La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

JOURNAL DES CLAIRIERES, 2021

 

 

 

   4 janvier 2021.

 

   Le photographe ardennais Thierry Michel met en ligne ces jours-ci les beaux paysages hivernaux du pays d'Un Balcon en forêt. Et surtout, bien sûr, la clairière sidérale des Hauts-Buttés, dominé par le clocher de son église Saint-Antoine. Mais hélas on n'entend plus, derrière la ferme d'Artois, dans les aubes laiteuses de mars, le roucoulement de ventriloque des tétras-lyres en parade. Perte à mes yeux irréparable.

   Dans Le Monde d'aujourd'hui, un article sur les Tunisiennes qui misent sur le bio pour se faire une place dans le marché de l'huile d'olive. C'est en fait une réalité mondiale, et peut-être un invariant anthropologique : les femmes sont en moyenne plus intelligentes, plus ouvertes et plus novatrices que les hommes, défenseurs paranoïaques d'un passé qu'ils idéalisent parce qu'il les conforte dans leur statut. Il suffit d'engager spontanément la conversation avec des élèves à la porte d'un lycée et immédiatement l'évidence saute aux yeux : le brio des filles contraste avec la balourdise des garçons. La mentalité du garçon ordinaire, par nature, est tribale. Il se soumet aux codes du groupe et il craint de se découvrir. C'est un faible qui joue au fort. La fille, au contraire, se délecte de sa propre image ; elle cherche l'émancipation. Et quand elle la trouve, elle en jouit.

   Ce n'est pas parce qu'une société est rétrograde qu'elle momifie la femme, c'est parce qu'elle momifie la femme qu'elle reste rétrograde.

   En tant que vieux mâle blanc, je me reconnais de plus en plus comme un féministe absolu.

 

 

   5 janvier. 

 

   Et ça y est, voilà que ça me reprend ! Ce rêve de refaire une petite virée dans les années 70...Surtout pas de politique ! Ne m'emmerdez pas avec ça ! Fumer à la terrasse des bars. Aller revoir le film Emmanuelle dans un cinéma de cambrousse. Lire Henry Miller sur la plage de La Baule, en matant discrètement les nichons neufs, pointés de mamelons roses, des filles en monikini. ( Mais avouons qu'on n'est jamais très discret dans ces cas-là ! ) Voyager peinard, en s'inventant partout son petit Népal, même en Corrèze, même en Thiérache. S'émerveiller  devant l'avenir qui s'ouvre comme un éventail.

   Adorer les femmes quand elles allument nonchalamment une Dunhill. Crapahuter en Vanoise sur des glaciers aux séracs bleus qui semblent éternels. Être tenté par les Jeunes Giscardiens, puis par le PSU, et finalement opter pour " R ", le nouveau parfum pour homme de Paco Rabane, rien que pour la fragrance de fougère. Ecouter Bob Dylan parmi les nudistes de Mykonos. 

   Se dire que l'an 2000 sera merveilleux. Et 2020 plus merveilleux encore.

   Hier soir, sur Arte, grâce au film-culte 37°2 le matin, du réalisateur Jean-Jacques Beinex, nous étions cette fois dans les années 80. Ce road-movie érotico-littéraire, qui commence par une scène d'amour d'une sensualité inouïe, arrivait dans notre époque caporalisée, sanitaire et prêcheuse.  C'était torride et dru, un tantinet intello en même temps. Béatrice Dalle, dans la sève ardente de ses vingt ans, mettait le feu à l'écran. Il fallait voir ou revoir  ça, absolument.    

 

 

   9 janvier.

 

   Hier, dans l'ouate glacée d'un brouillard givrant tenace, vingt-cinquième anniversaire de la mort de François Mitterrand. Est-elle authentique ou légendaire, cette scène shakespearienne du président nouvellement élu se rendant incognito à la basilique de Saint-Denis, effleurant des mains les visages de marbre des gisants royaux et même, selon certains, s'agenouillant devant eux ? Je n'en sais rien mais je le répète,  j'aime que le sacré, parfois, reprenne le dessus sur la politique politicienne. Et avec Mitterrand, j'étais servi ! En 1987, c'est aux côté de prince Henri d'Orléans, comte de Paris, qu'il célébra en grande pompe, à la cathédrale d'Amiens, le millénaire capétien. Et le soir même, rompant l'omerta, un hebdo de boulevard publia la première photo de Mazarine, la fille cachée...

   J'ai voté Mitterrand en 81. J'ai voté Chirac en 95. Mais à chaque fois, j'ai ressenti dans ma conscience citoyenne que ma voix était fêlée. Le suffrage universel n'est pas souvent un opéra qui me sied. Brice Couturier, chroniqueur non convenu, m'aide à élucider mon malaise d'alors : pour quiconque savait déchirer les masques de circonstance, Mitterrand restait un intellectuel de droite et Chirac un populiste de gauche. Pendant qu'au paradis Chirac tape sur le cul des vaches, François Mitterrand lit Maurice Barrès.

   Ce matin, le ciel est redevenu clair. Il gèle. Les étoiles scintillent. Je plane comme d'habitude au second étage de notre prieuré, en m'efforçant d'abolir le clignotement barbare des éoliennes. La lune à son dernier quartier se couche juste au-dessus du coteau d'Acy-Romance. Dans une heure le soleil se lèvera.

 

 

   10 janvier, Les Vieux-Moulins-de-Thilay.

 

   Ce matin, en arrivant de Charleville par la route du plateau, un spectacle connu mais qui demeure féérique : la mer de brume sur la vallée de la Meuse et, flottant par-dessus, les crêtes acérées des Quatre Fils Aymon.

   Monthermé étant dans la purée de pois, le soleil réapparait soudain au hameau des Woiries, sur l'autre versant du plateau. Et alors, aux Hauts-Buttés comme aux Vieux-Moulins-de-Thilay, les paysages blancs et glacés nous offrirent leur féérie. Les skieurs de fond s'en donnent à coeur joie.

   Avec son point culminant à 504 mètres, l'Ardenne française, les dimanches d'hiver, c'est un peu le Crans-Montana du pauvre...Néanmoins ce dépaysement bon marché nous fait du bien, à mon fils Jean et à moi.

   Comme la rigueur des temps impose la fermeture des débits de boisson, nous nous offrons une bière, consommée près de la voiture, derrière l'hospice Saint-Antoine devenu bien sûr un EHPAD.

   Et deux jeunes chattes tricolores batifolent dans les congères près de nous.

   Je ne dis rien de tout ça à un jeune de moins de trente ans, mais  quelques fantômes anciens de Haute-Ardenne me hantent : Simone et Maurice François, Marguerite et Jean Colas, Edmée et Jean-Marie Schmittel, les soeurs franciscaines de l'hospice...

   On vient de m'indiquer aux Vieux-Moulins que les routes asphaltées ont été dégagées, donc nous redescendrons prudemment sur Charleville par la vallée de la Semoy : Le Ravin de l'Ours, La Neuville-aux-Haies, Linchamp et les Hautes-Rivières.

 

 

   12 janvier.

 

   A huit heures du matin pointe enfin le jour. La pluie froide d'hiver crépite aux carreaux. Jeu du livre ouvert au hasard et je tombe sur ceci :

   " On peut voir combien il est essentiel d'avoir en soi-même un ordre total, rappelant l'ordre mathématique, et non pas un ordre relatif, comparatif, issu des influences de l'entourage. Le comportement, qui est vertu, doit manifester un ordre total. "

   On croirait un passage de Sénèque, mais il s'agit de Krishnamurti, dans Le vol de l'aigle. Retranscription d'une conférence donnée à Paris le 24 avril 1969. L'avant-veille, j'avais fêté mes vingt ans...Dans l'Europe massifiée d'aujourd'hui, on n'imagine plus du tout quelqu'un  dire une chose pareille. J'aurais dû aller écouter Krishnamurti.

 

 

   16 janvier.

 

   Soudain, depuis le début de l'après-midi, il neige. Non en gros flocons mais en fines mouchetures denses et tenaces.

   Je pars vers les étangs. Sous mes pas, la couche encore inviolée ne craque pas, elle croque. C'est un bruit qui évoque le craquement, mais en plus mat, comme celui du croqueur de pomme. Sur les étangs gelés, d'un gris sombre, la neige dessine de mystérieuses arabesques blanches. Une aigrette, d'une immobilité de cierge, me regarde passer sans bouger.

   Le silence, lui aussi, est mat.

   Et quand je fais demi-tour, quatre heures sonnent au clocher de Nanteuil, le village qui est de l'autre côté de la rivière, dans une sorte d'irréel lointain. 

 

 

   18 janvier.

 

   La presse annonce qu'un équipe d'alpinistes népalais a réussi pour la première fois l'ascension hivernale du K2, " la montagne sans pitié ".

   Second sommet du monde avec ses 8616 mètres, il se trouve dans la chaîne du Karakoram, prolongement occidental de l'Himalaya, à la frontière entre le Pakistan et la Chine. Cette chaîne possède, sur ses cinq cents kilomètres de long, non seulement quatre des quatorze sommets mondiaux de plus de 8000 mètres, mais aussi le plus long glacier hors de la zone polaire. Il s'agit du Siachem, qui atteint encore soixante-quinze kilomètres de long. Il en faisait quatre-vingts en 1970, avant l'inquiétante surchauffe climatique contemporaine.

   Il ne faut pas toujours avoir le culte masochiste des seconds, mais concernant le K2, d'accord : c'est, et de très loin, la plus belle montagne du monde. Bien avant l'Everest. Divine !

   La géographie est la science de l'espace. Elle nous ventile, elle nous émancipe. Et elle n'interdit pas la vénération.

 

 

   20 janvier.

 

   Il a neigé ces jours-ci aux portes du Sahara algérien. Cet événement ne s'est produit que trois fois en quarante-deux ans. Magnifiques photos dans Paris Match : dunes de sable nappées de sucre glace... 

   Le soir, à la télévision, prestation de serment de Joe Biden. Lumière crue où parfois volettent quelques flocons. Gigantisme marmoréen du Capitole. Sonnerie de longues trompettes. Une sorte de péplum hivernal dans lequel le nouveau président, patricien longiligne et chenu, chancelle un peu.

   La vice-présidente, au contraire, pète la forme. Manteau bleu violet et visage basané, sa beauté de femme mature et métisse rayonne. Elle représente le sang neuf, la race montante, et elle le sait. Un monde bascule. Le sulfureux Paul Morand, lui, n'y allait pas par quatre chemins : il s'alarmait de la disparition programmée de l'homme blanc et de sa civilisation.

   

 

   25 janvier.

 

   Six heures du matin. Pluie. Insomnie en fin de nuit, donc bafouille matineuse.

   Quand il m'arrive d'exprimer le rejet du jeune vieux que je fus en 1968, défendant la charrue et l'autel, défilant sous le tricolore avec des épiciers de sous-préfecture, je prends toujours soin d'ajouter ceci : " je ne regrette pas d'avoir été à droite, je regrette de l'avoir été à un niveau trop bas. "

   Tout, en effet, est une question de niveau. Il existe sans doute une manière intelligente d'être un soixante-huitard du vingt-et-unième siècle, un boomer étoilé. Encore faut-il trouver ce chemin de crête qui sinue parmi les à-pic et les gouffres sombres. Tant de conformismes nous cernent ! Ce n'est pas un voyage de tout repos, c'est, comme disait Muriel Cerf, un antivoyage.

