La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LE CANARI DE SITIA : NOTES CRETOISES, MAI 2017.

  Orly-Sud, mardi 9 mai 2017.

  Il est midi, mais l'angélus ne sonne pas dans les aéroports. Et celui-ci m'est bien moins familier que Roissy, dont le terminal C2 est la base de départ  pour la Réunion. Dans une heure, embarquement pour Héraklion avec 28 personnes de l'agence Jacqueson Voyages. Après une parenthèse de douze ans, je redeviens accompagnateur.

  A la boutique de presse Relay, devant laquelle j'écris, tout macronise à qui mieux-mieux. La nouvelle vedette est partout. Son visage d'ange aux yeux bleus, qu'on croirait sorti d'un tableau de Fra Angelico, se démultiplie partout en couverture des journaux, comme si on le voyait dans un miroir à facettes.

  Marine boit le vinaigre de la défaite en prétendant que cette boisson la revigore. Mélanchon crache le feu des vengeances prolétariennes en levant le poing, comme au temps du Front Popu, et Fillon, derrière ses tours seigneuriales du pays sarthois, macère dans la saumure de l'orgueil piétiné, de l'honneur bafoué. C'est du Shakespeare franco-français, du Saint-Simon sans les perruques.

  Moi, pendant ce temps, je regarde passer les valises à roulettes, les jolies femmes qui ressemblent à la couverture de Marie-France, les vieux routards qui vont s'encanailler dans les tripots de Bangkok, et puis, de plus en plus nombreuses hélas, les silhouettes noires des épouses belphégorisées par l'islam. " La diversité ", comme on dit dans les sphères politico-médiatiques...J'adore une définition lapidaire de Sylvain Tesson que je viens de lire dans un vieux numéro du Point abandonné sur un siège. " Tribunal islamique : pléonasme."

  Une demi-heure après le décollage, grand spectacle alpestre au-dessus de la mer de nuages. Des Alpes bernoises à gauche au massif du Mont-Blanc à droite. Sommets encore très enneigés, dans une lumière blafarde de film de science-fiction.

  Venise est invisible mais on entrevoit le delta du Pô. Juste avant l'atterrissage en Crète, après trois heures de vol, le fer à cheval de Santorin, et puis au sud, le liseré blanc des Lefka Ori, les Montagnes Blanches, si bien nommées.

 

  Agios Nikolaos, 10 mai 2017.

  A sept heures, au soleil montant, première promenade le long de la mer, en fumant ma pipe.

  Et les premières baigneuses sur la petite plage, juste au pied de l'hôtel. Dans les jardins en terrasses, oliviers, lauriers-roses et néfliers, ces derniers croulant sous les fruits. Toute la nuit, le ressac de la mer m'a bercé - ce bruit hypnotique dont Marguerite Yourcenar dit qu'il est le même depuis le commencement du monde. Du balcon de la chambre, large panorama sur la baie de Mirabella, nom admiratif que lui donnèrent les Vénitiens : ils avaient vu juste, ces altiers patriciens qui colonisèrent l'île pendant des siècles.

  Nous passons la journée sur le plateau du Lassithi, à 900 mètres d'altitude, au coeur des montagnes encore striées de névés. L'hiver, il peut y avoir ici jusqu'à un mètre de neige. Toutes proportions gardées, on se croirait un peu dans un de ces bassins fertiles de l'Himalaya indien ou népalais. Mais je conseille à ceux qui montent sur le Lassithi de s'arrêter à mi-hauteur, au monastère de Panagia Kera, et de s'asseoir un peu sous les mûriers et les orangers qui ombragent la cour. Des mécènes russes financent les restaurations, au nom de la solidarité orthodoxe. Je ne sais pas trop ce que c'est que le christianisme mais je sais très bien ce que c'est que la Chrétienté. Ici, c'est palpable, je suis en terre de Chrétienté et cela me régénère. De même que la vue à couper le souffle sur le triangle neigeux du mont Ida . Et plus bas  la chape immense des oliveraies dont le vent moire un peu le gris argenté.

  Eckhart Tolle a bien raison : " L'identification à l'espace est la libération de la peur. " C'est une autre manière de dire combien les paysages que rien ne défigure réjouissent l'oeil, mais surtout apaisent l'esprit en l'élevant.

 

  Est de la Crète, jeudi 11 mai 2017.

  Retrouvailles avec le monastère de Toplou, au milieu d'une lande venteuse, très fleurie en cette saison, mais sans arbres. Au contraire, autour du monastère, palmiers, platanes et d'énormes buis d'un vert quasi noir. Soleil ardent, aveuglant et vent frais. C'est bien l'Orient ici, celui des Phéniciens, celui de Marco Polo, celui du comte de Gobineau et de tant d'autres. Paysage pierreux et millénaire. Horizon écartelé.

  Le guide grec me dit que le faucon d'Eléonore niche en abondance dans les îlots qu'on voit au loin, posés sur la mer comme des galettes trop cuites et boursouflées. 

