La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

JOURNAL DES CLAIRIERES, I, 2014-2017

                                                                            " Penser, c'est chercher des clairières dans une forêt. "

                                                                               Jules Renard, Journal, 28 mars 1894.

 

 

  28 août 2014

  Le silence des taoïste. Le silence des monastères zen, orthodoxes, bénédictins. Le silence près de son feu. Le silence près de son chat. Le silence en écoutant murmurer l'Aisne sur le gravier d'un gué. Le silence des églises de village, l'été, quand le soleil du soir entre par la porte ouverte. Le silence de la Grande Ourse par une nuit de gel. Le silence de ceux qui, comme dit Henri Michaux, " pratiquent le retrait enchanté ".

 

 

  23 décembre 2014

  Après-midi à Laon, la ville-acropole dominée par les quatre tours de sa cathédrale et leurs célèbres boeufs de pierre broutant les nuages, dans les cris des choucas. Laon, comme Lyon la cité de Lug, le dieu gaulois de la lumière. Mais j'aimerais qu'on se souvienne que Lug désigne aussi le lynx chez les Celtes. Pourquoi pas Laon, la ville du lynx ? Il figurerait sur ses armoiries. Et la cathédrale serait le sanctuaire secret de l'Ordre du Lynx, une société mystique aux ramifications mondiales. A mi-chemin de l'Ordre du Temple et de la secte des Illuminati.  Qui peut prouver que cette fiction est fausse ? Personne !

  En passant dans la rue du Bourg, je me souviens soudain de l'ancienne librairie Marville, où j'achetai au printemps 1992 Carnets du grand chemin de Julien Gracq. Ce volume aux pages blanc ivoire et à la couverture d'un rouge très fané  fait désormais partie de mes livres de chevet. Son impressionnisme géographique m'enchante. Quand Gracq dit de Saint-Flour " il y a un rappel de l'Italie dans la manière qu'a la ville de coiffer de ses tours la colline abrupte ", il pourrait tout aussi bien parler de Laon.

  La librairie Marville ayant disparu comme tant d'autres, c'est chez Bruneteaux, rue Saint-Jean, que j'achète Epicure en Corrèze de Marcel Conche. Le philosophe désormais nonagénaire y raconte comment l'athéisme s'est définitivement imposé à lui : c'était un jour de 1956, au volant de sa  4 CV, en revenant d'Evreux : " La souffrance des enfants martyrisés ( par l'homme, la maladie, la nature, etc.) est un mal absolu, c'est-à-dire injustifiable à quelque point de vue que l'on se place... J'en concluais la non-existence de Dieu car, si Dieu existait, alors la vie serait absurde puisque je devrais accepter une justification du mal absolu - injustifiable. "

  Et pendant que Marcel Conche devenait athée, la 4 CV, dit-il, filait à cent cinquante kilomètres-heure.

 

 

  29 décembre 2014

  Les jours les plus courts sont propices à ce que le français classique appelle la récollection : le retour sur soi, la visite de ses propres souvenirs. C'est aussi la saison où l'on s'adonne aux loisirs discrets et méticuleux comme la calligraphie, l'enluminure, l'estampe. Les passionnés de trains électriques refont leur circuits, les philatélistes classent leurs acquisitions de l'année.

  Maurice Plantin, dans la salle à manger de sa vieille maison de Saint-Fergeux, ouvre pour moi ses albums de timbres. Mon regard s'arrête sur l'Ange au Sourire de la cathédrale de Reims. A mon avis, et sans nul chauvinisme rémois, l'un des plus beaux timbres jamais émis par les postes françaises. De couleur lilas, imprimé bien sûr en taille-douce, il date de 1930 et fut tiré à six cent mille exemplaires. 

  Parmi les indices les plus nets de l'affaissement des temps, le déclin de la philatélie.

 

 

  15 avril 2015

  A nouveau la forêt domaniale de Signy-l'Abbaye. Départ de la Vénerie. Grand soleil dans les merisiers en fleurs. Les jeunes feuilles des charmes fournissent le vert tendre de l'arrière-plan. Concert des grives musiciennes. Nous gagnons le hameau de Mainby, à cinq kilomètres de Signy, par trois voies forestières : les Quatre Frères, le Haissault, la Côte Olive. Au coeur de la futaie, quelques cris nasillards du pic mar. Sur les pelouses fleuries des lisières, les premiers paons de jour.