   Les temps vont être durs pour nous et pour les générations montantes. Il n'y aura plus ni neige ni blondes, ni ours blancs ni grands tétras. Chacun devra, en maquisard sur sa réserve, jouer moderato sa partition et cultiver son éthique du silence.

   Et puis cette lancinante angoisse des étés de plus en plus brûlants, de ce soleil qui ne sera plus vivifiant mais tueur... On ne pourra plus faire du nudisme sous les cascades puisque le nudisme sera proscrit et que les cascades seront à sec. Le vivre-ensemble aura des relents de pacage surpeuplé.

   Mais déjà je me perds dans mes pensées. La vérité est bien un pays sans chemins. Tout se brouille dans ma tête. Mes doigts hésitent sur le clavier de mon ordinateur.

   Pourtant ce qui est dit est dit et ce qui est écrit est écrit. Je lance cette bouteille à la mer.

 

 

 

   30 janvier.

 

   Le mot confinement devenant de plus en plus désagréable à nos oreilles, avec ses relents de France occupée, je propose de le remplacer par confinitude. Être en confinitude sonne un peu plus classieux, un peu plus philosophique. Il semble qu'au lieu de se soumettre à la sinistre loi de tout le monde, on plane au-dessus, dans une sorte d'apesanteur sereine. La confinitude ouvre les fenêtres du rêve. Elle se vit dans un manoir en Sologne. Ou bien en écoutant Mozart. Ou bien en faisant une retraite spirituelle à Saint-Wandrille. 

   A la limite, il pourrait y avoir un parfum de chez Chanel qui s'appellerait Confinitude. On l'offrirait à la Saint-Valentin.

 

 

   1er février.

 

   Jour infiniment gris, alternance de bruines et d'averses froides. Paysages d'étain mat, avec les arbres comme de grands squelettes noirs. Des vols de mouettes sur les emblavures inondées. Je vaque à mes occupations ordinaires mais je ne m'accroche à rien. Cet ennui mélancolique est chez moi comme  l'arrière-plan de tous les hivers ardennais.

   Il me faudrait passer l'hiver à Madère, ou bien à Cortina d'Ampezzo.

   Pour l'heure, je suis dans la vénération de l'oranger de mon bureau, couvert de petits fruits lumineux et aussi de fleurs sur les pousses les plus récentes. Je le préfère de beaucoup aux livres, dont on s'imagine parfois que je suis le dévot.

   Mais on est ce qu'on est, non ce que les gens voudraient qu'on soit.

   L'après-midi, sur Arte, rediffusion d'Une femme de ménage, avec Jean-Pierre Bacri et Emilie Dequenne. Une autre planète. Soudain plus vivante. Soudain plus estivale. Soudain plus vacancière. Soudaine plus érotique. Sur la plage du Morbihan, le bikini mauve d'Emilie Dequenne se transforme vite en monokini. Et même si la fredaine entre le quinquagénaire et sa juvénile femme de ménage tourne à la fin au conte acide, ce filme sauve au moins la seconde moitié de ma journée.

 

 

   3 février.

 

   Cet après-midi, pendant ma séance de luminothérapie, n'est venue cette idée : comme il est étrange de penser que, dans des régions à jamais inaccessibles de l'Univers, mettons la constellation du Centaure, il existe des exoplanètes où, la nuit, il est possible de trouver notre Soleil parmi des étoiles !

 

 

   4 février.

 

   Une photo d'Inge Morath dans le style Doisneau : la terrasse du café-restaurant A Capoulade, à l'angle de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel, le dimanche 23 juin 1954. Au premier plan une jeune femme attablée qui lit France-Soir. A la une, il est question de Pierre Mendès-France. Et c'est ce journal qui permet de dater le document avec précision. Plus loin, beaucoup de piétons sur le trottoir. Une société calme, assez jeune et assez bien habillée. Ambiance très Quartier Latin l'après-midi. A peu près le contraire du " vivre-ensemble " contemporain, ce néologisme qui sonne si faux.

   Mais trêve de nostalgie ! Ce qui me frappe dans cette photo, c'est avant tout son extraordinaire présence. Son hic et nunc. Son ici et maintenant.

 

 

   5 février.

 

   Je relis Pourquoi je suis moyennement démocrate, de Vladimir Volkoff. Petit livre rouge et fort mal-pensant qui met un peu de couleur dans l'hiver et réveille en moi je ne sais quelle canaillerie cosaque. 

    On ne peut pas avoir que des vertus. 

 

 

   8 février.

 

   Un peu de neige encore. Mais trêve d'emphase. Silence, tous nos mots sont boueux. Il faut viser plus pur - le piano, les mathématiques...Apprenez par coeur la formule du volume de la sphère. Et allez l'inscrire dans la neige.     

 

 

   13 février.

 

   Incroyable clarté de ce matin glacial. Bise et grand froid. Moins dix la nuit dernière.  Le vent soulève la poussière des rues comme en plein été. Les prairies et les champs inondés sont gelés. Immensité. Lumière. Ciel récuré, qui devient l'après-midi d'un bleu obsédant. Impressions russes. On est chez Tolstoï.

   Mais les froidures rendent philosophe.   

   L'histoire, l'histoire, l'histoire. On n'a que ce mot à la bouche. Moi le premier. Or l'histoire est d'abord une terrible absence du présent. Sois présent. Absolument présent. Ontologiquement présent. Car l'Être est présence. J'appelle philosophe celui qui assume en plénitude son présent.

   Comprenne qui pourra. Ou qui voudra.

 

 

   19 février.

 

   Cerise, groseille, fraise, rubis, grenat, vieux vin, garance, etc : j'éprouve désormais pour la couleur rouge une attirance que j'ai ignorée pendant la moitié de ma vie. Ainsi les années amènent-elles d'étranges retournements intérieurs.

   On apprend ce matin le succès de l'atterrissage du rover Perseverance sur la Planète Rouge.  Qu'on ne s'y trompe pas : les couleurs font sens. Le rouge, c'est le sang, mais c'est aussi la chance et l'action. C'est l'horizon du soir et du matin. Dans l'espèce de  conscience sourde, ou si l'on préfère d'intelligence latente, que l'Univers a de lui-même, Mars attend l'Homme. Donc l'Homme ira sur Mars.

   Mieux : l'Homme colonisera Mars. Si notre espèce ne disparaît pas, son avenir est sidéral.

 

 

   21 février.

 

   Dix heures quinze. Soleil et foehn. A l'instant même, voletant autour des buis du jardin, le premier papillon citron. Je bois ce silence au citron.

 

 

   24 février, abbaye de Vauclair.

 

   Lassitude par rapport à tout ce que je fus ou tentai d'être : historien, épigraphiste, écrivain incertain, ornithologue, montagnard, conférencier etc. Certes il reste un peu de tout cela, mais à l'échelle de pépites éparses dans le gravier des jours. Je n'y crois plus et y ai-je jamais cru ? Un scepticisme radical emporte tout.  Les livres me tombent des mains, les idées m'ennuient. Même quand je marche, il me semble que je suis un spectre qui flotte.

   Il me faut un rebond. Et bien sûr je le trouve en forêt : le Chemin du Roi, en forêt de Vauclair. Si j'étais André Gide, je dirais que cet après-midi est " d'une indicible tiédeur ". Près de vingt degrés. L'étrange est que, dans cette ambiance de mai, les arbres, eux, sont encore en février, sans bourgeons ni feuilles, grandes perches grises dressées sur l'arrière-plan du ciel bleu. 

   En arrivant à l'abbaye, je m'assois sur un banc, le visage offert au soleil. Derrière mes paupières closes, une chaude lumière orangée revigore tout mon être.

 

 

   27 février.

 

   Quatre heures du matin. Pensée par nuit de pleine lune : l'Homme retournera d'où il vient, c'est-à-dire à la vénération des astres.

 

 

   3 mars.

 

   De la Mer du Nord aux Vosges, comme le front en Quatorze, la construction de la grande muraille éolienne continue. Nul n'aurait jamais pu imaginer ça : en Rideau de Fer dans le ciel ! Ces aérogénérateurs géants saccagent ce que la région conservait d'intéressant, du point de vue de la nature et des paysages, depuis les remembrements de la fin du siècle précédent.

   Les nuits clignotent en rouge, les pales vrombissent dans le vent, les oiseaux sont hachés. Et nous, nous sommes les péquenots hébétés de ce Nouveau Monde...

 

 

   10 mars.

 

   Ce matin, pour la première fois depuis l'automne dernier, je vais chercher le pain à pied à Château-Porcien.

   Cet après-midi, un peu ankylosé, je me contente de faire du rangement d'archives. Accumulation de classeurs cartonnés remplis de manuscrits, de tapuscrits, d'articles, d'exemplaires corrigés de mes livres. Paperasses laborieuses jaunies par les ans.  Une sorte de nausée me prend. Tout cela me semble non seulement encombrant, mais surtout lourd et vain. Au fond si désespérément nul !

   Non seulement il faudrait tout brûler, mais surtout, il aurait fallu que rien de tout cela ne fût jamais écrit. Quelques notes brèves auraient suffi, un ou deux haïkus par saison.

   J'aurai mis cinquante ans à me rendre compte à quel point on est toujours trop pesant, trop empesé, trop enflé d'importance.

   Soyons des lucioles, ou bien rien.

 

 

   11 mars.

 

   De tous les lieux du monde, le pays natal est celui où le Temps et la Mort tiennent leur plus triomphante devanture. Chacun y joue son rôle de mannequin en voie de décrépitude. Le spectacle est quotidien. Et le cimetière est la fosse commune ouverte en permanence où l'on s'allonge consciencieusement à l'appel de son nom. Les autres attendent leur tour et d'ailleurs, souvent ils le disent !

   Là vous avez été un enfant. Là vous serez un vieillard. Là vous serez un mort. Comme tout le monde. Et ce " comme tout le monde " a quelque chose de trivial et d'obscène que les braves gens aiment ériger en morale égalitaire. Tout se passe comme si leur seule gloire accessible, c'était l'ossuaire collectif. Vouloir trop vivre est mal vu.

   Pays natal, pays fatal.

 

 

   13 mars.

 

   Cet après-midi, arrivée de Paris-Nice à Valdeblore, une commune pastorale du Mercantour, vers 1300 mètres d'altitude. Bleu saturé du ciel. Adrets irradiés de soleil. Ubacs boisés, d'un violet sombre qui donne froid. Dès que la caméra élargit l'angle apparaissent des cimes enneigées. C'est la splendeur quasi grecque des Alpes du Sud au printemps.

   Assis dans mon canapé, un café chaud près de moi, je me redis que tout esprit sain incline l'homme vers la tentation nomade. Encore faut-il passer avec intelligence et discrétion, car toute beauté est fragile. Et ça, ce n'est pas donné à tout le monde, c'est le moins qu'on puisse dire...

 

 

   15 mars.

 

   Tandis qu'à la remise des Césars les histrions répandaient leur purin, dans une forêt du centre de la France un prêtre en soutane bénissait les chênes qui vont servir à reconstruire la flèche de Notre-Dame. Il est parfois de ces écarts qui ne peuvent se mesurer qu'en années-lumière. Et les médias, comme les mouches à vers, étaient attirés par le purin.