  Repas de midi dans un restaurant de la plage, au bout de la fameuse palmeraie de Vaï : feuilles de vigne farcies et darne d'espadon. Grosse affluence. Le tourisme de masse n'est pas ma tasse de thé mais pourquoi mépriserais-je les gens qui ne ricanent pas et qui trouvent ici leur plaisir ?

  L'après-midi, à Sitia, quartier libre pour nos voyageurs. Courte sieste sur un banc public, dans un petit parc qui débouche sur le port. Malgré la crise grecque, Sitia, avec ses longs quais plantés de palmiers, a pris depuis dix ans des allures de riviera heureuse. C'est aussi méticuleusement propre qu'au bord du lac de Genève !

  Je ne dors pas. Je somnole en visualisant, dans le kaléidoscope des années passées, les périodes de ma vie où il me semble que le bonheur coulait comme l'eau d'une source claire. C'est un voyage dans le voyage, diaphane, avec des visages d'enfants qui jouent et qui rient. Tout cela ravivé par le chant d'un canari dont la cage est accrochée à un balcon du voisinage. Au fond, tout bonheur, si tant est qu'il existe, est un peu grec.

 

  Samedi 13 mai 2017.

  Ce matin, Phaistos : un palais minoen en balcon avec vue sur le mont Ida dont les neiges, je le remarque, fondent de jour en jour.

  Toutes les tares de Cnossos sont ici évitées : l'encombrement touristique, les marchands du Temple, l'urbanisation trop proche, les reconstitutions hasardeuses d'Evans, le manque d'ouverture sur les mers d'oliviers.

  A midi, repas dans un restaurant de Matala, l'ancienne station balnéaire où, dans les années 70, les hippies batifolaient sur les plages. Bob Dylan écrivit ici plusieurs chansons. Ne pas avoir été hippie, ne serait-ce qu'un an ou deux, restera l'un des grands regrets de ma vie. Mais entre la société confite et contrite d'où je venais et l'hédonisme païen, l'abîme était pour moi trop large à franchir ; il m'a fallu des décennies pour m'en rendre compte.

  L'après-midi, Gortyne la Romaine, avec son joli odéon dont j'avais gardé un souvenir précis. Et pendant que le guide nous montre l'endroit où Zeus fit l'amour avec Europe, à l'ombre d'un gros platane, je me régale d'un festin de nèfles que je cueille une à une, tout en relisant mes notes en vue d'une intervention que je dois faire dans le car. Il faut que j'avoue que je prépare mes voyages comme Léon Zitrone préparait un mariage royal : en faisant des fiches !

  Une longues procession de moutons et des chèvres à sonnailles passe alors derrière la clôture. Cette musique bucolique est si forte que le guide doit s'interrompre. Il y a alors un de ces moments que j'aime, comme suspendus, envoyés par les dieux. Je ferme les yeux. Je pense aux  " Nourritures terrestres " : " Nathanaël, je t'enseignerai la ferveur."

 

  Réthymnon, 14 mai 2017.

  Notre groupe se sépare en deux. Les bons marcheurs m'accompagnent dans une rando qui occupe toute la matinée : huit kilomètres à pied en descendant les gorges d'Imbros, d'un plateau situé à 750 mètres jusqu'à la mer. Canyon somptueux, dont la largeur se réduit parfois à quelques mètres, alors que nous sommes dominés par des falaises qui ressemblent à celles du Verdon. Le vert sombre des cèdres crétois forme un contraste étonnant avec des pas verticaux de calcaire blanc et des puits de lumière où la roche, sous l'effet des oxydes, prend des teintes d'un roux orangé. Saturation du regard : une sorte d'ivresse.

  Je pense pourtant aussi au 14 mai 1947, il y a 70 ans...C'était un mercredi, la veille de l'Ascension. Ce jour-là mes parents se marièrent. Comme voyage de noce, on leur offrit non pas une escapade en Grèce mais...un pèlerinage à Lisieux !

  Le soir, sur TV5, la prise de fonction d'Emmanuel Macron à l'Elysée. Mais le meilleur vint ensuite : le film d'André Delvaux " l'Oeuvre au Noir", tiré du chef-d'oeuvre de Marguerite Yourcenar et non indigne de lui. Un rôle inoubliable de Gian Maria Volonte dans le rôle de Zénon.

 

  Réthymnon, lundi 15 mai.

  Matinée au monastère d'Agia Triada, une sorte de petit Mont-Cassin grec, face à la chaîne enneigée des Montagnes Blanches. Elles sont moins élevées que le mont Ida, mais leur longue échine règne sur l'horizon méridional. Neige, en grec, se dit khiôn. Je me répète ce mot...

  De tous les monastères crétois, c'est le plus marqué par le classicisme italien. Une délicieuse inscription à l'entrée : " The monastery is open from sunrise to sunset." Le temps vécu, non le temps qui marche au pas cadencé. J'adore cette protestation contre le totalitarisme des cadrans !

