La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LES TETRAS DU SCHNEEBERG, VOSGES, AVRIL 1984.

  Forêt du Schneeberg, au-dessus de Wangenbourg, nuit du 7 au 8 avril 1984.

  Nous ressentions jusqu'à la moelle des os l'affrontement des deux nuits : celle de la sapinière, remplie de souffles violents et de craquements ; celle du ciel, luisante, avec des brillances d'anthracite. Notre cabane de branchages, hâtivement plantée sur un névé, nous jouait sa rassurante musique de feuilles sèches.

  Les premiers jours du printemps avaient été exceptionnellement neigeux sur tout le nord de la France. Nous étions arrivés dès le crépuscule à la lisière de la place de chant, vers huit cents mètres d'altitude. La consigne était stricte : immobilité totale, aucun bruit. La rencontre des dieux se mérite. Or de tous les dieux des forêts, le grand tétras, Tetrao urogallus, est l'un des plus grands.

  Avant de monter, j'avais encore lu chez mon ami de Wasselone la notice alarmante de Christian Kempf dans son manuel Oiseaux d'Alsace :

  " La distribution du grand coq de bruyère en France se limite actuellement aux Pyrénées, au Jura, aux Alpes de Haute-Savoie et aux Vosges. Cet oiseau difficile à observer du fait de ses moeurs retirées semble en régression partout en Europe et particulièrement dans les Vosges. C'est du moins l'impression première que rapportent tous ceux qui, depuis plusieurs années, voire quelques décennies, connaissent le grand tétras sur la rive gauche du Rhin."

  J'étais allongé sur le névé, transi dans mon sac de couchage médiocrement isolant.

  A minuit, un moyen-duc lança son hululement doux. A quatre heures, on entendit la croule rauque d'une bécasse.

  Branchés en lisière de la lande, deux coqs se mirent à chanter, à s'invectiver de loin. Ils trépignaient selon un rituel ralenti et symétrique. Nous distinguions leur queue en roue, leur coup barbu qui se renversait en arrière après le fameux bruit dit "du bouchon qui saute". L'étrange scène se poursuivit à terre. Ils étaient maintenant beaucoup plus près de nous. Volatiles non pas monstrueux dans l'absolu, mais d'une beauté qui relève d'un ordre plus ancien que les harmonies actuelles, dont tant d'oiseaux expriment le florilège. Le grand tétras est chez les oiseaux ce que l'ours brun est chez les mammifères, et d'ailleurs il fréquente les mêmes espaces inviolés, les mêmes forêts primitives. 

  Il est l'oiseau du temps des Lapithes et des Centaures, gros automate solennel martelant de ses  pattes le sabbat printanier de la sylve boréale. Telep ! Telep ! Et il se pavane lourdement. Rien à voir ni avec le roucoulement doux du tétras-lyre, ni avec la crécelle basse du lagopède. La suite est quasi caricaturale : un poc ! de bouteille qu'on débouche, puis une finale hachée par des cisaillements rapides. Si, par malheur, ce dindon des origines disparaissait, des millénaires d'histoire naturelle s'ébouleraient d'un seul coup. Les forêts montagnardes d'Europe seraient bien près de devenir des Bois de Vincennes. Le sacré serait définitivement perdu.

  A cinq heures, une lueur lente et verte suinta des tentures de lichens.

  Les fûts des sapins et des hêtres s'allumèrent d'un filament rose.

  Et dans tout le sous-bois passa l'inévitable malaise du petit matin.

  Les grands tétras s'envolèrent avec un bruit énorme. Des sangliers traversèrent le layon. Bientôt de soleil levant empourpra la crête oblique du Schneeberg, cette montagne qu'on dit encore hantée par des divinités nordiques.

  Je n'avais plus réellement froid. Je m'étais dépouillé de tant de choses pour monter ici que le froid me traversait le corps sans le meurtrir.