   Quarante-et-unième anniversaire de l'élection de Marguerite Yourcenar à l'Académie française. J'aime chez cette femme, je le dis souvent, la connivence si rare du classicisme littéraire et du progressisme sociétal, celui-ci incluant aussi bien le féminisme que l'écologie ou la condition animale. Sur bien des points, elle était plus radicale que l'autre Marguerite, Marguerite Duras, qui se contentait d'être de la Rive Gauche.

   Et puis cette sublime voix aux inflexions de violoncelle...

 

 

   16 mars.

 

   Mon cousin et ami Jean-Pierre Boureux, le jardinier du Chemin des Dames, évoque par le texte et les photos son séjour à Mykonos, en août 1972 et " les jeunes filles nordiques se baladaient à poil dans les couloirs du centre d'hébergement ". Comme lui, un an plus tôt, j'ai fait le même voyage au pied des mêmes moulins. Pour les antiquisants en herbe que nous étions, c'était une étape dans une sorte de baptême grec, comme les médiévistes allaient à Cluny ou à Pise.

   Cela dit, au lieu de nous draper dans les marbres du passé, n'aurions-nous pas dû plutôt nous joindre aux nudistes sur les plages et aux hippies qui guitaraient sur les rochers ? Vivre notre présent de jeunes de vingt ans ? La liberté, on ne le sait que trop désormais, ne repasse jamais les plats. La jeunesse non plus. C'est la question radicale que j'ose me poser à l'âge des cheveux blancs. Elle s'échappe des ornières convenues. Elle est de nature existentielle, to the happy few.

 

 

   20 mars.

 

   Nuit blanche. Rumination morose. L'avenir de mes enfants m'angoisse terriblement.

   Rien ne retient  mon intérêt. Il me  faudrait un appartement en montagne ou dans le Midi pour que je puisse m'y évader un peu, pour que je puisse me rénover intérieurement. Hélas je n'ai pas le premier sou pour l'acheter. Donc rêve impossible.

   Je lis Cioran et bizarrement cela me fouette l'esprit, me remet du baume au coeur.

   On trouve toujours plus mélancolique que soit. D'ailleurs Cioran n'est pas mélancolique. Il est d'un désespoir flamboyant. Il est le feu dans sa propre nuit.

 

 

   21 mars.

 

   Rencontre d'un groupe de marcheurs. On boit le café chez l'un d'eux. Ambiance routarde et sympa. Conversation à bâtons rompus.

   Je remarque soudain, mais sans en parler, que ceux qui sont hostiles à la vaccination anti-covid sont les mêmes que ceux qui mettent encore du sucre dans leur café.

   Un de ces " petits faits vrais " qui eût ravi Stendhal et que je m'empresse de noter. Si je voulais pontifier, je dirais qu'il s'agit d'entomologie culturelle.

 

 

   24 mars.

 

   On continue à admirer les femmes élancées et blondes qui parlent le beau français de la Touraine et conduisent des cabriolets BMW. Mais on n'a plus le droit de le dire. Alors en catimini, on l'écrit, le soir à la chandelle...

   Ce matin, grand soleil et chants d'oiseaux.  

   Au village , tout se passe comme si, une semaine par an, les divinités japonaises voulaient consoler ma rue de porter désormais le nom ridicule de rue de la Bascule. La floraison rose des prunus lui donne des airs de  Nara ou de Kyoto. Du matin au soir, je resterais volontiers à la fenêtre de mon pigeonnier pour contempler cet éphémère miracle. Au fil des heures, la vibration lumineuse change. Elle passe de la nacre froide au rose un peu doré. Comme on dit en allemand, das Universum lebt, l'Univers vit.

 

 

   29 mars.

 

   On se croit important tout en répétant qu'on n'est rien, mais aussitôt ce rien nous revient au visage comme le jet glacé de l'évidence. Le squelette a toujours le dernier mot. 

   

 

  30 mars.

 

   En soi, ne jamais hésiter à donner le pouvoir à la voyoucratie. Hors de soi, s'adapter aux circonstances. Et quel plaisir de jouer au plus bête parmi les gens bêtes ! 

   A dix heures précises, filant au-dessus des toits du quartier, la première hirondelle.

 

 

   31 mars.

 

   Quarante-huitième anniversaire de notre mariage. Et soixantième anniversaire de la bénédiction du nouveau clocher de Barby par Mgr Marty, alors archevêque de Reims, l'ancien clocher ayant été détruit en 1940. Dans les deux cas, il faisait très beau. Exactement comme aujourd'hui.

   De plus en plus prégnante en moi cette idée que les générations à venir vont se déprendre complètement de la lecture, de la littérature. Les hommes cultivés, espèce par nature individuelle, vont s'effacer au profit des hommes connectés, espèce grégaire et planétaire, toujours dépendante du cloud.

   Il s'agit d'une révolution anthropologique qui, en soi, n'est ni bonne ni mauvaise. Elle est et, de plus en plus, elle sera. Les sciences exactes et les technologies informatiques submergeront complètement l'humanisme ancien. Nous n'assistons qu'aux prémices de ce raz de marée que Georges Steiner, entre autres, avait décrit.

   Et tout cela dans le contexte environnemental qu'on sait : une humanité inéluctablement trop polluante au Nord et inéluctablement trop proliférante au Sud. La mer montera. La chaudière climatique s'emballera. L'eau douce se raréfiera. La biosphère s'appauvrira.

   Alors que faire ? Surtout rien de tonitruant. Vivre selon ses idéaux. Mener librement sa barque jusqu'à son terme. Il n'est pas interdit de penser que quelques balises d'espoir s'allumeront.

   Homme d'avant-hier il faut rester. Homme d'après-demain il faut devenir.

 

 

   3 avril.

 

   Veille de Pâques. Malgré le vent du nord glacial, la fauvette à tête noire chante à tue-tête. Ainsi je l'écoutais il y a près d'un demi-siècle sous les grands arbres du Château-Mazarin, à Rethel. Un de ces lieux où j'ai aimé habiter et dont je conserve la nostalgie.

   Je me pose depuis toujours cette question : comment le Temps peut-il être à la fois ce désastre absolu et cette somptueuse cathédrale où se déploie le cortège des siècles ?

 

 

   9 avril.

 

   Troisième confinement. Assignation à résidence dans un cercle de dix kilomètres autour de chez soi. Donc impossibilité d'aller ne serait-ce qu'à Reims. Et, à supposer qu'on puisse se passer des villes, peut-on se passer des forêts ?

   Je tourne en rond comme un guépard dans un parc à bébé.

   Il est temps de commencer à préparer la grande révolte de mai 2068. Il s'agira cette fois de la lutte finale pour la liberté.

 

 

   11 avril.

 

   Entre 1803 et 1914, la Banque de France fit frapper cinq cent millions de pièces d'or de dix ou vingt francs. Cela représente trois mille tonnes d'or pur. Il n'est pas de jour sans que je ne pense au franc-or.

 

 

   12 avril.

 

   Saint Jules. 

   Conversation avec une amie et les cimetières reviennent sur le tapis ! Je lui redis ce que je pense, et qui est peu compris dans un monde rural à mi-chemin entre le passé et le présent. 

   Fuir les cimetières, ce lieu atroce de l'ossification et de l'égalité dans l'horizontal. Ne fréquenter que les nécropoles d'où tout marbre est exclu, et où les morts, tels des écureuils, remontent aux arbres.

   A la cathédrale Reims, dans la tour nord d'après ce qu'on me dit, début du nourrissage par les parents des jeunes faucons pèlerins qui viennent d'éclore. Deuxième preuve de nidification, donc, après celle du printemps 2020. Pour Falco peregrinus, indifférent à l'ordre des hommes, une cathédrale est une falaise...

 

 

   14 avril.  

    

   Après-midi seul au monastère. Je me noie dans des recueils de photos en noir et blanc. Avec une sorte de croissante ivresse. Art absolument surplombant, marqué du sceau d'une transcendance initiale, définitive. Rejoint la méditation dans le pouvoir d'éterniser l'instant. Mers. Montagnes. Rochers. Glaciers. Galets. Femmes nues. Neiges. Cloîtres romans. Déserts. Temples antiques. Caravanes. Arbres millénaires. Tout cela dans une lumière froide de clair de lune qui foudroie le soleil.

   Et pourtant, quand je retourne à la fenêtre, le monde n'est que ce qu'il est. Où suis-je allé ?

 

 

   17 avril.

 

   Le confinement nous imposant une sédentarité de moujik, nos songes s'élargissent d'autant plus. Je pensais cette nuit à cette merveille que fut l'Asie Centrale soviétique. Lycéens, nous l'aimions non à la manière de Georges Marchais, mais d'un Julien Gracq mâtiné d'Ella Maillart. C'était de la géographie-fiction, confirmée cependant par nos manuels et par l'une des plus hautes autorités universitaires d'alors, Pierre George. Donc tout ne pouvait pas être faux ! L'Asie Centrale soviétique avait inventé deux choses a priori impensables, l'islam aimable et le communisme aimable ! Et ce miracle nous attirait non vers le Far-West mais vers le Far-East, des steppes du Kazakhstan aux glaciers du Pamir.

   L'époque n'était pas comme les temps sinistres que nous traversons à la contrition grégaire, elle était encore aux épopées exploratrices et au nomadisme libertaire. Un jour, c'est sûr, j'irai allumer ma pipe à Tachkent...

 

 

   18 avril.

 

   Trop parler nuit. A mesure qu'on prend de l'âge et qu'on grandit en sagesse, on aime arpenter chaque jour, et pour un temps de plus en plus long, les sentiers de son silence. L'écriture, même au niveau modeste où je la pratique, présente cet avantage d'être un chant d'intériorité. On ne se confronte à personne. De là procède un étrange bien-être.

   Ainsi me suis-je retrouvé ce matin, dans la tiédeur printanière enfin revenue, devant les bassins de décantation de Château-Porcien. Parmi la troupe nombreuse des mouettes rieuses et des tadornes de Belon, deux sternes pierregarins. Je les ai observé longuement avec mes jumelles. L'image finissait par anesthésier mes pensées. Sensation taoïste.

 

 

   21 avril.

 

   Saint Anselme. Né dans le Val d'Aoste, il devint abbé du Bec-Hellouin, en Normandie, puis archevêque de Cantorbéry. Il mourut le 21 avril 1109. Un intellectuel européen d'il y a neuf cents ans... 

    Réponse à la suggestion espiègle d'une ancienne élève : " Moi, candidat à la présidence de la République ? D'accord !  Mais que ce soit la République de Saint-Marin. Small is beautiful. "

 

 

   23 avril.

 

   Saint Georges.

   Hier, soixante-douzième anniversaire. Mais quel sens cela a-t-il à l'aune du destin ? Que faire pour atténuer la démangeaison du temps qui fuit ? Non pas le nier, réflexe toujours ridicule, mais le transcender.

   Naître ici ou bien là ? A quelle date ? Préoccupations d'ilote. L'essentiel est de surgir, de naître à chaque minute. Et multiples sont les mondes.

 

 

   29 avril.

 

   Jeu du bouquin ouvert au hasard.