  Comme je le répète souvent, un moine somnole en moi. Il se réveille un peu ici. Façade du 17ème siècle, d'une belle symétrie palladienne. Tout le monastère est construit dans une pierre jaune qui se marie parfaitement avec la verdure qui l'entoure.

  Nous entrons dans le cloître. Un moine, à gauche, lit son journal. L'arbre central retient notre attention : il porte trois fruits différents, oranges, citrons et pamplemousses, symbolisant ainsi l'Agia Triada, la Sainte Trinité. Je m'assieds pour écrire près d'un énorme massif de lis. Passent alors cinq silhouettes lentes : trois moines en noir et deux chats blancs.

  A l'intérieur de l'église, les peinture, elles aussi, sont marquées par l'influence italienne. Sous la coupole centrale, face à l'iconostase, un énorme lustre en métal argenté. Je prends place dans une des 24 stalles. Et les yeux mi-clos, je médite, c'est-à-dire que je me donne tout entier au lieu, à ses parfums de cire et d'encens, à sa spiritualité sensorielle, olfactive, dans la grande arche du Temps. Au-dessus de moi, un tableau de l'Anastasis, la Résurrection.

  Dans les caves du monastère, au-delà de la boutique,  les tonneaux s'alignent sur trois rangs, car toutes les hautes civilisations vénèrent le vin. Toutes. Les autres, de facto, s'infériorisent.

  Si on ne doit visiter que deux sites en Crète, je conseille Phaistos et le monastère d'Agia Triada. Des lieux divins.

  Nous passons la mi-journée à la Canée, dont le marché couvert est une sorte de pavillon Baltard en forme de croix grecque. Repas sur le port, une petite crique entourée d'immeubles où domine là encore l'influence italienne : crépis jaunes, ocres ou brun rouge avec des balcons ouvragés. Se laisser envahir par ce bien-être solaire...S'offrir aux couleurs, au odeurs, au miroitement de l'eau...

 

  Réthymnon, mardi 16 mai.

  Dernière journée en Crète. Quartier libre pour le groupe. Quelques personnes m'accompagnent. Elles ont comme moi le goût de la flânerie sous les arbres. Erudition non pas absente mais allégée. Nous passons la matinée au jardin public, qui est l'ancien cimetière turc. Hier soir, à la brunante, je suis déjà venu seul ici. La sono de la guinguette qui est au centre diffusait du jazz classique. Et un jeune pope écoutait en buvant une bière, sa soutane largement déboutonnée.

  Aujourd'hui, pour la journée de plein air des écoles, les élèves de la ville envahissent les allées sans jamais se départir de l'exubérance sage des ados bien élevés. Nul ne crache par terre ; nul ne bouscule les passants. Le niveau moyen, au moins en comportement, est largement supérieur à ce que donnerait en France une telle manifestation. Les filles, surtout, ont de d'allure : beaucoup de blondes aux traits fins, une pratique spontanée de l'anglais et parfois du français, une nonchalance racée dans la démarche...Ici comme ailleurs, la femme est l'avenir de l'homme.

  Vers 11 heures, tandis que le soleil cuit déjà, l'ombre des grands cèdres est bien agréable. Les odeurs poussiéreuses et balsamiques, entre les massifs de bambous, évoquent les jardins tropicaux. Je repense à l'île Bourbon et je n'entends plus les merles européens mais les petites tourterelles malgaches, au roucoulement si doux. Ainsi les jardins tissent-ils en nous leurs réminiscences propres, comme les oasis au long des pistes caravanières.

  Je suis venu pour la première fois en Grèce en 1970, grâce à l'association Athéna, fort dynamique alors. J'avais 21 ans et c'était mon premier voyage aérien. Jusque là je n'avais fait qu'un baptême de l'air dans un coucou de l'aéroclub de Rethel. Après quelques jours à Athènes, je me souviens d'une très belle virée dans le Péloponnèse, puis d'un séjour à Mykonos. C'est là que je vis des nudistes sur une plage, et cela aussi c'était la première fois ! J'aurais dû quitter mes obsessions antiques pour me joindre à eux, mais je ne l'ai pas fait. On dit toujours qu'on n'a qu'une vie ; on n'a surtout qu'une jeunesse.  

  Le soir, dans l'avion qui nous ramène à Orly, je vois soudain apparaître dans le hublot le massif du Mont-Blanc, comme à l'aller, mais de beaucoup plus près. Au soleil rasant, on distingue non seulement la bosse de chameau du sommet, mais aussi l'Aiguille Verte, les Grandes Jorasses, la Dent du Géant. La vallée de Chamonix, elle, baigne dans une pénombre violette.

  A 2 heures du matin, je bois un café dans notre arrière-cuisine de Barby. La fenêtre est ouverte sur une nuit d'encre. Effluves d'humidité printanière, de fleurs de mai. Tout retour au bercail détend l'esprit et, en même temps, impose ses pesanteurs. Où suis-je allé ? N'ai-je pas fait un rêve, sans bouger d'ici ?



28/10/2017
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