La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

UN PARISIEN A RETHEL, LUNDI 4 SEPTEMBRE 1905.

  En 1905, la météo de la fin de l'été fut très agitée. Entre le 26 août et le 10 septembre, les tornades ravageuses se succédèrent dans l'ouest de la France et la région parisienne. Mais Le Petit Parisien préférait faire ses gros titres de la guerre russo-japonaise en Extrême-Orient. C'était très loin donc un peu folklorique ; ça reposait de la contemplation douloureuse de la ligne bleue des Vosges et du souvenir des provinces perdues. Depuis que l'Alsace était allemande, il paraît que les cigognes aussi pleuraient...

  A Paris, début septembre, André Gide, grand bourgeois lettré et cyclothymique, fait ses valises. Il est toujours en partance : le château de Cuverville, en Normandie, l'Algérie, l'Italie, l'Allemagne...Cette fois, il fait ses valises pour le Midi, où il va attraper la migraine.

  Le mardi 5 septembre, à quatre heures du matin, il écrit ceci :

  " Fantastique apparition de Lyon, dans un brusque réveil, précisément au passage du Rhône. Surgissement indistinct des toits gris, couleur d'ombre, sous un ciel couleur de jus de fruit savoureux. Une acide fraîcheur emplit l'air d'un goût de groseilles, et le Rhône promène au travers un reflet chatoyant d'ombre et d'aurore mélangées. Puis le rideau retombe ; on se plonge dans une espèce de torpeur dont on cherche à faire du sommeil. Mais non ; à peine ai-je pu dormir un instant cette nuit ; ma pensée, que la fuite du train accélère, s'amuse à voyager éperdument. Comme malgré moi, je compose et j'apprends des phrases que je veux écrire au réveil."

  De la  prose alerte que j'aime.

  La veille, lundi 4 septembre 1905, un Parisien passionné de photographie est à Rethel, dans ce Rethel d'avant le grand incendie de 1914 que le peintre Eugène Thiéry a fait revivre sur les fresques qu'on peut voir dans le grand salon de l'hôtel de ville. Rues étroites. Maisons à pans de bois et encorbellements. Une sorte de petit Troyes, anéanti en quelques jours un mois après la déclaration de guerre. Et dans cette fournaise atroce, Eugène Thiéry, d'ailleurs, perdit son père et sa mère.

  Ce Parisien de la Belle Epoque a pour habitude de coller ses photos développées dans un album qu'il agrémente de notes. Et ce matin, à Saulces-Monclin, mon ami François Guérin m'en montra quelques-unes, que je m'empressai de recueillir comme autant de petits faits vrais et d'instants volés au temps :

  " Rethel. 4 sept. 1905. Lundi.

  Un coin du marché sous la Vieille Halle. A remarquer les pavés, et aussi qu'il y a toujours un chien dans le champ de l'appareil."

  " Rethel. Lundi 5 sept 1905. [ Erreur : c'était bien le 4.] Le marché du lundi autour et sous la grande halle. Montagnes de choux à droite ! Tous les cultivateurs des environs y envoient leurs légumes et fruits."

  " Rethel. Le marché du lundi. Un troupeau de chevaux et d'ânes passait. Je m'y suis mêlé. Cette fois il y a un chien et un chat. A remarquer le type de la fillette à droite, les yeux bridés, le nez camus, face rappelant le type asiatique ! "

  " Rethel. Le marché du lundi. Une automobile en panne sur la place de Ville. A regarder à la loupe la dame et la fillette aux grands voiles de toiles écrue. Elles sont restées là plus de deux heures. Une panne d'auto c'est toujours amusant !"

  " Rethel. Maison de la place de la Halle. A remarquer que la maison n'est d'aplomb qu'à partir du premier étage. A remarquer aussi les pavés. Leur grosseur et leur inégalité en font de rares curiosités mais aussi le supplice des piétons parisiens." 

  Entre le monde de Gide et celui des vendeurs de choux de Rethel, un abîme.  Mais à ces lignes si miroitantes de vie, je ne vais tout de même pas ajouter une homélie sociale. Ce serait sacrilège. Restons des voyageurs et des butineurs avec, en matière de prêt-à-penser, un bagage très léger.           



10/02/2018
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