   C'était hier, à l'entrée du grand Carrefour de Rethel. La morne société locale y défilait, consciencieusement masquée. Procession de spectres. Ce pays est par nature fort obéissant...

   Je venais de trouver dans la boîte à livres de l'entrée un vieux San-Antonio si décati qu'il avait perdu la moitié de ses pages. Il faisait pitié. Il était bon pour la poubelle. J'ouvris et je lus. La page était jaunie, à moitié déchirée. Et voici : 

   " Quand, par les après-midis d'été, elle passait au bar-tabac pour acheter ses cigarettes mentholées, elle arborait de ces nibarts qui auraient mis en rut tout un régiment de parachutistes. "

   Masqué comme les autres, je trouvai un coin de table et copiai vite ça dans mon calepin.

 

 

   1er mai.

 

   Fête celtique de Beltaine. Depuis un mois, temps aride et froid. Les arbres commencent tout juste à faire leurs feuilles. Nous avons désormais des hiver irlandais, des printemps mongols et des étés sahariens. L'automne seul est encore un peu l'automne...

   Le Monde des livres annonce que le poète Sébastien Minaux, auteur d'Ombries, remarquable recueil paru l'an dernier, signe son nouveau livre Une Epiphanie sous le pseudonyme d'Alexis Bardini. Et comme souvent, une fois l'article lu, je l'intériorise, je songe...

   Abandonner son nom : sans doute faut-il en passer par là pour qu'enfin l'oeuvre accède à sa souveraineté radicale, pour que les esprits du commun cessent de vous y chercher, de vous y trouver, de la ramener à l'ornière d'où vous avez voulu la sortir, souvent si imparfaitement ?

   A compter de ce jour, comme je l'ai déjà suggéré ici ou là, je m'appelle Michel Irancy : un prénom d'archange suivi d'un nom de rosé de Bourgogne. Je n'ai rien publié, absolument rien. Je suis indemne de tout passé. Si on m'en trouvais un, je le renierais. J'inaugure une carrière de plume qui court sur le calepin du monde. Elle est ma seule vérité. Elle ne fait qu'effleurer les pages blanches et il lui répugne de trop les salir.

   Debout devant la fenêtre de mon pigeonnier, face à un paysage qui est aux trois-quarts de ciel, je suis hanté par ce songe, par l'immense orgueil d'être à ce point maître de soi qu'on puisse décider de devenir un autre.

 

 

   3 mai.

 

   Nous ne savons plus respirer. Nous haletons. Nous inspirons trop. Nous expirons trop peu. Nous nous bloquons en nous-mêmes. Nos tensions viennent de là. Je me dis souvent ceci : il suffit de réapprendre à respirer.

   C'est le milieu de l'après-midi. Devant ma fenêtre grande ouverte, je déploie mes poumons en attendant la pluie - cette pluie verte de mai qui est l'une des plus suaves de l'année.

 

 

   5 mai.

 

   Hier, la tyrannie sanitaire desserrant un peu ses chaînes, brèves retrouvailles avec Reims. La ville, sans ses terrasses et ses boutiques ouvertes, garde tout de même un côté mai 1940. On s'attend à subir je ne sais quel bombardement. Et puis, encore et toujours, ce sinistre bal masqué qui donne aux passants des regards muets d'ahuris...

   Vers dix-sept heures, pris dans les ralentissements de la rue Camille Lenoir, je me disais en outre que pour qu'une certaine qualité de vie urbaine revienne, il conviendrait que le trafic automobile redescende à ce qu'il était en 1960. 

    En sortant de Bétheny, la grande plaine s'offrit enfin à moi. Le clocher roman de Fresne, que j'admire toujours en passant, était beau dans le soleil du soir. Malgré le glyphosate, je me pris à jouir d'une allégresse de busard.    

 

 

   8 mai.

 

     Ce matin, à Laon, tandis que nous descendions les raidillons entre la ville haute et la ville basse, le parfum proustien des fleurs d'aubépine sembla soudain réveiller le printemps. C'était la première fois que je le sentais cette année.

     Il faisait frisquet. Au loin, on entendait les échos du défilé militairePuis onze heures sonnèrent à la cathédrale, comme dans un temps perdu. Il pleuvotait un peu.

     Je m'arrêtai, comme si quelqu'un m'appelait. Mais rien ni personne, bien sûr. Une sorte d'arrêt sur image, c'est tout. Une de ces ambiances fugitives qui s'impriment durablement en nous, sans qu'on sache vraiment pourquoi. Peut-être sommes-nous plus vastes qu'on croit.

 

 

   10 juillet.

 

   Deux mois d'immobilisation et d'hospitalisation laissent le loisir de beaucoup réfléchir sur soi-même. Souvent jusqu'à la satiété, jusqu'à la nausée. On tourne en rond autour de son bocal de perfusion comme la chèvre de Monsieur Seguin autour de son piquet.

   Je m'aperçois que je suis beaucoup plus un homme d'Austrasie, ou si l'on préfère, de Lotharingie qu'un pionnier du Grand Ouest. Je penche inexorablement vers l'Allemagne, vers l'Italie, vers la Méditerranée, vers l'Europe Centrale ou la Russie.

   Quand je suis sorti de l'hôpital et que j'ai pu remonter dans mon pigeonnier, j'ai repris par réflexe les cinq tomes de Soixante-dix s'efface de Jünger. Ce long journal d'une vieillesse épicurienne et voyageuse me rattache bien plus à la substantifique moelle de ma culture que les auteurs américains. J'y suis comme l'abeille dans la lavande. De même quand je lis Claudio Magris.

   Et aujourd'hui, vers quinze heures,  de grosses gouttes de pluie se sont mises à crépiter sur les velux. La moisson des escourgeons, déjà fort tardive cette année, allait encore devoir s'interrompre. Les agriculteurs du pays, un peu déconcertés, me confiaient hier: " On retrouve le calendrier d'il y a trente ou quarante ans. "

   Au début du premier tome de Soixante-dix s'efface ( journal 1965-1970 ), j'ai retrouvé cette note de ma main, écrite au porte-mine selon mon usage :

   " 4 avril 2016. Soleil printanier l'après-midi. Edith et Pierre à New-York. Première tonte du jardin. Plantation pour les papillons : buddleia, potentille, céanothe. Je lis au jardin jusqu'à dix-huit heures,  c'est-à-dire seize heures au soleil. "

 

 

   13 juillet.

 

   Hier soir, longue conversation téléphonique avec  Hubert Greuet, rencontré à la Réunion il y a un quart de siècle. A soixante-quinze ans, il franchissait encore dans l'Himalaya des cols à plus de 5000 mètres. Il bivouaquait au pied de l'Everest.

   Une décennie plus tard, il se désole de son arthrose et me dit qu'il ne fait plus que dix kilomètres à pied par jour. Mais l'esprit demeure vif et conserve quelque chose d'altier, de montagnard, qui m'enchante.

   Au jardin, belle floraison des buddleias, des roses trémières, des hémérocalles. Et une pluie de novembre tombe sur ce grand bouquet...

   Comme chaque année j'attends avec impatience les fleurs mauve pâle et blanches des anémones du Japon, qui semblent phosphorescentes dans les soirées d'août. Car c'est toujours dans la pénombre que les fleurs aux couleurs froides son les plus belles.

 

 

   15 juillet.

 

   Cette année, dans notre pauvre Rethélois, répétons-le car c'est une injonction obligatoire, nous avons tout pour être heureux. Je dis bien heu-reux ! Nous avons le glyphosate, nous avons les éoliennes, et nous avons l'été pourri. Les habitants de la Drôme, en vérité, doivent être bien malheureux : ils ont le soleil, ils ont l'agriculture bio, et ils n'ont pas d'éoliennes !

   Mais acceptons notre sort puisque si j'en crois un oracle de ma chère soeur, qui passait me faire une petite visite hier, il va faire beau !

   J'écris cette bafouille au petit jour, assis sur le rebord de mon lit, en ce 15 juillet de l'an de l'Incarnation 2021. Les carreaux ruissellent. Les arbres qui émergent de la nuit sont détrempés. Je songe même à rallumer le chauffage. Je me répète une vieille maxime bouddhiste qui n'a jamais été aussi nécessaire que ce matin : " Le bonheur, c'est le réel, moins l'idée qu'on s'en fait. "

 

 

   16 juillet.

 

   Hier demeurera dans la chronique ardennaise la journée du grand déluge. Dès le matin, comme on me signalait que la route entre Barby et Château-Porcien était coupée, je crus opportun de passer par le plateau et par Ecly pour aller faire mes courses. Hélas, je n'avais pas prévu que l'entrée du village d'Ecly serait elle-même inondée, et là, soudainement je faillis noyer mon moteur ! 

   Pour regagner prudemment mes pénates, il me fallut inventer une déviation improbable, sous des trombes d'eau : Inaumont, Sery, Arnicourt, Sorbon, Barby !

   Aujourd'hui la Vaux, demoiselle sujette aux caprices, est rentrée dans son lit, mais on craint  une forte crue de l'Aisne, de même ampleur qu'en 1993, alors que le tiers seulement de la moisson est fait, et dans des conditions calamiteuses. En céréales comme en raisin, on s'attend à une chute des rendements de l'ordre de cinquante pour cent, voire soixante. Dies irae, dies illa...Et comme rappelait un ancien du village : " Contre le feu, on peut lutter. Mais contre l'eau, on ne peut rien ! "

   L'après-midi, le Tour de France démarrant de Pau, je revoyais l'immeuble aux persiennes vertes où Saint-John Perse a passé une grande partie de sa jeunesse, et je me remémorais un verset de Pluies :

   " J'avais, j'avais ce goût de vivre chez les hommes, et voici que la terre exhale son âme d'étrangère..."

   En fin de journée, des nouvelles rassurantes de nos amis praguois, qui habitent en fait un village élégant de la banlieue. La Vltava est bien sûr en crue, mais les dégâts sont nuls chez eux, la montée des eaux restant limitée. La situation, d'une manière générale, est bien pire en Allemagne qu'en République Tchèque.

 

 

   17 juillet.

 

   Cet après-midi, à Charleville, pendant que nous prenions  un verre place Ducale, un vieil ami me faisait remarquer ceci : un nouveau mot vient d'entrer dans la langue française, celui d'antivax. Quinze heures venaient donc de sonner au beffroi de la mairie, nous savourions notre Chimay à petites goulées, et la troupe braillarde des antivax défilait...Pathétiques dans leur obsession à utiliser à contresens les valeurs de l'Europe des Lumières, ils participaient  néanmoins à une certaine qualité de vie française, celle de défendre la liberté, fût-ce jusqu'à l'absurde.

   Au retour, dans la lumière oblique du soir, promenade au jardin. Enfin le soleil revient ! Et avec lui, dans le buddleia en pleines fleurs, les paons de jour et les vanesses de l'ortie. Cet allegretto virevoltant et coloré procure au regard une intense joie, estivale et silencieuse.

 

 

   19 juillet.

 

   Je faisais quelques courses aujourd'hui vers seize heures à Château-Porcien, quand surgit de la falaise un rapace d'un taille un peu supérieure à la buse, tête assez petite et ailes planes en vol circulaire. Il s'agissait d'une bondrée apivore ainsi nommée parce qu'elle est friande de gros insectes et de nids de frelons. C'est une espèce migratrice, qu'on ne rencontre chez nous que de mai à octobre.

