La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

DE VEZELAY A AUTUN, MAI 2011.

  Vézelay, 15 mai 2011.

  A l'hôtel Le Compostelle, dans la salle du petit-déjeuner, la télé diffuse en boucle les images inouïes de DSK, directeur du FMI, l'un des hommes mes plus importants du monde, menotté entre deux policiers. Etrange de recevoir au réveil cette nouvelle comme un seau d'eau froide, quand sonne à la basilique un chaste angélus...

  Départ. Premier site typiquement morvandeau : Pierre-Perthuis. Le pont moderne, lancé par dessus la Cure, enjambe l'impressionnante gorge granitique. On domine un second pont, plus modeste et plus ancien. Ambiance de parc japonais, où les infinies nuances du vert jouent leur symphonie calme et silencieuse, tandis que les eaux grondent, bondissent et rebondissent. Pas de fleurs. Elles seraient de trop ici.

  Ensuite, trente kilomètres de marche un peu difficile, dans d'interminables forêts de sapins aux sous-bois oppressants.  Il faut se mettre en jambe, apprivoiser la monotonie de ce massif immensément vide : le Morvan. Petite halte à Cure, car c'est aussi le nom d'un village, puis à Saint-André-en-Morvan, dont Corot a peint l'église. Je traverse le lac de Crescent par un pont sur la  " queue du lac ", et puis après une ultime montée, arrivée à Marigny-l'Eglise. 450 mètres d'altitude. Comme les Hauts-Buttés, dans les Ardennes. Soirée très fraîche. L'air sent le soir montagnard : résine, fougeraie, bois humide. Je décide de passer la nuit au gîte communal avec trois autres randonneurs.

  L'un me dit : "Quand vous regardez ce paysage forestier, on dirait que vous le buvez ! "

  C'est l'un de ces compliments qui arrivent quand on ne s'y attend pas, et dont on se souvient.

 

  17 mai 2010.

  Troisième jour de marche. La journée commence par dix kilomètres parcourus à jeun : aucune boulangerie ni aucun café ne sont ouverts à Ouroux , d'où je démarre après avoir passé la nuit dans un gîte d'étape de la mairie : une chambre modeste mais confortable qui donne sur la place.

  Soudain, le lac de Pannecière apparaît, miroir de plus de 500 hectares, béance aveuglante où s'engouffre le ciel. A Chaumard, je trouve enfin de quoi me restaurer. Moment agréable, sur une terrasse à l'ombre. Deux clients sur trois sont néerlandais. Une photo dans le bar : le plus gros brochet pêché dans le lac, quatorze kilos ! Mais il n'y a pas de silure, me dit un pêcheur, car l'eau est trop froide.

  L'après-midi, chemin de croix sur 13 kilomètres entre Chaumard et Château-Chinon. Sac trop lourd. Douleurs violentes dans l'épaule droite. Soleil brûlant tout le long de la montée vers Château-Chinon. La petite ville occupe une butte à 560 mètres, au-dessus de l'Yonne qui est ici une toute petite rivière. Elle prend sa source un peu au sud-est, dans la tourbière du mont Préneley.

  Modeste pèlerin, j'arrive dans une des capitales de la Mitterrandie, principauté bien plus barrésienne que socialiste, mais qui s'en plaidrait ? Fourbu, je visiterai la ville demain...

  Installation à l'hôtel du Lion d'Or, dans une chambre modeste à 45 euros. Je laisse le fameux Vieux Morvan aux dévots fortunés du Grand Timonier, en fait un mandarin hanté par les livres, les femmes et la mort. Tout ça bien sûr va ensemble. Mitterrand a totalement raté sa carrière : il aurait dû devenir écrivain...Et même écrivain de droite.

 

  18 mai 2011.

  Matinée à Château-Chinon. Dans ce Paray-le-Monial de gauche, les églises, les chapelles, les calvaires et les vieux arbres sont entretenus avec une méticulosité de béguinage flamand. On est loin de la lutte des classes ! La salle Louise Michel et le centre culturel Condorcet sont là pour que les hiérarques socialistes ne se sentent pas trop dépaysés : il ne faut pas désespérer Télérama.  Le site urbain atteint 609 mètres à la butte du Calvaire, accessible par un raidillon sévère mais ombragé. De là, vue immense vers l'est : tous les plateaux et les dômes les plus élevés du Morvan, dont le point culminant, le Haut-Follain, à 901 mètres.