  En 1135, douze moines cisterciens, arrivés d'Igny après cinq jours de marche, fondèrent l'abbaye de Signy, dont la forêt demeure l'ultime témoignage. Maimby fut l'une des granges du domaine. Rien n'insulte à la beauté de la clairière où se trouve le hameau, juché sur une butte : ni lignes électriques, ni éoliennes, ni hangars métalliques. Parfois un milan royal traverse le ciel de ses grands battements d'ailes si lents et si amples. Pays vaste mais non démesuré. Austère mais non inhumain. 

  On franchit un ruisseau sur un madrier. Entre neuf heures et midi, la température passe de dix à vingt degrés. On est dans un printemps d'anthologie.

 

 

  29 mai 2015

  Après Saint-Flour, ville sombre et basaltique, Mende étale sur son adret ensoleillé les tons clairs du calcaire des Causses. On est déjà un peu dans le midi et cela se sent. J'ai séjourné ici il y a quelques années, à l'Hôtel du Commerce. Je voudrais cette fois passer une journée ou deux au Bleymard, tout près du mont Lozère, dont je projette de faire l'ascension. A l'Office du tourisme de Mende, on me propose les Chalets du Goulet, à 1200 mètres d'altitude, à l'orée de la forêt du même nom.

  Je m'y retrouve en fin d'après-midi et immédiatement, comme disent les collégiens, je kiffe !

  Ni plus ni moins qu'une enclave de Finlande heureuse au coeur la Lozère. Tout, ici, apaise et séduit : les chalets, l'ombrage léger des bouleaux, l'oisiveté câline des chats, les fumets de généreuse cuisine familiale.

  En druide placide et inspiré, Yann Kerouault règne sur les marmites. Et puis dans la salle à manger, tout près du poêle à bois, l'étagère aux livres avec deux divines surprises : le Zarathoustra de Nietzsche et les oeuvres complètes de Nicolas Bouvier !

 

 

  30 mai 2015

  La Lozère : de l'occitan Los seres, les cimes. Une étymologie possible parmi d'autres. Des Chalets du Goulet, la montagne culminante du département me fait face et m'attire. Longue échine fauve sous la lumière du matin. Départ à huit heures. Deux kilomètres de descente jusqu'au Bleymard puis douze de montée.

  D'abord la hêtraie d'ubac, drue et sombre. Peu à peu le hêtre fait place au pin, puis aux prairies sourceuses où paissent les vaches à clarine. Après le col, la lande d'altitude. Immense. Crin épais de callune et de genêts peignés par le vent.

  On oblique à droite et soudain apparaissent les tables d'orientation : sommet du Finiels, 1699 mètres. Un panorama au sens strict à couper le souffle : du Puy de Sancy au mont Ventoux ! Par temps plus clair qu'aujourd'hui, on voit aussi les Alpes et la Méditerranée.

  Tianxia, disent les Chinois, " ce qui est sous le ciel ". Il est un peu plus de midi. Quelques marcheurs font des photos. Et puis soudain je me retrouve seul. Seul sur le mont Lozère.

 

 

  23 juin 2015

  Dimanche dernier, pour la fête des pères, repas de famille à Barby.

  Au moment de déplier ma serviette, je remarque qu'elle est brodée d'un solennel FW. Elle provient donc du trousseau de lingerie offert à mes arrière-grands-parents, Pauline Waron et Albert François, pour leur mariage. En 1898, je crois. Albert François était le fils naturel de " la grande Mélanie ", la gardienne d'oies du village. La serviette aura donc bientôt cent vingt ans.

  Mais je pense aussi à une réflexion de Michel Déon : " Dès que les témoins s'éloignent, le passé n'est plus qu'un exercice onirique. A-t-il jamais eu lieu ? "

 

  

   24 novembre 2015

  Premières neiges sur les Hautes Vosges comme sur la Haute Ardenne. Désormais, on chérit d'autant plus les premières neiges qu'on se dit que bientôt, hélas, tomberont les dernières. Planète surchauffée, surpeuplée, livrées à des multitudes faméliques et fanatisées. Et la mer montera...

  Dans le Rethélois, pluie froide avec quelques flocons. J'ai rallumé la cuisinière. La nuit tombe. J'imagine, au plus profond des forêts vosgiennes, sur la basse branche d'un sapin, la silhouette noire d'un gros oiseau : le grand tétras.

  A la mi-novembre 1968, il y avait quinze centimètres de neige sur toute la France. En Champagne, les vendanges avaient commencé le 6 octobre !

 

  17 décembre 2015

  Etranges jours. Si courts. Si doux. Dans une semaine ce sera Noël, et en ce début d'après-midi où j'arpente la banalité rethéloise, il fait dix-sept degrés. On se croirait en avril.  En ville, les livreurs et les déménageurs travaillent en maillot de corps. Les portes des magasins restent ouvertes. Les clients des bars consomment en terrasse.