   Belle observation le 17 août 2011, entre Thugny et Biermes : un mâle qui lançait des cris puissants en tournant au-dessus du canal.

 

 

   20 juillet.

 

   Retour du beau temps. Lecture au jardin, sur la terrasse ombragée par une haie de hêtres que j'ai moi-même plantée il y a une trentaine d'années. Ce qui inéluctablement me confronte au règne de la finitude humaine, de ce passé qui prend certainement trop de place dans nos têtes. La calamité du pays natal est là : le passé y pèse plus lourd que le présent. Il est par nature rétrograde et totalitaire. Il nous empêche à jamais d'être libres en plénitude. Nous y sommes à jamais les personnages d'une vieille crèche de Noël qui s'empoussière. Seuls sont souverains les pionniers des pays neufs.

   Matinée claudicante jusqu'au bout de la rue, c'est-à-dire aux limites de la crue de l'Aisne. Autour de moi, les gens marchent, courent, font leurs étirements. A Château-Porcien, les pèlerins de Compostelle passent avec leurs lourds sacs à dos...et moi je chancelle et je béquille, avec ma cheville gauche encore enflée malgré les bains d'eau froide. Je suis de ces êtres, au fond très nietzschéens, chez qui le mouvement impulse tout. Si je ne marche pas, je me sens réduit à l'état larvaire. Dans cet état encore semi-handicapé, j'éprouve parfois un terrible mépris de moi-même. Pour tout dire un peu vulgairement, je m'emmerde parmi les manants...Je perds un été, et pour un septuagénaire, toute saison est précieuse.

   Le soir, ronflement des moissonneuses-batteuses. Ce bruit, comme d'ailleurs celui des tondeuses à gazon ou des trains passant au loin, a le curieux pouvoir distendre l'espace. On a l'impression de vivre au coeur d'un pays immense, dont en même temps on se sent comme absent.

 

 

   23 juillet.

 

   J'enfilais une à une les bouteilles dans le conteneur à verres du village. Il faisait soudain grand soleil.  Des vols d'hirondelles striaient le ciel. L'Aisne rentrait dans son lit, laissant des nuées de moustiques et une tenace odeur de vase. Deux joggeurs passèrent.

   Pour la première fois de l'année, je fus saisi par une indicible impression d'été.

 

 

   25 juillet.

 

   Je ne suis pas réellement un homme de lecture. Ni d'écriture. Ni de pensée. Je suis un impressionniste au sens strict : un être de paysages. Il me faut des plaines et des collines, des falaises et des plateaux, des plans successifs qui, au plus lointain, aboutissent à des montagnes. Je suis au septième ciel quand, du sommet du Hohneck, je vois les Alpes suisses. Autant le pays natal m'afflige toujours, autant l'ailleurs me fascine, me sidère.

   Quand je dis que j'aurais aimé être pianiste ou astrophysicien, j'oublie une troisième vocation : géomorphologue.

   Komm ins Offene, dit Hölderlin : " Viens dans l'Ouvert. "

   Or l'Ouvert est toujours paysager.

 

 

   31 juillet.

 

   Si tout pays natal est névrotique, ce n'est pas en lui-même, c'est parce que nous y connaissons tout le monde et que tout le monde nous connaît. On vit dans la gangue de l'histoire, la nôtre et celle des  autres.

   Ce matin, levé vers six heures, j'ai enfilé une laine polaire pour affronter le frisquet de matin et je suis sorti. La rue était vide, de même que le chemin des étangs où se prolongeait mon errance. Quelques coqs chantaient. A mon passage, un grand héron gris s'est envolé.

   Je ressentais l'étrange bien-être de la solitude. Plus je vieillis, plus je répugne à être de quelque origine que ce soit, de quelque clan que ce soit.

   Je deviens, en pensée et en action, un libertaire absolu.

 

 

   1er août.

 

   Escapade dans les Ardennes belges, avec le repas traditionnel à Bouillon, au bord de la Semois exceptionnellement haute cette année. Son eau rapide et presque noire transporte déjà les premières feuilles mortes. Et effectivement, quand l'oeil balaye le paysage, il remarque les premières rousseurs d'automne sur le mauve lointain des forêts. L'ombre des sous-bois est frisquette, les oiseaux sont silencieux. Août n'est déjà plus juillet.

   Je retrouve ici, bien sûr, ce monde qui est véritablement le mien, celui du hêtre et de la fougère. Je m'y délasse de la morne plaine et des calamiteuses éoliennes.

   Je jouis d'un bien-être qui m'évoque celui de la haute montagne : vue claire, ouïe précise, respiration profonde, médiation spontanée au soleil.

   A la brocante de Bouillon, un bric-à-brac sans intérêt. Les brocantes nous fascinaient il y a vingt ans mais elles nous feraient plutôt fuir aujourd'hui. C'est en fait l'ensemble de notre rapport au passé qui a changé. Nous sommes devenus modernes et minimalistes, à la japonaise...

 

   2 août.

 

   Je reprend cet après-midi, avec un plaisir intact, la lecture de L'Usage  du monde de Nicolas Bouvier. Il s'agit de l'exemplaire que je lisais déjà à la Réunion, sur mon balcon de Sainte-Clotilde, à l'ombre des palmiers-bambous, il y a vingt-cinq ans. Je l'avais acheté à Saint-Denis en avril 1998.

   Et je retrouve cette citation si lancinante chez moi :

   " Comme une eau le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre et qui ,paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. "

    Les oiseaux de l'arrière-saison : plus discrets que ceux du printemps, ils sont pourtant là, dans la cour et le jardin, pendant que je vaque à mes occupations. Dans la treille de muscat dont nous n'avons pas récolté le raison cette année, une fauvette à tête. Elle picore les grains alors que des autres années elle se limite aux baies de sureau. Escaladant les rameaux sombres et impénétrables du vieil if, un grimpereau des jardins. Et puis les mésanges bleues, dont on dirait qu'elles attendent déjà que les mangeoires hivernales se remplissent.

   Le rouge-gorge, lui, pousse sa petite ritournelle au soleil déclinant, dans le noisetier du fond. Et pendant ce temps, les chèvres du voisin béguètent...

 

 

   6 août.

 

   Bref regard en arrière : nous sommes d'une génération qui aura perdu deux choses : la religion et la littérature. Il nous faut finir notre vie dans ce dénuement.

   C'est ce à quoi je pense devant la fenêtre de mon pigeonnier, que j'aime parce que c'est la seule de la maison qui soit orientée au sud. Tout près, un fauteuil de rotin permet de lire au soleil d'hiver.

   J'y lis de moins en moins. J'y rêvasse de plus en plus, en regardant les vols de vanneaux qui remontent la vallée de l'Aisne.

   Question soudaine d'un ami : " Quand tu imagines une montagne,  laquelle mets-tu en priorité ? "

   Ma réponse sera simple : " La chaîne des Aravis, vue du balcon de chez ma belle-soeur, près du parc thermal de Saint-Gervais."

   Mais il y aurait aussi les sommets réunionnais : Piton des Neige, Grand Bénare, Morne Langevin. Surtout le matin et le soir, dans ce rose indéfinissable des paysages tropicaux dès que l'air est plus frais. On a alors le sentiment d'être au paradis terrestre.

   Certains souvenirs sont des marqueurs d'âme définitifs.

 

 

   8 août.

 

   Dimanche pluvieux. Un de plus. J'en profite pour envoyer des emails à des amis lointains, ce qui élargit l'horizon, comme quand on regarde passer les grues.

   Copiée il y a longtemps, cette citation de Baudelaire que je retrouve par hasard :

   " Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme."

   Ce matin, à six heures, en allant chercher le pain frais à Château-Porcien, une aube humide humide et froide qui sentait la moisson finie, le déclin inexorable des beaux jours, l'arrière-saison qui vient... Je ne m'y attendais pas. J'en étais comme transi. J'imaginais déjà le terrible hiver ardennais : nuit, pluie, boue...Il fallait que je trouve un dépaysement, un contrepoison : j'ai pensé à la plage de Manapany.

 

 

   9 août .

 

   Dans mon vieil agenda 1996, cette scène à Saint-Denis :

" Samedi 3 février. De la Jamaïque au Barachois, à pied. Arrêt sous les banyans du quartier du Butor, grands arbres squelettiques, restes d'une cathédrale effondrée, la forêt tropicale du front de mer.

   Averse soudaine. Je me réfugie au cimetière, dans une chapelle mortuaire ouverte. Quand enfin l'éclaircie revient, sous l'effet de l'évaporation,  les tombeaux se mettent à fumer ! Mais je suis trempé !

   A la gare routière, une soeur de Marie, entièrement vêtue de blanc, égrène son chapelet en attendant le bus.

   - Ma soeur, lui dis-je en essuyant mes lunettes, vous devriez prier pour qu'il fasse soleil !

   - Je n'ai pas le temps, Monsieur. Depuis ce matin, je prie pour que les chômeurs réunionnais trouvent du travail. "

   Un peu plus loin :

" Lundi 19 février. Nouvel an chinois. Début  de l'année du Rat. Dès le petit jour, pétarades dans les rues pour chasser les mauvais esprits. On offre aux enfants de l'argent enveloppé dans du papier rouge. Toute l'Europe est sous la neige. Ici, floraison optimale des cytises dans les jardins créoles. "

   Enfin ceci :

" Vendredi 2 février. De notre fenêtre, le soir, trois ciels se rejoignent. Au nord, par-dessus l'océan laqué, vineux par endroits, un grand éventail de cumulus roses. A l'est, ciel turquoise dans la direction de l'île Maurice, avec à mi-hauteur le disque de la pleine lune. Au sud, les Hauts se plombent de grisaille, comme si les forêts étaient les matrices de la nuit. " 

 

 

   15 août.

 

   " Samedi 12 décembre 1998. Après deux heures de marche, arrivée dans la clairière des Chicots. A mi-chemin, nous avons entendu le premier tuit-tuit, qui est donc le rarissime échenilleur de Bourbon, oiseau endémique dont les effectifs sont infimes.  Un problème récurrent : les gens du Brûlé, le dernier hameau sur la route qui monte de Saint-Denis, se vantent d'être tous braconniers. Ils capturent les merles endémiques avec des appelants et les revendent à prix d'or. Mais à l'approche de Noël, ils se détournent de la contrebande des oiseaux et arrachent les jeunes cryptomerias qu'ils revendent comme sapins de Noël.

   La clairière des Chicots s'annonce par une subtile odeur de graminées humides. Elle sent bien plus " la prée " que la forêt dense, dite de bois de couleurs, où les lichens appelés localement " barbes de capucin pendent aux arbres. La salanganes viennent les cueillir pour faire leurs nids.

   Le gîte ONF est construit en gros moellons de lave bulleuse et claire. Une varangue donne sur la vieille tamarinaie, éclairée obliquement par le soleil du soir. Un groupe nous dépasse et monte à la Roche Ecrite pour observer la passée des pétrels de Barau...

   Nous sommes déjà à plus de 1800 mètres d'altitude. On nous annonce que demain matin, il fera très froid.

   J'écris ces lignes sous un bois de nèfles à petites feuilles, denses et d'un vert brillant et foncé, comme des feuilles de buis. "

 

 

   16 août.