  Le lendemain, l'image de la parade des coqs de bruyère ne me quittait pas. Je m'étais promis de me trouver avant le lever du jour au sommet du Hohneck, à 1366 mètres, qui est le point culminant de la ligne faîtière du massif vosgien. Le Grand Ballon atteint 1426 mètres mais il se trouve sur une crête latérale.

  Spectacle inoubliable. Les dômes roux des Hautes-Chaumes  s'alignaient vers le sud sous une lune qui les étalait démesurément, les faisant luire, ici et là, comme des carapaces étamées. Il gelait. La ressemblance avec les Hautes-Fagnes ardennaises était étonnante. La forêt alsacienne, en contrebas, lançait vers la montagne son assaut immobile, d'un noir d'encre.

  J'aime ces moments où je n'existe plus que submergé par le silence cendreux de la lune.

  Quelques points noirs se déplaçaient sur le névé le plus proche, qui subsiste souvent jusqu'au milieu de l'été : une harde de chamois montait au gagnage. Mais ce n'était pas avec eux que j'avais rendez-vous, non plus qu'avec les coqs de bruyères. L'air était si transparent que j'attendais autre chose.

  Des triangles blancs, harmonieusement découpés sur l'horizon, apparurent à la droite du soleil levant avec une netteté impeccable. Des paillettes pourpres ornaient les arêtes les plus vives.

  Appuyé contre un rocher, j'aurais voulu toucher ce bijou auquel mon oeil était rivé, mais dont rien ne me permettait d'apprécier ni la taille ni la distance.

  C'étaient les sommets de l'Oberland bernois, à deux cents kilomètres à vol d'oiseau.

 

  [ Ce récit a été publié sous une forme légèrement différente dans La Lampe d'Argile, carnet d'un marcheur, dont les éditions Arch'Libris, de Charleville-Mézières, ont donné en 2014 une version bibliophilique, revue et corrigée. En 1939, un recensement des grands tétras organisé par les Eaux et Forêts indiquait une population totale de cinq cents coqs pour l'ensemble des forêts vosgiennes. En 1975, il n'en restait plus qu'une centaine. Aujourd'hui, une cinquantaine de couples se maintiennent difficilement. Le grand tétras a disparu complètement des Alpes françaises au début des années 2000 sans que beaucoup s'en émeuvent : l'époque est au panda... A ce jour, les Pyrénées restent le dernier bastion solide  de cette espèce magnifique en France. Mais les effectifs y diminuent aussi. Et il s'agit d'une race endémique, un peu comme l'isard se distingue du chamois alpin.

  Grand preneur de notes devant l'Eternel, je retrouve dans mes archives la mention d'une vidéo animalière empruntée en juillet 1997 à la médiathèque de Saint-Denis, à la Réunion : Le grand tétras des Pyrénées,  éditions Ediloisir. La présentation est d'Emmanuel Menoni, qui a consacré une thèse au sujet. Il indique une population totale, poules et coqs, de trois mille individus pour les Pyrénées françaises et deux mille pour les Pyrénées espagnoles.

  Dans les Alpes françaises, il restait environ trente couples de grands tétras en 1970. La dernière femelle a été repérée en 1992 sur le plateau tourbeux de Loëx, au-dessus de Taninges, en Haute-Savoie, dans un biotope d'une grande richesse où vivent encore la gélinotte, le tétras-lyre et le pic tridactyle.

  Il est sidérant de penser que le "grand coq" a subsisté à l'état sauvage dans les Ardennes belges jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle. Aujourd'hui c'est le tétras-lyre qui est en train de disparaître, tandis que prospère le lourd cliché qui consacre le sanglier comme animal totémique des Ardennes.

  J'accepte d'être ardennais parce que le mot a une connotation forestière et internationale. Il y a des Arden au Danemark, en Angleterre, au Canada, aux Etats-Unis, en Australie. Mais en tant qu'Ardennais, je n'appartiens pas au clan du Sanglier. J'appartiens au clan du Tétras. Note de février 2018.]



14/02/2018
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