La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

REMINISCENCES.

  Foix, Ariège. Fin d'une virée pyrénéenne. Une petite place du centre-ville. Un soleil d'après-midi, tranchant vigoureusement les ombres. Nos enfants sont sur des chevaux de bois. Et je dois pédaler pour que le manège tourne !

 

 

  Gray, Haute-Saône. La "Haute-Patate" pour les intimes. On sait peu que cette bourgade à la fois modeste et coquette a été à la fin de l'Ancien Régime l'un des ports fluviaux les plus importants de France. Juste après le pont sur la Saône, à droite en venant de Langres, un parking ombragé. La famille y faisait toujours une halte sur la route des vacances. Gray avait un goût de sandwichs mous et de boissons tièdes. On était à mi-chemin de la Savoie. Quand on allait en Vendée, le mi-chemin, c'était Montargis. A cause de cela, Gray et Montargis sont des cités mythiques dans nos souvenirs.

 

 

  Mykonos, au début des années soixante-dix. J'ai des cheveux longs, je joue à l'historien, voire à l'helléniste, et je me promène en djellaba. Soudain, sur une plage un peu à  l'écart, des nudistes ! Rires, plongées, éclaboussements. Corps bronzés. Seins triomphants des filles. Pubis noirs ou blonds. Brève éclaircie païenne : Apollon, Aphrodite, Dionysos...La Grèce de Sappho, de Lawrence Durell, d'Henry Miller, de Jacques Lacarrière. Et aujourd'hui, le retour des arrière-mondes...

 

 

  Cracovie. La sortie des cours à l'université Jagellon. C'est la plus ancienne de la Mitteleuropa après l'université Charles de Prague. Elle porte le nom d'une dynastie qui régna sur la Pologne et tous les territoires périphériques du quatorzième au seizième siècle. Splendeur des étudiantes slaves. Deux sur trois sont aussi belles que Keira Knightley. Le soir, les infos à la télévision polonaise. Cette fois beauté de la langue. Une fluidité où passe le souffle de la steppe et de la taïga.

 

 

  Zakopane, Pologne, au pied des Tatras. Un jour de marché, en début de printemps. Montagnes enneigées au loin. Braseros fumants. Femmes emmitouflées. Camelots transis. Fourrures à gogo. Hommes aux postures solennelles et aux traits tartares. Ni plus ni moins que l'impression d'arriver au Tadjikistan.

 

 

  Varsovie. Je n'ai qu'une hâte : traverser la Vistule et contempler de la rive droite du fleuve le magnifique panorama sur le vieille ville, ses toits, ses églises. Sous certains éclairages, le tableau est digne des grands peintres hollandais. Mais bien sûr il faut avoir avec soi les dieux du ciel ! Et puis comme un bonheur n'arrive jamais seul, je braque mes jumelles vers les bancs de sable qui émergent du courant à la belle saison...Et là, tenez-vous bien, les sternes naines ! Piailleuses, agitées et pourtant élégantes. Sternula albifrons, pour les férus d'ornithologie. Personne ne parle des sternes naines de Varsovie !

 

 

  Pérouse, Ombrie. Longue montée à pied de la place de la gare à la ville haute. Grande fatigue. Mon sac à dos me fait mal à l'épaule gauche. Je m'assois sous un platane et, au moment où je m'y attend le moins, me revient le souvenir lancinant de Robine, notre matou blanc qu'un cancer vient d'emporter. Il avait douze ans. Chez moi, le deuil des chats est toujours terrible. Je pleurs.

 

 

  Evora, Portugal. Cette ville que j'aime m'éblouit au sens strict : je suis aveuglé par ses façades blanches, écrasées sous le soleil de l'Alentejo. Impatience de me retrouver à la campagne, sous l'ombre violette des chênes-lièges.

 

 

  Abbaye de Tihany, Hongrie. Elle est située sur une presqu'île de lac Balaton. Site admirable. Je frappe à la porterie. Et c'est un moine bénédictin qui m'ouvre ! Svelte dans sa grande robe noire. Parlant un français parfait. Regard clair et traits racés. Je crois rêver...En France, j'aurais été reçu par un "animateur culturel" traînant des pieds.

 

 

  Lindau, Allemagne. Une sorte de petite Riviera  germanique sur le bord du lac de Constance. Des arbres de Judée en fin de floraison. Un monde paisible et bien léché, à mi-chemin du baroque et du bourgeois, garanti par la solidité de la digue et du Deutsche Mark. 

 

 

  Prague, quartier de Vinohrady, c'est-à-dire des vignes. Une moiteur d'été typiquement praguoise, dans une lumière d'un rose un peu roussi qui, dès le mois d'août, annonce l'arrière-saison. Pour trouver un peu de fraîcheur, il faut passer sur l'autre rive de la Vltava et monter jusqu'au parc de Petrin, autour de ce petit bijou immaculé qu'est l'église Saint-Laurent.

 

 

  Timisoara, Roumanie. Nous y arrivons la veille du dimanche des Rameaux, après deux jours passés à Kecskemet, en Hongrie. Tracasseries douanières, les deux pays ne s'aimant guère. Les grandes routes de Transylvanie sont dans un état convenable, mais les voies secondaires ne sont même pas asphaltées. Timisoara, où commença l'insurrection populaire contre Ceausescu, conservera longtemps les traces lépreuses du communisme. Et pourtant on l'appelait jadis "la Petite Vienne" ! On me dit même qu'elle fut la première ville d'Europe éclairée à l'électricité, en 1884. Elle demeure au moins "la Cité des Roses" grâce à ses nombreux jardins et à une célèbre roseraie qui conserve plus de mille variétés.

  L'après-midi, en entrant à la cathédrale orthodoxe, nous sommes saisis par la beauté des chants. Une polyphonie grandiose, océanique, qui semble ne devoir jamais s'arrêter. Et quand nous sortons des enfants qui mendient nous réclament trois choses par ordre décroissant d'importance : des dollars, ou à défaut de dollars des stylos, ou à défaut de stylos des chewing-gums...Tout ça en français ! Le soir à l'hôtel, je relis Danube de Claudio Magris.



19/02/2018
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