 

   Nous rentrons d'un petit séjour au Touquet, la station select entre dunes et pinèdes, dans la lumière argentée de la Côte d'Opale. Je faisais jusqu'à dix kilomètres de marche par jour, non sans m'arrêter parfois et méditer sur un banc, face à la baie de la Canche. C'étaient mes premières " vacances " depuis l'accident de montagne du 14 mai. Ma marche étant redevenue normale, je ne quittais pas mes bâtons de nordic walking.

   Au bout de l'avenue où se trouvait l'appartement que des cousins généreux mettaient à notre disposition, un vaste parking pour l'accueil des camping-cars. Outre la France, l'Europe entière était représentée. Ce mode de vacances est sans doute critiqué par les écologistes ; je me rends compte néanmoins que mon idéal de vie serait celui du camping-cariste : transporter avec soi sa maison, déménager au gré de ses humeurs, avoir davantage le culte de l'inconnu que du connu. Et le paradoxe, dans ce cas, c'est que je retrouverais de temps en temps avec infiniment de plaisir mon pays originel. Mais je ne dépendrais pas de lui. J'aurais rompu avec son cimetière et ses névroses.

   Pour rebondir, je rouvre Provence, un recueil d'essais et d'articles de Jean Giono paru en 1988. C'était un cadeau de Yanny Hureaux, un jour, peu avant Noël, où nous nous étions retrouvés par hasard sur la place Ducale, à Charleville. Grâce à Giono, je lis dans mon jardin ardennais " sous le bronze crépu des oliviers ".

   Curieusement, ce livre abondamment écorné et griffonné au crayon était déjà mon compagnon de voyage lors d'un séjour à l'île Maurice et à Rodrigues, en décembre 1999.

   Depuis quelques jours, situation dramatique en Afghanistan. Et le pire est à craindre avec la réinstallation triomphale des talibans à Kaboul. L'Occident perd la face comme il l'a perdue au Karabach il y a quelques mois. Sommes nous encore digne de cette liberté dont nous nous déclarons si fiers ?

   Après une visite inattendue de notre petit-fils, étudiant à Reims, je relis les pages si lucides de Nicolas Bouvier sur l'Afghanistan : chapitre intitulé L'Hindou-Kouch, l'avant-dernier de L'Usage du monde. 

   Il est cinq heures du soir. La lumière est déjà un peu cendrée dans la vallée. Des vols de sarcelles glissent sur le ciel.

 

 

   17 août.

 

   De Giono toujours, cette fois dans La Chasse au bonheur :

   " Il faut se méfier des bâtisseurs d'avenir, surtout quand, pour bâtir l'avenir des hommes à naître, ils ont besoin de faire mourir les hommes vivants. L'homme n'est la matière première que de sa propre vie. Je refuse d'obéir. "

   Dans l'après-midi, une lumière sépulcrale sous les tilleuls de la promenade des Isles à Rethel. Les gens traînent déjà leur air d'arrière-saison. Le vent d'ouest ébouriffe les saules le long de l'Aisne. Je les regarde en imaginant que ce sont ceux de l'Amou-Daria.

   Mais à qui le dire ?

   Affaissement de l'esprit en même temps que de l'âme. J'ai envie de rentrer et, tout simplement, d'allumer des lampes d'ambiance et de mettre de la lounge music...

 

 

   18 août.

 

   Journée douce et humide, un peu sucrée.

   Ce matin, quand je me suis levé aux premières lueurs, une petite pluie tombait dans le jardin, crépitant sur les feuilles. La chatte, qui avait dormi avec moi selon son habitude, me caressait les mollets.

   Je suis rentré et j'ai avalé ma cuiller d'huile d'olive rituelle comme une gorgée de soleil.

   En reprenant La traversés des Alpes de ce grand historien marcheur, ou marcheur historien, qu'est Antoine de Baeque, je suis tombé sur ce passage sidérant d'une nuit au refuge du col du Palet, au-dessus de Peisey-Nancroix :

   " Bonne nuit. Deux réveils, le premier vers une heure pour me masturber sur l'image d'une fille sodomisée, trouvée dans un bout de magazine porno déchiré dans un coin obscur du refuge hier soir. Misère sexuelle des marcheurs solitaires. Je fantasme la fille en gardienne de refuge accorte, avec son copain qu'elle suce pendant que je la prends. Deuxième réveil pour aller pisser dehors, alors que le ciel étoilé revient subrepticement au-dessus du refuge. "

   Je ne dis pas du tout que je suis choqué. Je dis qu'il y a là une franchise rare.

 

 

   21 août.

 

   Belle matinée ensoleillée. Rue de la Sommevue à Château-Porcien. Mais c'est aussi, surtout, un tronçon de l'antique voie romaine Reims-Cologne et du GR 654, qui va de Namur à Vézelay. A l'entrée du bourg, l'ancien octroi a d'ailleurs été aménagé en gîte d'étape pour les pèlerins de Compostelle.

   J'admire à nouveau la belle façade en briques rouges de la maison Wignacourt, dont le linteau du porche indique le millésime 1550.

   Passent soudain devant moi deux grands marcheurs, justement. Ils sont contents de déposer leurs gros sacs à dos avant d'entrer au Carrefour contact. C'est un couple qui, apparemment, remonte vers la Belgique. Ils me saluent. Je leur réponds.

   Instant précieux, d'un dynamisme discret mais étonnant.

   Il est dix heures. Et sur les toits les hirondelles se rassemblent.

 

 

   23 août.

 

   En feuilletant hier soir le Guide du Routard sur l'Auvergne, je tombe sur les pages consacrées à la haute Margeride.

   La haute Margeride ! Rien que cette expression ! Elle fleure bon la géographie ancienne, celle qui ne se déprenait pas de la poésie des grands espaces.

   Envie d'aller voir la haute Margeride.

   Cette expression dont je me souviens, de Lorand Gaspar je crois : la fraîcheur immaculée d'aller. 

 

 

   1er septembre.

 

   Déjà, Jésus avait tout dit : " Nul n'est prophète en son pays. "

   La séduisante et sauvageonne Muriel Cerf enfonça d'ailleurs le clou dans Les grandes Voix, une émission de la RTS, en 1975 : " Je ne hais pas ma famille mais je hais mon pays natal, ce lieu où l'on ne peut être qu'un enfant ou un mort. Voilà pourquoi je suis partie."

   Elle évoquait évidemment son long périple en Inde et au Népal, dont elle tira son récit-culte que Malraux admirait tant, L'Antivoyage. Quant à cette citation, si je la retiens, c'est parce qu'elle exprime au mot à mot ce que je pense.

    Aujourd'hui, longue journée à Joigny, chez notre ami René Colinet. Le village resplendissait sous ce soleil d'arrière-saison qui évoque toujours pour moi les mordorures de la Mitteleuropa. Cet après-midi, balade le long de la Meuse, dans une ambiance encore vacancière. Cyclistes en grand nombre, de même que les bateaux de plaisance sur le fleuve. Nous sommes allés jusqu'à la zone industrielle de Bogny, où Hermès installe ses nouveaux ateliers. Il existe désormais une Ardenne où l'on ne fabrique plus des boulons mais des sacs à main de luxe.

   D'après le géologue Jean-Pierre Pénisson, la falaise de Joigny, qui constitue l'arrière-plan du village, date du Gédinnien, donc du Dévonien inférieur. Elle est constituée de schistes durs et lustrés, appelés phyllades. Et selon René Colinet, le Rocher des Grands Ducs, qui la prolonge vers l'est, n'est rien moins que " la Lorelei des Ardennes ".  

   Pour  quiconque vient de Reims ou de Rethel, le grand basculement géographique et paysager s'effectue en fait sur la ligne de partage des eaux entre le bassin de la Seine et celui de la Meuse. Il est matérialisé sur les bords de l'autoroute par de grandes pierres dressées. A partir d'ici, j'entre exactement dans mon royaume, celui que j'appelle le monde de la fougère et de la forêt. Et je quitte celui de mes deux cauchemars : le système agro-chimique et les éoliennes.

   Hélas, au moment où je m'apprêtais à repartir, le voisin de mon hôte était en train de traiter au pulvérisateur les mauvaises herbes du trottoir !

   Il nous indiqua aussitôt qu'il n'utilisait que du vinaigre blanc. Je fus donc rassuré.

 

 

   4 septembre.

 

   Ce matin, au lieu-dit la Couture, dans une vaste parcelle qui vient d'être déchaumée, une grande aigrette. Dressée et souveraine, parfaitement immobile. Il ne faut pas la confondre avec l'aigrette garzette, plus petite et beaucoup plus commune. Le soleil donnait un éclat particulier à sa blancheur. On aurait dit une apparition...

   Je pensais en l'observant à une espèce voisine, mais strictement américaine, l'aigrette neigeuse, snowy egret. La comparaison peut sembler banale, mais les aigrettes, c'est vrai, évoquent spontanément l'idée de neige.

   Et pendant ce temps, sur la route voisine, les voitures passaient à plus de cent à l'heure.

 

 

   5 septembre.

 

   Retour à l'île Bourbon...

   " 5 octobre 1997. Pique-nique à Bois-Court, près de l'horloge hydraulique et panorama grandiose sur Grand-Bassin, avec sa cascade en voile de mariée. Printemps australe : dans les hauts, les poiriers sont en fleurs. Les maraîchers vendent leur production de saison : artichauts, petits pois, mandarines et des patates-chouchous. Il s'agit d'un gros légume irrégulier et grisâtre comme la patate, mais dodu comme le chouchou.

   Après-midi à la Plaine-des-Palmistes. Tout à coup, diffusé par le haut-parleur du clocher, le Tantum ergo ! Nous nous approchons. Il s'agit d'un salut du Saint-Sacrement dans sa forme la plus traditionnelle. Il est suivi de cantiques anciens du genre de ceux que ma mère chante encore. Un homme porte une statue de la Vierge, un autre, à l'avant, une croix de procession. Le curé les attend sur le parvis. Le haut-parleur diffuse maintenant le chapelet, auquel les fidèles répondent. Les petites filles marchent lentement avec des corbeilles de pétales de fleurs.

   Cérémonie préconciliaire, par un temps ensoleillé mais frisquet qui rappelle la Métropole au mois de mars. Il est vrai que le Pleine-des-Palmistes est à 900 mètres d'altitude. Ce matin, au col de Bellevue, il faisait 11 degrés seulement, mais 24 degrés à Saint-Benoît, sur le littoral.

   Dans notre quartier de Saint-Denis, les soirées poisseuses, marquées par le vol des carias autour des lampadaires, annoncent déjà le retour de l'été australe. Bientôt fleuriront les flamboyants. "

   J'appris par la suite que le curé de la paroisse Sainte Agathe de la Plaine-des-Palmistes  était alors le Père Coupy, d'origine suisse. Il est mort en 2003. 

 

 

   8 septembre.

 

   Hier, pour la première fois depuis la chute qui me brisa la cheville gauche, à Saint-Gervais, le 14 mai dernier, j'ai effectué dans la forêt de Signy mon circuit habituel de huit kilomètres. J'ai mis deux heures, soit seulement un quart d'heure de plus qu'avant l'accident. Sans me presser, avec mes bâtons de marche nordique et des chaussures adaptées.