  A l'heure de l'apéro, je fais la connaissance au Lion d'Or de Michel Juillot, vigneron et négociant à Mercurey, qui doit livrer cinq tonneaux de rouge à l'hôtel. Je donne un coup de main pour faire rouler les barriques. 

  Monsieur Juillot a 72 ans, roule les r à la bourguignonne, et garde un bon coup de fourchette bien qu'il vienne de subir un triple pontage coronarien. Personnage à la Simenon. Il démarche et il vend dans une trentaine de pays : Europe, Canada, Japon, etc. Sa femme l'accompagne. Ils acceptent de me conduire à Autun, où ils doivent faire une livraison. Je parcours donc 40 kilomètres avec eux, à l'avant de la camionnette. Rencontre inoubliable !

  Je quitte les Juillot devant la gare d'Autun et prend une chambre pour deux nuits à l'Hôtel de France... 

 

  Autun, 19 mai 2011.

  Par le velux ouvert de ma chambre, j'ai profité de la fraîcheur de la nuit.

  Autun la Romaine. Autun la Romane. Autun la Bourguignonne. Entre tant de villes, celle-ci est chère à mon coeur. Comme Laon ou Bamberg. Comme Langres ou Arezzo. Dans les temps aliénés et embrigadés où nous entrons à reculons, que ces vieilles cités font du bien ! Leurs venelles moussues. Leurs fontaines. Leurs senteurs de buis. Leurs clochers flamboyants. Lutinons sans modération l'Europe chrétienne avant qu'elle ne sombre...

 Ce matin, montée à la cathédrale, que j'ai déjà visitée deux ou trois fois. Assis dans le Clos Gislebertus, au sud de l'édifice, je laisse mon regard jouir d'un parterre de rhododendrons mauves et puis soudain accompagner la flèche de pierre dans son ascension, jusqu'au zénith.

  Le ciel est d'un bleu voilé, ce qui atténue les ardeurs des jours précédents. La toiture vient d'être refaite en tuiles vernissées, d'un ton légèrement cuit, parcouru d'amples ondulations vertes. C'est d'une beauté incomparable.

  Vers 10 heures, le soleil qui monte derrière le chevet éclaire à contre-jour les rhododendrons. J'entre par le portail nord. Le contraste entre la nef romane et le choeur gothique est moins violent qu'à Vézelay, car les parties basses du choeur sont demeurées romanes, avec pilastres cannelés à l'antique. A gauche, une chapelle élevée par le célèbre cardinal Rollin conserve son nom ancien de " revestiaire ", comprenez de sacristie.

  Sobre repas à la terrasse d'un restaurant de la place du Champ de Mars, " unter den Linden ". Petits paninis végétariens à la tomate et à la mozzarella, avec un ballon de vin blanc d'Orvieto.

  Je suis a Autun. Cela suscite en moi tant d'échos que mon plaisir s'en trouve comblé.  L'égotisme voyageur est une grâce qui ne s'épuise pas. 

 

  20 mai 2011. Toujours Autun.

  Matinée à la bibliothèque municipale, un pigeonnier au deuxième étage de l'hôtel-de-ville. C'est délicieusement vieillot, chaleureux comme étaient les librairies de province au temps de Geneviève Tabouis et de la brillantine Forvil. 

  Ensuite, tandis que le temps vire à l'orage, une heure d'autocar jusqu'à Chagny. Contraste étonnant entre les communes viticoles, riches et tirées à quatre épingles, et les communes sans vignes, grises et impécunieuses.

  De Chagny à Dijon, le TER. De là, je reprendrai jusqu'à Reims l'antique "Dijonnais". La Côte de Nuits défile à gauche, sous les éclairs qui zèbrent le ciel. C'est entre Nuits et Gevrey-Chambertin que la Côte est la plus ample et la plus belle. Quand on est comme moi, qu'on ne sait pas trop quoi faire du peu de temps qui nous reste, la Bourgogne conserve un étonnant pouvoir de jouvence, de griserie tellurique. 

 [ On voyait encore il y a quelques années un chapeau de cardinal accroché à la voûte de la superbe nef de Saint-Lazare d'Autun. Il s'agissait du chapeau du cardinal Perraud, évêque d'Autun, mort en 1906. Y est-il encore ? Je n'en sais rien. Allez vérifier vous-mêmes...Merci au Service du Patrimoine qui m'a donné ce renseignement. Note du 31 octobre 2017. ]



17/10/2017
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