  " On r'payera ça ! " s'exclame-t-on.

  Comme toujours, la radoterie météorologique meuble le vide des pensées ordinaires. On vit au ras des choses et on s'en contente. Ce tissu d'habitudes est d'une résistance terrible.

  Etrange jours. Si courts. Si doux...

 

 

  2 janvier 2016

  Hier, à la mi-journée, je me suis fait un petit " plateau-télé " avec les restes du réveillon : ris de veau et château Belgrave 1994. C'était le jour et l'heure du concert du Nouvel An à Vienne. Les valses et les polkas sont le classique à l'usage du peuple. Dans toutes les chaumières ruisselait le beau Danube bleu.

  Ce concert retransmis depuis des lustres en mondiovision ressemble à la pleine lune ou au brame du cerf : on dirait qu'il revient de plus en plus souvent. Quelque chose, donc, s'accélère, mais quoi ? Les archets des violons ? La ronde des crinolines ? L'horloge universelle ? Ou bien moi, tout simplement, à l'instant où je savoure mon vieux médoc ?

  Pour apaiser mon spleen, je pensais à un grand moment musical. C'était avant-hier, sur l'autoroute. Je rentrais de Reims. L'an 2015 de l'Incarnation s'éteignait. Le soir tombait, un peu bleu et un peu rose orangé derrière le clocher de Lavanne. J'écoutais sur France Musique la mélodie hongroise de Franz Schubert.

 

 

  23 janvier 2016

  Notes parisiennes.

  A la gare de l'Est, pisser coûte un euro. Je pense aux économies énormes que je fais en un an grâce à mon jardin et aux buissons campagnards. Au moins cinq cents euros.

  Rencontre avec quelques amis, anciens ou nouveaux, aux Deux Magots. Mais on papote tellement qu'on en oublie qu'on est aux Deux Magots. Finalement, on se parisianise très vite !

  Froid glacial dans le jardin des Tuileries : un temps à faire un gros câlin à une jolie câline !  Comme je suis seul, j'achète des marrons chauds : ronds, brûlants, un peu grillés, odorants.

  Eglise Saint-Nicolas du Chardonnet. Elle est silencieuse et chauffée. Pas d'autel " face au peuple ", cette monstruosité, ce déni de la géographie sacrée des sanctuaires. J'y suis bien. J'y reste une heure. Méditation dans la Chrétienté des anciens jours.

  Musée d'Orsay. Je ne m'en lasse pas. Cézanne domine tout.

  Chez Gibert, en bas du boulevard Saint-Michel. J'achète quelques bouquins que je feuillette dans le square Viviani, au pied du fameux robinier qui est le plus vieil arbre de Paris. Planté en 1602, c'était donc un jeune baliveau quand Ravaillac assassina Henri IV, huit ans plus tard.

  Les arbres nous regardent passer comme des marionnettes trop pressées.

 

 

  1er janvier 2017

  Les  paysannes de jadis ne lisaient jamais de livres, mais beaucoup d'entre elles connaissaient très bien leur missel. Elles en étaient imprégnées, comme les bourgeois cultivés l'étaient de Sénèque ou de Montaigne. Ainsi mon arrière-grand-mère nous rappelait-elle toujours que, dans le calendrier liturgique, le Nouvel An s'appelait la Circoncision. Ce mot avait quelque chose de solennel qui lui plaisait. Mais bien sûr, la circoncision, elle ne savait pas ce que c'était.

 

  

  2 avril 2017

  Dimanche ensoleillé. Les merles nourrissent leur nichée dans le lierre. La chatte dort sur un banc près de moi. Dans le contre-jour vif de la mi-journée, son pelage gris cendré prend des reflets bleus.  Un peu comme si déteignait sur elle le bleu intense, presque mauve, des argus azurés qui volent autour de nous. 

  En attendant que la famille me rejoigne pour l'apéro dominical au jardin, je lis Beauté, le nouveau roman de Philippe Sollers.

  " On est en mai, il fait très beau, je suis avec Lisa à Athènes. La nuit, vers trois heures du matin, l'expérience se renouvelle. Mon corps n'est plus là, je plane au-dessus de lui, ça dure à peine trois secondes, mais j'ai tort de dire " secondes " puisque le temps a disparu. Plus de temps, plus d'espace, mais un drôle de lieu à faible lumière bleutée, juste à côté de Lisa qui dort sur cette planète. "

  Toujours ce bleu ! Quand j'étais enfant de choeur, je me disais qui si vraiment l'hostie devenait le corps du Christ au moment de la consécration, alors elle deviendrait bleue, d'un bleu mystérieux et fluorescent. J'avais dix ans. J'étais docile. Déjà, je ne croyais en rien.