   En passant devant la statuette de la Vierge installée récemment dans une petite niche de bois sur le tronc d'un chêne, j'ai adressé à cette déesse forestière une invocation pour retrouver au plus vite ma mobilité normale de vieux backpaker, de vieux routard. 

   Malgré l'air poisseux et le silence des oiseaux, je me sentais revivre.

   Ensuite, j'ai bu une bière blanche à la terrasse du café-restaurant Le Gibergeon. Mes hanches se raidissaient  un peu mais j'étais content de moi. Il me semblait que je venais de franchir une grande étape.

   Depuis plusieurs jours, les cigognes animent le ciel de la vallée de l'Aisne. Tantôt seules, tantôt par groupes de trois ou quatre, elles semblent ne pas avoir de direction précise, profitant seulement des ascendances thermiques créées par la chaleur de la mi-journée pour monter très haut puis s'éloigner.

   Et comme toujours quand les nuits sont claires, on entend à nouveau chanter les hulottes.

   En mettant un peu d'ordre dans la cave ancestrale où mon arrière-grand-père, l'épicurien Ernest Bernard, alignait dans les années 20 et 30 du siècle passé ses saint-emilion et ses pommard, je retrouve un chardonnay de Bourgogne 2008, appellation Vézelay. Il me souvient soudain que mon épouse l'a achetée à Vézelay même, lors d'une visite avec des amis. Je l'ouvre en craignant le pire, mais non : bouchon en bon état, belle robe entre le jaune d'or et le vert. Le breuvage, certes, a perdu de sa tonicité, mais il accompagnera dignement le poisson du déjeuner. Comme quoi rien n'est jamais perdu.

 

 

   9 septembre.

 

   L'orage s'est annoncé dès le milieu de la nuit par l'avant-garde de ses éclairs. Et puis soudain, il a éclaté : tonnerre et pluie mais, heureusement pas de grand coup de vent.

   Ce matin, le jardin s'en trouve rafraîchi. Les abreuvoirs des oiseaux se sont remplis d'eux-mêmes. Une lumière humide et dorée baigne le paysage. Le ciel encore ennuagé rappelle les grands peintres paysagistes hollandais, un Ruysdael ou un Van de Velde, mais aussi  Adolphe Le Roy, un romantique réunionnais qui a peint les montagnes de l'île sous de fascinantes aurores.

   En feuilletant Entre fleuve et forêt, de Patrick Leigh Fermor, je retrouve le faire-part de décès d'Ella Maillart, paru dans Le Monde du 30-31 mars 1997 et que j'avais découpé alors pour le garder :

   " La famille et les amis annoncent le départ dans la joie pour son retour à la lumière de la voyageuse Ella Maillart, survenu à l'aube du 27 mars 1997 dans sa quatre-vingt-quinzième année. Une cérémonie pour honorer sa mémoire aura lieu au Calvaire, à Chandolin, le samedi 12 avril, à 14 heures. Chalet Atchala, 3961 Chandolin-sur-Sierre ( Suisse ). "

   Ce petit rectangle de papier jauni donne en peu de mots beaucoup à méditer...

 

 

   18 septembre.

 

   Halte fluviale de Rethel, onze heures du matin, au bon soleil de septembre. Je m'apprête à faire quelques kilomètres de marche nordique, cette fois-ci ad orientem, en remontant vers l'est, dans la direction de Biermes et Thugny.

   Sur un lierre en fleurs, j'observe une incroyable concentration de papillons vulcains. Il y en a une centaine au moins. Les abeilles butineuses bourdonnent allègrement pour animer cette symphonie de noir, de blanc et de rouge orangé.

   Mais l'autre rive du canal retient aussi mon attention. Un bateau de plaisance danois vient d'accoster, The blue Dane. Pendant que l'homme boit un café dans la cabine de pilotage, la femme, assise à l'avant sur un siège bas, lit un livre...Les femmes, c'est bien connu, lisent beaucoup plus que les hommes.

   Sur la pelouse, un groupe de motards prépare un barbecue. Le feu fume déjà.

   Je me délecte de cette ambiance routarde, ce que les manants, c'est-à-dire ceux qui restent, ne comprendront jamais.

 

 

   22 septembre.

 

   La pleine lune et le ciel limpide ont offert à la Haute-Auvergne une nuit toute bleue qui s'harmonisait magnifiquement avec le gris pâle des maisons et les toits d'épaisses ardoises. 

   Je suis à Murat, hébergé comme d'habitude rue des Breuils, à deux pas de la place du Balat, par mon ami Michel.

   - C'est, me dit-il, la rue la plus froide de Murat. Elle est orientée plein nord et, en hiver, elle reste toute la journée sans soleil. La neige n'y fond pas. Cette année, nous en avons eu quarante centimètres.

   Vers huit heures, le Plomb du Cantal et les estives qui l'entourent rosissent sous le soleil. Je regarde ce sommet, le plus haut du Massif Central après le Puy de Sancy. Pour moi, géographe archaïque, toute montagne se nimbe de sacralité.

   L'après-midi, par le col d'Entremont et la vallée de la Santoire, nous découvrons des paysages immenses de pâturages et de hêtraies. Les milans royaux tournent au-dessus des fermes isolées. On se croirait en Mongolie.

   Soirée à Aurillac. En flânant sur les bords pittoresques de la Jordanne, nous tombons sur la statue de  Sylvestre II, le pape de l'an mil, c'est-à-dire Gerbert d'Aurillac, ancien berger...Il porte la tiare et les habits pontificaux. Il lève la main droite pour bénir les passants. Il ressemble un peu à Jean-Paul II. 

   Paradoxe : alors qu'Aurillac a la réputation d'être l'une des villes les plus froides de France, il y règne aujourd'hui une luminosité et une chaleur qui font rechercher l'ombre des parcs et des rues étroites du centre historique. Dans le quartier de l'église Saint Géraud, sous les vieux platanes, on se croirait en Provence. On se laisse volontiers séduire par cette atmosphère à la fois commerçante, nonchalante et estudiantine. 

   Notre petite virée se termine par un dîner  dans un bar-restaurant qui s'appuie sur le chevet de l'église Notre-Dame des Neiges. Aurillac, finalement, n'est pas du tout ce que l'on croit. Le soleil est un magicien...

 

 

   23 septembre.

 

   Descente vers l'Aveyron à travers la Châtaigneraie. Les talus en lisière de bois sont couverts de bruyère dont le pourpre irradiant de l'été vire au brun grillé. 

   Premier arrêt à Marcolès. Le village est une sorte de musée à ciel ouvert, fleuri de géraniums et de grosses touffes d'hortensias. C'est très photogénique mais c'est presque trop...On entre par le Portail Haut. Juste en face, L'Auberge de la Tour, dont on me dit qu'il bénéficie d'une étoile au Guide Michelin.

   Nous arrivons à Conques à midi. Immédiatement apparaît l'admirable chevet de l'abbatiale, avec à la croisée du transept, la tour-lanterne à huit pans et derrière elle les deux clochers carrés de la façade. Le jaune miellé du calcaire de Lunel se découpe sur les pentes boisées sombres qui cernent le village. La rivière qui coule en contrebas est le Dourdou, affluent du Lot. Nous sommes ici en Occitanie et cela se sent.

   Alors que d'ordinaire l'architecture romane nous tire vers l'avant, c'est-à-dire vers le soleil levant en tant que symbole de la Résurrection, à Conques, dès qu'on entre, on est comme aspiré vers le haut : impression due à l'exceptionnelle verticalité de la grande nef et des deux collatéraux. Les vitraux modernes de Soulages, d'une sobre élégance dans leur dessin, diffusent dans tout l'édifice une lumière un peu crue. Un verre légèrement coloré aurait à mon avis été préférable. Mais ne faisons pas la fine bouche : Conques est une merveille. 

   En remontant vers Aurillac, nous croisons les pèlerins de Compostelle qui arrivent à l'étape de Conques par la voie du Puy, la via podensis. Nous, nous ne sommes que sur une route mais eux, ils sont sur le Chemin, avec une majuscule.

 

 

   29 septembre.

 

   Dix-neuf heures. Toute la journée, alternance d'averses froides et d'éclaircies venteuses. Ce matin, j'ai allumé pour la première fois notre cuisinière Godin. 

   Vu de la fenêtre de ma chambre, le soleil du soir pose ses dorures éphémères sur la partie gauche du grand tilleul qui est au fond du jardin. 

   Tout semble à la fois immémorial et neuf. Je respire lentement l'air frais et je sens des ondes de sérénité m'envahir.

 

 

   2 octobre.

 

   Seul au domaine. Partout dans la maison flotte le parfum chaud du feu de bois. Comme toujours j'éteins le plafonnier au profit des lampes d'ambiance, car la lumière ne doit pas combattre l'ombre mais établir une harmonie avec elle.

   Le 2 octobre 1990, il y a donc trente-et-un an aujourd'hui, Danièle Sallenave notait dans un carnet de voyage à Prague :

   "Le pressentiment de l'âge est le pressentiment d'une honte à venir, d'une sentence inique, d'un déni de justice. Puis un élan de joie emporte tout ; une marche vive dans l'air froid ; une page terminée ; une conversation gaie ; un moment de calme quand le soir rose et noir descend descend sur le canal sous mes fenêtres."

   De ce chef-d'oeuvre absolu de réminiscence et d'introspection voyageuse qu'est Passages de l'Est, carnets de voyage 1990-1991, je retiens aussi cette belle leçon de vie :

   " Les voyages ne devraient servir qu'à cela : non pas rendre familier ce qui est étranger, mais apprendre à maintenir étranger le familier le plus quotidien. "

   J'avais acheté ce livre à la Réunion quand il était sorti. Mon exemplaire, dans la collection blanche de Gallimard, porte le cachet de la librairie Autrement, 82-88, rue Juliette Dodu à Saint-Denis. 

 

 

   10 octobre.

 

   Premières gelées. Ce vert laiteux que prennent les prairies sous le givre, je l'admirais au lever du jour. Car par le phénomène bien connu de l'inversion des température, les fonds de vallée sont alors beaucoup plus froids que les plateaux et les sommets. La vallée de l'Aisne n'échappe pas à la règle.

   Cette nuit, les hulottes chantaient : signe aussi que l'hiver se rapproche. "Allume un bon feu vif et mets du miel dans ton vin ! " disaient les Grecs...

   Comme il était sept heures du matin, le miel, je l'étalais sur les tartines qui accompagnaient mon café.  Une heure plus tard, un grand soleil entrait par les trois fenêtres du salon. Je m'apprêtais à regarder sur France 2 l'émission Sagesses bouddhistes. Matthieu Ricard devait y présenter son nouveau livre : Carnets d'un moine errant.

   Beaucoup de gens prétendent qu'il faut aimer l'automne. Je vais plus loin : il faut être l'automne. C'est la vie, en tant que puissance universelle, qui nous le demande.

 

 

   15 octobre.

 

   Terrasse de l'Hôtel du Golf, à Chamouille : une sorte de solarium aujourd'hui, où nous nous arrêtons pour prendre un chocolat chaud avec des amis parisiens. Devant nous le lac, immensément calme, sans un souffle de vent. Un seul voilier au milieu, presque immobile dans la bonace. Une clientèle bourgeoise et plutôt âgée, mais aussi quelques couples jeunes dans le genre BCBG. On a envie de lire Proust ou bien de jouer du Franz Liszt sur le piano.

