La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LILLE, ENTRE LAIT DE BICHE ET BIERE TOURBEE, JUILLET 2015.

  Lille, samedi 4 juillet 2015.

  Comme Augustin Thierry, commençons par un récit des temps mérovingiens !

  Vers l'an 620, le prince de Dijon Salvaert se rendait en Angleterre accompagné de sa femme Ermengaert, alors enceinte. En traversant les Flandres, il tomba dans une embuscade tendue par Phinaert, un géant qui régnait sur le pays par la terreur. Celui-ci tua le prince et son escorte, mais Ermengaert réussit à s'enfuir et trouva refuge auprès d'un ermite, dans une forêt profonde. Quand l'enfant vint au monde, il fut nourri au lait de biche et on lui donna le nom de l'ermite, Lydéric.

  Devenu adulte, Lydéric apprit la vérité sur ses origines, retrouva la trace de Phinaert à Soissons, à la cour du roi Dagobert. En 640, Lydéric tua Phinaert, s'empara de ses terres et fonda la cité de Lille.

  Au pied du beffroi, on peut voir les statues modernes de Lydéric et Phinaert, sous le grand lys armorial de la ville. Celui-ci est depuis le Moyen Age un lys blanc sur fond rouge, et non pas comme à Florence un lys rouge sur fond blanc. Il évoquerait les iris d'eau qui fleurissaient jadis en grand nombre dans les marais de la vallée de la Deûle.

  Si on admet que l' histoire de Lydéric et Phinaert relève en grande partie de la légende, bien qu'il n'y ait jamais de fumée sans feu, alors la capitale flamande entre dans l'histoire en 1054 : elle figure sous le nom de Castrum Illense, le Château sur l'Île,  dans le récit d'une expédition de l'empereur germanique Henri III contre le comte de Flandre Baudoin V.

  Nietzsche, que je cite souvent, dit qu'il faut mettre au minimum trois siècles entre soi et l'époque. En voilà trois ou quatre fois plus : notre refuge est bien préservé !

  En début d'après-midi, un vent d'ouest vif comme un alizé se mit souffler dans les grands platanes du boulevard de la Liberté. Nous prenions en famille un diabolo menthe à la terrasse du Georges V : je compris alors que la canicule lâchait prise.

  Ensuite, longue balade dans la vieille ville, ce réseau incroyable de rues courtaudes et de placettes ombragées, tandis que les badauds faisaient les soldes. La foule ch'ti, à nulle autre pareille, brasse avec un bonheur sans cesse renouvelé toutes les classes sociales, tous les âges et toutes les ethnies. On se prend au jeu. Il suffit de secouer un peu son beffroi intérieur.

  Je m'attarde bien sûr parmi les étalages des bouquinistes, dans le cloître de la Vieille Bourse. Le supplément hebdomadaire du Petit Parisien , qui valait cinq centimes en 1900, vaut maintenant six euros. Or six euros, c'est à peu, en monnaie contemporaine, la valeur du franc-or. Donc ce vieux journal a vu sa cote se multiplier par vingt en un siècle. Enterrement de Mac-Mahon, attentat contre Guillaume II, feux de la Saint-Jean en Bretagne : toute une actualité aux couleurs défraîchies défile devant moi, tandis que le Solar Impulse, le premier avion à propulsion solaire, vient de boucler son tour du monde. 

  Le soir, apéritif au bar de l'Hermitage Gantois, un hospice fondé en 1462 pour accueillir les malades et les vieillards, et qui est devenu en 2003 l'un des hôtels les plus sélects de la ville. Le cadre est demeuré gothique flamand, avec d'élégantes façades de brique et une chapelle médiane où le lectionnaire est encore ouvert devant le maître-autel. Pour un peu, on imagine que Charles le Téméraire va entrer et faire ses dévotions avant de prendre gîte avec sa cour...

  Le bar occupe la cour principale, qui a été recouverte d'une verrière délibérément contemporaine, et ce mariage architectural est des plus réussis.

  Le duc de Bourgogne n'arrivant pas, nous commandons une bière tourbée. Je me sens vite un peu "assoté", comme dirait Marguerite Yourcenar, qui a passé son enfance au  château du Mont-Noir, tout près d'ici.

  Par les temps qui courent, névrotiques et pénitentiels, il convient de revenir parfois à la saine sagesse antique : "Buvons avant de revêtir le manteau de poussière !"

 

  Dimanche 5 juillet 2015.

  Ce matin, toujours à Lille, une de ces hautes révélations inattendues comme la vie en réserve peu : marchant dans le jardin Vauban, je vois un cercle de personnes, hommes et femmes confondus, former un cercle sur le gazon. Un maître asiatique est parmi eux. La séance hebdomadaire de taï-chi commence. Je suis impressionné par l'harmonie collective des gestes, par la densité spirituel de ce silence.

  Et alors le maître me fait signe d'approcher. J'entre dans le cercle. Certes ma synchronisation laisse à désirer, mais la magie opère immédiatement : me voici emporté par cette gestuelle lente, par cette danse muette de célébration du monde. Instants pléniers !

  Le reste de la journée se passe au Louvre-Lens. L'exposition D'or et d'ivoire, sur les interférences des arts français et toscan au treizième siècle, est l'une des grandes expos de l'été en France.

  Dans l'autre aile du musée, qui présente les grandes oeuvres du Louvre selon l'ordre chronologique, long arrêt devant La Grande Bacchanale de Nicolas Poussin. Et comme toujours je me focalise sur le ciel d'arrière-plan, contraste violent de masses nuageuses sombres et de grandes plages bleues, irradiées d'argent par un soleil qu'on ne voit pas. Il y a chez Poussin une solennité, un ordonnancement  souverain des choses qui m'ont toujours impressionné. C'est sans doute un reste de ma culture paysanne : j'aime le grandiose, ce qui se déploie dans l'infini. Et je cultive ce trait d'archaïsme qui, au-delà de Poussin, me rattache aux héritiers d'Hésiode et de Virgile, y compris les plus humbles d'entre eux. Nous sommes de la race qui ne reniera jamais ses dieux.



27/01/2018
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