  Dans un autre récit paru récemment, L'école du mystère, Sollers aborde d'ailleurs la question de la transsubstanciation. En alchimiste et non en homme de foi. J'adore les romans de Sollers parce qu'ils n'ont ni queue ni tête. Ou pour mieux dire ils ont les deux.

 

 

  1er août 2017

  Journée calme et tiède qui n'a rien à voir avec les orages et les pluies annoncées. En fin d'après-midi, on se croirait dans un tableau de Pissaro. La lumière est si douce au jardin que même la touffe de rhubarbe est belle ! Le buddleia et les anémones du Japon sont en pleine fleurs, symphonie violette et mauve sur le vert sombre des buis. Dans dix jours la Saint Laurent, où commenceront à fleurir ici les asters, s'ils sont fidèles au calendrier de ces dernières années.

  Je relis Le cosmos et le Lotus, l'autobiographie de l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan. Il est issu de la classe patricienne du Tonkin, au temps de la colonisation française. Il se situe lui-même à la confluence de trois cultures : l'éducation française, le confucianisme importé au Vietnam par les siècles de domination chinoise, et bien sûr la recherche universitaire américaine. 

  Voici ce que j'avais déjà souligné lors de ma première lecture, il y a cinq ans :

  " La conscience n'est pas un heureux hasard de l'évolution cosmique. Elle a été " programmée " dans l'univers, tout comme celui-ci a été réglé de façon extrêmement précise, dès sa naissance, pour l'apparition de la vie. L'existence de la conscience n'est pas contingente mais nécessaire, car l'univers n'a de sens que s'il contient une conscience capable d'appréhender son organisation, sa beauté et son harmonie. L'apparition de la conscience n'est pas un simple accident de parcours dans la grande fresque cosmique, elle est le reflet d'une profonde connexion entre l'homme et le monde."

  Et puis surtout ceci, sur la page suivante :

  " Mais attention : pour moi, ce principe ne représente pas un Dieu barbu, mais un principe panthéiste qui se manifeste dans les lois de la nature. Ce principe s'apparente à celui décrit par Spinoza qu'Einstein a caractérisé ainsi : " Je crois au Dieu de Spinoza qui se révèle dans l'harmonie de tout ce qui existe, non en un Dieu concerné par le destin et les actions des hommes."

 

 

  26 octobre 2017

  Anniversaire de ma mère. Elle aurait quatre-vingt quinze ans aujourd'hui. Elle aimait chanter, comme tous les êtres qui ont l'âme claire. Née fille de petits paysans, elle a passé toute sa vie dans le sillon villageois qui avait été tracé pour elle. Mais elle conserva jusqu'au bout une certaine indépendance d'esprit, à l'inverse de mon père, homme bon et courageux, mais aussi personnalité angoissée et soumise à  un ordre établi dont il ne sut jamais tirer profit. " On n'est pas sur la terre pour souffrir ", lui rétorquait-elle souvent quand il voulait trop la tirer dans le sens du sacrifice et de l'abnégation.

  Reçue au certificat d'études primaire en 1936, elle arrêta là sa scolarité et apprit immédiatement à traire les vaches. Elle nous récitait volontiers, en y mettant le ton, des fables de La Fontaine et des poèmes de Victor Hugo. Parmi les dictons agricoles qui lui étaient  familiers, j'aime surtout celui-ci : " Claire nuit de Noël, claires javelles."

 

 

  2 décembre 2017

  Les Nourritures terrestres, d'André Gide. Le rangement de mon pigeonnier, à la fois bureau et bibliothèque au second étage de ma datcha, est un labeur qui s'apparente à la restauration de la cathédrale de Reims : toujours à recommencer. Je retrouve à cette occasion ce vieux volume, édition Gallimard 1947.

  Je le butine au hasard pendant un quart d'heure, assis devant la fenêtre qui donne sur les horizons familiers, un tantinet sépulcraux à cette saison. Et aussitôt, j'avoue que le charme opère : Gide réveille en moi une jeunesse libertaire, hédoniste, bucolique et solaire, j'allais dire new age ! En fait une jeunesse que je n'ai jamais vraiment eue, sauf par épisodes brefs, car je venais d'un monde trop vieux qui me collait à la peau. Pour me libérer de cette attraction, il m'aurait fallu plus de force psychologique que je n'en avais.

  Certaines pages sont enchanteresses, d'une extraordinaire modernité. On a envie de les lire en écoutant de la musique de Vangelis. D'autres sont terriblement datées dans la forme, mais le fond demeure revigorant.

