aubisque, sous la ronde hypnotique des vautours.

  Arrivé hier de Jurançon par Tarbes, Auch, Montauban, Cahors, avec une pose méridienne à Mauvezin, bastide gasconne typique où le marché du lundi battait son plein. Comme j'avais le gosier sec, j'y ai acheté une barquette de cerises. Odeurs fromagères et accent chantant sous les poutres de la vieille halle. Un Sud-Ouest de carte postale.

  Entre Pau et Tarbes, à droite de la plaine à maïs sur laquelle filait la route rectiligne, le panorama pyrénéen déroulait ses cimes et ses neiges. Quelle beauté ! Les Alpes offrent rarement un tel spectacle, où plaine et montagne se confrontent avec tant de vigueur. Vers l'est le Pic du Midi de Bigorre hissait sa pyramide sombre, nimbée d'une brume rosâtre, et l'on devinait même l'antenne de l'observatoire, minuscule mât blanc qui resplendissait au soleil.

  Ce matin, de la fenêtre de ma chambre de l'hôtel Le Bellaroc, au hameau de l'Hospitalet, j'assiste au lever du jour sur la cité médiévale de Rocamadour. Le fond du canyon, lui, baigne encore dans l'ombre froide de la nuit finissante. Entre l'aube et l'aurore, un abîme...Le soleil allume d'abord le château et son clocher, puis la basilique du Saint-Sauveur, puis, sur la falaise opposée à celle du village, les pans calcaires abrupts, sans végétation.  Je suis dans la lucidité étrange de l'éveil. J'embrasse ce nouveau jour qui m'est donné.

  Je me dis que le Quercy est une région que je connais mal, n'étant ici que pour la seconde fois de ma vie. Il correspond à cette principauté idéale qui surgit parfois de mes songes, un peu comme le paradis terrestre naquit il y a trois ou quatre mille ans de l'imaginaire des Mésopotamiens : un pays à mi-chemin de la forêt boréale et de la garrigue, des plateaux ensoleillés et des vallées fertiles, enfin, last but not least,  des communautés humaines clairsemées mais pétries de la sagesse des druides.

  En attendant le petit-déjeuner, je pars marcher le long de la corniche. Je savoure cette flânerie là où personne ne me connaît, où je ne connais personne, aux confins d'un réel proche de l'assomption magique.

  Une brise frisquette souffle d'Auvergne et fait bruisser les feuillages. Je me sens pris soudain par une sorte de griserie paysagère, un peu comme quand on boit à jeun deux flûtes de champagne. Mon regard est clair mais mon esprit flotte un peu. Les siècles empilés ici me murmurent quelque chose, mais quoi ?


14/05/2018
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NOTRE VIE EST UNE LUCARNE DANS UN GRENIER

  Notre vie est une lucarne dans un grenier. Un faisceau de lumière s'y engouffre et dans cette cascade de soleil les poussières du monde dansent, les insectes s'épuisent. Voir, regarder, contempler : trois étapes pour un même oeil de plus en plus attentif, de plus en plus focalisé. Réfléchir, c'est à la fois penser et renvoyer l'image. L'écrivain réfléchit. La flaque d'eau aussi. On ne peut dissocier l'image rétinienne de l'esprit qui, en l'analysant, en jouit [...]

  Je connaissais à peine Jean-Marie Lecomte. Quand il m'a demandé de cheminer avec lui dans le Rethélois, et peut-être de tirer un livre de ce vagabondage, il m'a rendu un fier service. Il m'a aidé à retrouver Ithaque, à revenir un peu chez moi. Il faut vous dire que pendant cinq ans, tous les jours que les dieux font, j'ai vu des fenêtres de mon domicile réunionnais l'horizon convexe et bleu de l'Océan Indien. Ce bain de jouvence a fait de moi, à jamais un autre homme. D'où cette gageure : comment écrire sur un pays quand on est en deuil d'un autre pays ?

