La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

RIMBAUD ET LE ROSIER FUIREUX

   Quand je dis, l'air de rien, que je suis cousin avec Arthur Rimbaud, on croit que je me vante. C'est pourtant vrai. A la fin du prétendu Grand Siècle, alors que celui si fut si tragique et calamiteux dans nos campagnes, un couple de Saint-Lambert, près d'Attigny, eut deux garçons. Rimbaud, par sa mère, descend de l'aîné, et nous, les Féquant, nous descendons du cadet. Je remercie le généalogiste Michel Lefort de l'avoir établi avec certitude ! 

   Mais l'essentiel n'est pas là. Le Rimbaud que les Ardennais vénèrent communément n'est pas exactement le mien. L'enfant de Charleville et de Roche, chez eux, occulte le poète, qu'ils font tout pour fuir, sans même s'en rendre compte. Ils se gavent des premiers poèmes, certes, mais dès que le bateau devient trop ivre, ils l'abandonnent. Aux "plaines poivrées" et aux "braises de satin", ils préfèrent les bons soirs de septembre et les soldats morts près des ruisseaux. Labourages et pâturages. Guerres sanglantes et paix épaisses. Ils veulent rester au coeur de ce que Rimbaud appelle "la réalité rugueuse à étreindre", dans la dernière page, splendide entre toutes, d'Une saison en enfer. Son œuvre culmine ici, ainsi que dans quelques strophes des derniers poèmes. Apprenez  par cœur ces  extraits. Récitez-les quand vous marchez seul, que ce soit dans les forêts d'Ardenne ou sur les pistes mongols. De poésie, on ne peut parler que poétiquement. Ou alors rien.

   A ce sujet, je viens de retrouver dans mes vieux papiers une longue lettre manuscrite de Pierre Petitfils, le biographe de Rimbaud. Il me l'avait envoyée le 19 février 1988. Je lui avais posé quelques questions en vue d'une conférence. " Vous me posez des questions qui sont en dehors de ma compétence. Je suis historien de Rimbaud, non commentateur. Je ne connais que deux choses : la vie et l'œuvre du poète. La vie est un tissu de faits objectifs, le texte est immuable. Autour de ces choses sûres il y a une floraison incroyable de bavardages, d'explications, de polémiques. Je ne m'y suis jamais intéressé. Chacun a le droit de penser et de publier ce qu'il veut, mais ce verbiage ne fait qu'obscurcir Rimbaud."

   Une autre anecdote, qui a trait à l'élucidation du texte. J'achète à Reims en janvier 1973 le Rimbaud de la Pléiade. L'introduction et les notes sont d'Antoine Adam. Dans la deuxième strophe du vaste poème Les premières communions, on trouve une allusion aux sentiers campagnards, aux buissons et aux rosiers fuireux. La note d'Antoine Adam précise ceci, page 911 : "On nous dit que fuireux est un mot ardennais pour foireux. Il resterait à nous expliquer ce que peut être un rosier foireux."

    Aussitôt je lui écris pour lui donner la réponse : j'ai encore entendu couramment dans mon enfance les villageois parler des rosiers fuireux pour désigner les églantiers. La foire ou la fuire étant bien sûr la diarrhée. Dans les éditions ultérieures, Antoine Adam a donc éclairci le mystère. Mais il en reste un : quel rapport entre cet arbuste aux fleurs élégantes et les flux de ventre des humains? Le fruit, comme on sait, est le gratte-cul. En français châtié, on l'appelle le cynorhodon, ce qui signifie en grec "rose de chien", parce qu'il était censé guérir des morsures. La confiture de cynorhodons, elle, est antidiarrhéique. Voici la réponse que me donne l'historien  Jean-Pierre Boureux.

   Mais à l'inverse des nostalgiques du patois et des attelages de bœufs, je préfère que l'églantier s'appelle l'églantier que le rosier fuireux. Les Anglais, amoureux fous des fleurs et des jardins un peu ensauvagés, l'appelle wild rose.  

   [ Jean Hubignon, laboureur à Saint-Lambert, né en 1661, épouse le 15 juin 1682 Jeanne Maigret, née à Vendresse en 1658. Leur fils Nicolas Hubignon est l'ancêtre de Vitalie Cuif, la mère d'Arthur Rimbaud. Leur second fils Jean, mort à Barby en 1726, est l'ancêtre des lignées Féquant,  Brédy, et Doyen qui se croisent et se recroisent sans cesse pendant les deux siècles suivants. L'usage était en effet que les mariages soient arrangés entre cousins germains ou issus de germains : la grosse paysannerie, obsédée par la permanence des patrimoines, était volontiers endogamique. Cette coutume n'a disparu qu'au 20ème siècle. Note du 10 novembre 2017. ]



13/03/2014
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