   Mais ce sont les lointains qui attirent l'oeil. A droite, sous le tranchant sombre du plateau du Chemin des Dames, la chape rousse de la forêt ; à gauche, les cottages dans des tons pastel du Center Park. L'hôtel, Dieu merci, ne diffuse aucune musique d'ambiance. Ce bienfaisant silence accentue l'ambiance scandinave, comme je la remarque toujours, mais je la trouve aujourd'hui plus danoise que suédoise. Nature et civilisation se rencontrent et s'équilibrent.

   Pour apprécier en plénitude les paysages superbes du Laonnois, avec leurs plateaux calcaires, leurs falaises et leurs ravins boisés, il faut redevenir un géographe à la manière de Vidal de la Blache : un peu géologue, un peu géomorphologue, un peu historien, un peu botaniste et expert forestier...L'esthétique apporte à la fin sa consécration. Alors tout se révèle et l'esprit trouve une jouissance d'explorateur, alors qu'on se trouve à moins de deux heures de Paris.

   Retour par Corbeny, Berrieux, Saint-Erme. Nous longeons ensuite la bordure sud du camp de Sissonne. Les érables sycomores sont des gerbes de feu dans la lumière du soir. 

 

 

   26 octobre.

 

   Jour bruineux, recroquevillé, blafard. Il ne fait pas froid mais dehors l'humidité suinte de partout. Un vague relent de pourriture flotte dans l'air de la campagne. Et le pire, pour moi, c'est la boue. J'entre dans l'hiver à reculons, en essayant toujours de ne pas salir mes chaussures. J'éprouve un tel besoin de lumière intérieure que je ne trouve rien de mieux que de réécouter Odes, l'album de Vangelis et d'Irène Papas sorti à la fin des années soixante-dix. Il m'imprègne de la Grèce éternelle. Et il me fait rajeunir de quarante ans.

   Plus nous nous enfoncerons dans l'obscurité comme dans l'obscurantisme, plus la Grèce nous sera nécessaire.

 

 

   1er novembre.

 

   Zélie, notre chatte vénérée, n'est pas réapparue depuis deux jours. Inquiétude lancinante. Impossibilité de se concentrer sur quoi que ce soit d'autre. Sans s'y attendre, on se retrouve face à un vide immense. Un seul chat vous manque, et tout est dépeuplé.

   Et soudain, tandis que la nuit tombe, elle réapparaît à la fenêtre de la cuisine. Nous l'accueillons comme si elle rentrait de vingt ans d'exil en Sibérie.   

   " Mais où le soir guide-t-il l'obscur pérégrination de l'âme d'azur ? " C'est de Martin Heidegger...

 

 

   7 novembre.

 

   Je ne lis guère Le Figaro, je le survole. Cette droite bourgeoise et moralisante n'est pas la mienne. Il me faut plus d'intempérance, plus d'école buissonnière.

   Faisons exception cependant pour la chronique de Thomas Morales parue hier sous le titre : " Eloge d'un serviteur de la France : la 4L ! ".

   Voici ce qu'écrit notre ami, connu pour passer les confinements que nous subissons depuis mars 2020 à décortiquer les vieux Play Boy dans un grenier berrichon :

   " Ma mère en possédait une vert pomme. Et vous ? Evoquer le souvenir de la Renault 4, 4L pour les intimes, c'est replacer l'automobile au coeur des familles. La 4L dit beaucoup de notre position perdue. Rappeler ses heures glorieuses, c'est faire l'éloge d'une France capable de retisser des liens distendus entre ruralité et urbanisme. La 4L fut cet objet populaire, trésor national simple et émouvant, pratique et non dépourvu d'un charme rustique, ami des jeunes et des vieux, aussi à l'aise en ville qu'à la campagne, qui provoque, soixante ans après son lancement, le sourire. Témoin des temps heureux, la 4L illustrait la foi dans la valeur travail et le refus de l'immobilisme. "

   On ne saurait mieux dire.

   C'était en 1969. L'année précédente, j'avais obtenu le permis non sans difficultés. Empoté et encore un peu boutonneux, je perdais tous mes moyens quand il fallait faire un créneau ou démarrer en côte. Amélie Nothomb dit que la jeunesse est un talent, or entre 15 et 19 ans je n'eus pas ce talent-là. J'étais trop refoulé, trop confit, trop peureux de devenir libre. Je fis mai 68 du côté du petit peuple réactionnaire, ce que je n'avoue jamais sans une certaine honte. J'ai trouvé une formule qui vaut ce qu'elle vaut : " Je ne regrette pas d'avoir été de droite, je regrette de l'avoir été à un niveau trop bas. "

  L'éclaircie vint à partir de 1969, en grande partie grâce à ma première voiture : une 4L, bien sûr ! Elle était bleu délavé et appartenait au modèle le plus archaïque, celui qui n'avait que trois vitesses et des pare-chocs ronds. Par un pédantisme un peu balourd, j'écrivis à l'arrière, à la peinture noire, la maxime grecque Speude bradeôs, Hâte-toi lentement. Quelques jeunes villageoises furent brièvement fascinées.

   Finalement, c'était tout de même un beau programme, autant contestataire que nimbé de sagesse ancestrale. Un demi-siècle plus tard, je m'efforce de rajeunir toujours. A tout âge, il faut trouver la bonne manière de fuguer, de s'encanailler, d'aller respirer loin des sentiers battus. Aucune philosophie ne se conçoit sans une dose d'anarchie. Ce n'est qu'un début, continuons le combat ! 

 

 

   9 novembre.

 

   Trente-deuxième anniversaire de la chute du Mur de Berlin. 9 novembre 1989 : une de ces dates que j'aime, quand la liberté ouvre une brèche dans les murailles de l'histoire. Et s'y engouffre. Un mois plus tard, nous étions au marché de Noël de Trèves. Vins chauds et Bratkartoffeln. Je me souviens aussi de cette affiche près de la maison natale de Karl Marx : Wir sind ein Volk ! 

   Avec la chute du communisme, l'Europe redevenait enfin l'Europe. Mais nul ne pensait alors aux nuages sombres qui allaient monter : les ravages de la mondialisation économique, les mouvements migratoires incontrôlables, le réchauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité, etc.

   Hier, un hérisson à l'entrée de la cour. Nous lui donnons un jaune d'oeuf dont il se régale, et puis nous l'installons près d'un tas de vieilles briques sous lequel il se réfugie. J'y mettrai de la paille, au cas où il voudrait en faire son gîte d'hibernation.

   Vers dix heures, juste avant la percée du soleil, des instants de nacre.    

 

 

   13 novembre.

 

   On n'est pas sérieux quand on a 17 ans ! Un soir, comme d'habitude, la lycéenne part faire son jogging. On l'imagine élégante, svelte et déterminée. La forêt l'attend. La forêt l'attire. Et puis soudain, venu d'on ne sait où, un autre désir prend possession d'elle. Elle dévie de sa route. Elle entre dans un rêve où le mensonge, peu à peu, s'élabore. Car la vérité, voyez-vous, est un pays sans chemin.

   On la retrouve le lendemain à Sablé-sur-Sarthe, mais ça pourrait être Thionville ou Romorantin. Il y a dans tout ça du Rimbaud et du Grand Meaulnes. L'envie irrépressible de créer sa propre fête étrange...Il ne s'agit pas d'approuver. Il ne s'agit pas de condamner. Il s'agit de ne pas trahir ce qui reste en nous d'adolescence, de ces feux d'herbe qui soudain nous embrasaient et dont nous ne disions mot. 

   Arrêtons-nous là. Laissons les indécents pontifier. Taisons-nous. Toute transgression suscite en moi un mélange de silence et de respect. C'est l'ivresse des forêts, de la danse sous les étoiles, de la fugue vers les horizons enchantés. Beaucoup ne comprendront jamais. Mais on ne leur en demande pas tant.

 

 

   19 novembre.

 

   De tous les sentiments humains, la nostalgie est l'un des plus tenaces, et en même tant des plus galvaudés. Elle obéit aux mêmes règles que la monnaie : la mauvaise nostalgie chasse la bonne. Quiconque se laisse aller a toujours l'âme qui pleurniche ou qui pleure. Il faut se délivrer de cette camisole.

   La nostalgie, oui. Mais qu'elle soit jeune, déliée et intelligente. Qu'elle soit une danse.

   Ces pensées au débotté me viennent en réécoutant les chansons d'Alain Barrière. Vibrantes et illuminées.

   Près le la fenêtre, l'oranger commence à fleurir. 

  

 

   26 novembre.

 

   Note retrouvée :

   " Reims, 15 avril 2016. Météo fougueuse. Alternance d'éclaircies et de ces brefs passages nuageux que les moissonneurs de jadis appelaient des poiriers de Champagne.

   Passage à la FNAC. J'achète Mouvement de Philippe Sollers, l'une des dernières belles plumes de Saint-Germain-des-Prés. Page 171 : " Je suis un Blanc occidental, porteur de microbes. J'irai en enfer, c'est sûr, obligé de boire de l'eau bouillante dans le feu éternel."

   Vers 11 heures, en attendant le feu éternel, une Affligem blonde à la terrasse du Gaulois. C'est paraît-il l'une des terrasses les  plus lucratives de France. Les arbres ont de l'avance sur ceux des Ardennes : il sont déjà feuillés de vert tendre, comme dans une toile de Sisley.

   Près de la galerie Condorcet, les chevaux de bois vénitiens tournent presque à vide et sans musique. Cette vacuité muette me plaît.

   Le soleil monte juste à l'aplomb du clocher de l'église Saint-Jacques. Il me cuit la joue gauche, qui est à Carpentras, pendant que la joue droite est à Copenhague.

   Pas de doute : on est bien à Reims."

 

 

   30 novembre. 

     

   La radieuse Joséphine Baker entre au Panthéon sans vraiment y entrer, puisque sa dépouille mortelle restera au cimetière marin de Monaco, comme Paul Valéry repose à celui de Sète. Elle échappe donc au pire : cette nécropole glaçante et colossale que je n'ai visitée qu'une fois avec la hâte impérieuse de m'en sauver. 

   Mes amis, de grâce, ne me panthéonisez jamais ! Je vous en voudrais à mort ! Un cimetière marin ou forestier ferait mon affaire, mais la dispersion de mes cendres dans la nature aussi : de l'air, des feuillages, des oiseaux, des eaux qui bondissent...

   La compagnie de certaines femmes ne me déplairait pas non plus : Juliette Gréco, Denise Glazer...Bref il me faut du style, de la concision, mais surtout pas de marbre !

 

 

   1er décembre.

 

   Ce matin, un pic épeiche mâle piochait dans les basses branches de l'if de la cour. De la fenêtre de la cuisine, je remarquais l'intensité de ses couleurs, surtout le rouge garance dans le chromatisme restreint d'une journée nuageuse et détrempée.

   Mais on ne sait jamais tout : en consultant le Lars Jonsson, j'apprends qu'il existe une race nord-africaine, avec plus de rouge au bas-ventre et un peu à la poitrine. Dans ce cas, le pic épeiche est appelé numidus. La race numide ! J'adore...De la gloire de Carthage, il ne reste qu'un nom d'oiseau.



11/04/2021
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