  Jean-Marie Lecomte préfère l'intemporel à l'anecdotique, l'allusif au cumulatif, le méditatif au folklorique. Nous sommes donc taillés dans le même bois. En feuilletant ce livre, ne cherchez surtout pas à retrouver quoi que ce soit. Les racines, de vous à moi, cela sent trop le cimetière. Vagabondez comme nous l'avons fait pendant tout un printemps et tout un été. Emerveillez-vous.

  Vous constaterez qu'il existe un Rethélois où les vieilles pierres se dorent au soleil, où chante l'éternelle jeunesse de la terre, du ciel et de l'eau. L'histoire locale peut entrer dans la danse à condition qu'elle ne radote pas comme une vieille, ce qui est son péché mignon. Indifférente au destin des hommes, la grive musicienne qui chante au sommet d'un frêne tandis que nous déambulons dans Sévigny-Waleppe a aussi quelque chose à nous apprendre. En route !

  [ Préface au livre Le blé et l'alouette, balades en pays de Rethel, publié en collaboration avec le photographe d'art Jean-Marie Lecomte, éditions Pierron, 2001. J'avais choisi de mettre en exergue une citation d'Ella Maillart dans La Voie cruelle : " Etre acceptée par la terre. Comprendre sa signification. Puis sentir combien elle est un tout, et vivre la force de cette unité. Alors seulement il sera temps d'aimer chaque partie de ce tout, enfin libérée de l'aveuglement inhérent à un amour partiel." Je tiens Ella Maillart pour l'une des plus grandes écrivaines francophones du vingtième siècle. Anecdotiquement, Jean-Marie Lecomte et moi, nous étions en train de travailler à la sélection des photos pour le livre, chez moi à Barby, quand le téléphone sonna : un de mes fils m'annonça les attentats sur New-York. C'était donc le 11 septembre 2001, vers 15 heures. ]


11/03/2018
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REMINISCENCES.

  Foix, Ariège. Fin d'une virée pyrénéenne. Une petite place du centre-ville. Un soleil d'après-midi, tranchant vigoureusement les ombres. Nos enfants sont sur des chevaux de bois. Et je dois pédaler pour que le manège tourne !

 

 

  Gray, Haute-Saône. La "Haute-Patate" pour les intimes. On sait peu que cette bourgade à la fois modeste et coquette a été à la fin de l'Ancien Régime l'un des ports fluviaux les plus importants de France. Juste après le pont sur la Saône, à droite en venant de Langres, un parking ombragé. La famille y faisait toujours une halte sur la route des vacances. Gray avait un goût de sandwichs mous et de boissons tièdes. On était à mi-chemin de la Savoie. Quand on allait en Vendée, le mi-chemin, c'était Montargis. A cause de cela, Gray et Montargis sont des cités mythiques dans nos souvenirs.

 

 

  Mykonos, au début des années soixante-dix. J'ai des cheveux longs, je joue à l'historien, voire à l'helléniste, et je me promène en djellaba. Soudain, sur une plage un peu à  l'écart, des nudistes ! Rires, plongées, éclaboussements. Corps bronzés. Seins triomphants des filles. Pubis noirs ou blonds. Brève éclaircie païenne : Apollon, Aphrodite, Dionysos...La Grèce de Sappho, de Lawrence Durell, d'Henry Miller, de Jacques Lacarrière. Et aujourd'hui, le retour des arrière-mondes...

 

 

  Cracovie. La sortie des cours à l'université Jagellon. C'est la plus ancienne de la Mitteleuropa après l'université Charles de Prague. Elle porte le nom d'une dynastie qui régna sur la Pologne et tous les territoires périphériques du quatorzième au seizième siècle. Splendeur des étudiantes slaves. Deux sur trois sont aussi belles que Keira Knightley. Le soir, les infos à la télévision polonaise. Cette fois beauté de la langue. Une fluidité où passe le souffle de la steppe et de la taïga.

 

 

  Zakopane, Pologne, au pied des Tatras. Un jour de marché, en début de printemps. Montagnes enneigées au loin. Braseros fumants. Femmes emmitouflées. Camelots transis. Fourrures à gogo. Hommes aux postures solennelles et aux traits tartares. Ni plus ni moins que l'impression d'arriver au Tadjikistan.

 

 

  Varsovie. Je n'ai qu'une hâte : traverser la Vistule et contempler de la rive droite du fleuve le magnifique panorama sur le vieille ville, ses toits, ses églises. Sous certains éclairages, le tableau est digne des grands peintres hollandais. Mais bien sûr il faut avoir avec soi les dieux du ciel ! Et puis comme un bonheur n'arrive jamais seul, je braque mes jumelles vers les bancs de sable qui émergent du courant à la belle saison...Et là, tenez-vous bien, les sternes naines ! Piailleuses, agitées et pourtant élégantes. Sternula albifrons, pour les férus d'ornithologie. Personne ne parle des sternes naines de Varsovie !

 

 

  Pérouse, Ombrie. Longue montée à pied de la place de la gare à la ville haute. Grande fatigue. Mon sac à dos me fait mal à l'épaule gauche. Je m'assois sous un platane et, au moment où je m'y attend le moins, me revient le souvenir lancinant de Robine, notre matou blanc qu'un cancer vient d'emporter. Il avait douze ans. Chez moi, le deuil des chats est toujours terrible. Je pleurs.

 

 

  Evora, Portugal. Cette ville que j'aime m'éblouit au sens strict : je suis aveuglé par ses façades blanches, écrasées sous le soleil de l'Alentejo. Impatience de me retrouver à la campagne, sous l'ombre violette des chênes-lièges.

 

 

  Abbaye de Tihany, Hongrie. Elle est située sur une presqu'île de lac Balaton. Site admirable. Je frappe à la porterie. Et c'est un moine bénédictin qui m'ouvre ! Svelte dans sa grande robe noire. Parlant un français parfait. Regard clair et traits racés. Je crois rêver...En France, j'aurais été reçu par un "animateur culturel" traînant des pieds.

 

 

  Lindau, Allemagne. Une sorte de petite Riviera  germanique sur le bord du lac de Constance. Des arbres de Judée en fin de floraison. Un monde paisible et bien léché, à mi-chemin du baroque et du bourgeois, garanti par la solidité de la digue et du Deutsche Mark. 

 

 

  Prague, quartier de Vinohrady, c'est-à-dire des vignes. Une moiteur d'été typiquement praguoise, dans une lumière d'un rose un peu roussi qui, dès le mois d'août, annonce l'arrière-saison. Pour trouver un peu de fraîcheur, il faut passer sur l'autre rive de la Vltava et monter jusqu'au parc de Petrin, autour de ce petit bijou immaculé qu'est l'église Saint-Laurent.

 

 

  Timisoara, Roumanie. Nous y arrivons la veille du dimanche des Rameaux, après deux jours passés à Kecskemet, en Hongrie. Tracasseries douanières, les deux pays ne s'aimant guère. Les grandes routes de Transylvanie sont dans un état convenable, mais les voies secondaires ne sont même pas asphaltées. Timisoara, où commença l'insurrection populaire contre Ceausescu, conservera longtemps les traces lépreuses du communisme. Et pourtant on l'appelait jadis "la Petite Vienne" ! On me dit même qu'elle fut la première ville d'Europe éclairée à l'électricité, en 1884. Elle demeure au moins "la Cité des Roses" grâce à ses nombreux jardins et à une célèbre roseraie qui conserve plus de mille variétés.

  L'après-midi, en entrant à la cathédrale orthodoxe, nous sommes saisis par la beauté des chants. Une polyphonie grandiose, océanique, qui semble ne devoir jamais s'arrêter. Et quand nous sortons des enfants qui mendient nous réclament trois choses par ordre décroissant d'importance : des dollars, ou à défaut de dollars des stylos, ou à défaut de stylos des chewing-gums...Tout ça en français ! Le soir à l'hôtel, je relis Danube de Claudio Magris.


19/02/2018
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