  " Vous voulez chercher le salut de l'homme dans le rattachement au passé, et ce n'est qu'en repoussant le passé, qu'en repoussant dans le passé ce qui a cessé de servir, que progresser devient possible. " A soixante-huit ans, je souligne au crayon cette phrase avec l'enthousiasme d'un lycéen rebelle. Il faut sans cesse se purifier du passé, l'épousseter de son manteau d'homme du présent, nomade et lucide. Ne pas l'éliminer complètement, certes, mais le ramener à sa quintessence, à la fine fleur de son froment : le souvenir de quelques êtres que nous avons aimés, de quelques moments sacramentels qui ont balisé notre vie, de quelques instants foudroyants, hors du contexte collectif. C'est tout. Le reste n'est que boue séchée et glu. Le qualitatif déteste toujours le quantitatif.

  Plus je vieillis, plus je sens en moi un besoin curieux, celui de je ne sais quel rebond. Je n'ai pas envie de me soumettre au destin ; j'ai envie de lui faire quelques pieds de nez.  Les forêts m'attirent de plus en plus, les drailles dans les garrigues, les spiritualités étoilées.

  Vous allez voir que je vais finir hippie !

 

 

  5 décembre 2017

  Jean d'Ormesson n'était pas un génie de la littérature. Il le savait et il le disait. Car il était espiègle avec lui-même autant qu'avec les autres. La modestie, vraie ou fausse, lui allait comme un gant. De lui, j'ai aimé surtout Au plaisir de Dieu, ce grand roman sur le déclin de l'aristocratie terrienne au long du vingtième siècle. C'est ce qui relie ce livre à une scène inoubliable de la Grande Illusion, le dialogue entre Pierre Fresnay et Erich von Stroheim. Après mille ans de bons et loyaux services, la société chevaleresque tirait sa révérence...

  " Jean d'O ", comme on disait sur la Rive Droite, livrait le meilleur de lui-même dans sa conversation, toujours épicée d'ironie, qui le rattachait à l'Europe des Lumières. Bref, pour ceux qui savait y voir, son regard bleu  avait des reflets de fin de soirée, quand, de Saint-Pétersbourg à Palerme, on éteint les lustres. Nous, les vieux Européens, nous connaissons tous ce malaise sans le dire aussi bien que lui. Nous avons trop souvent la nostalgie balourde et cela ne sert à rien.

  Au paradis, le brillant causeur sera reçu par le Prince de Ligne et par Chateaubriand, qu'il aimait tant. Mitterrand sera là aussi, mais un peu en retrait. Pour une fois...

  Salut l'artiste !

 

  9 décembre 2017

  Obsèques hugoliennes de Johnny Haliday dans un beau Paris hivernal et ensoleillé. Retransmission non-stop sur toutes les chaînes de télé. Ferveur et multitude. Les strophes  de Laura, la fameuse chanson écrite par Jean-Claude Goldman, confèrent à la journée une dimension à la fois endeuillée et hypnotique. Mais j'aurais tout de même aimé entendre, quand le cercueil blanc est entré dans l'église de la Madeleine, le Requiem aeternam. On méprise le peuple en ne lui offrant que ce qu'on croit qu'il attend.

  Introspection au coin du feu : je m'illusionne en partie quand je me définis comme un routard invétéré, goûtant jusqu'à l'ivresse les horizons neufs. Etre ailleurs, chez moi, l'emporte sur la passion du déplacement. Une sédentarité lointaine me contenterait sans doute.

  En 1978, j'ai été piégé par mon père, en signant la donation d'une propriété familiale qu'un article scélérat m'obligeait à conserver du vivant du donateur. Or mon père, à l'époque, n'avait que cinquante-trois ans. Comme tous les hommes émotifs et pétris du vieil esprit paysan, il pouvait être chez les notaires d'un égoïsme extrême, et cela sans s'en rendre compte. Il avait de la vie une conception à la fois routinière, enracinée et sacrificielle. Pour lui, la dette névrotique qu'il estimait devoir payer à ses ancêtres incluait la nécessité de maintenir ce bien dans la famille. Et moi, encombré alors par la rhétorique à la mode du retour à la campagne, des vieux meubles et du feu à l'âtre, je me suis laissé prendre. J'ai accepté de me charger de la lourde croix. Cet acte de donation empoisonné est le document le plus calamiteux que j'ai signé de toute ma vie. Du point de vue patrimonial, je n'ai jamais été libre. Ma maison est belle, mais je n'habite pas chez moi, j'habite chez mes ancêtres. J'avoue que je préférerais une case aux Avirons ou un chalet au-dessus de Gap...

  Dans mon esprit, l'homme qui vieillit au pays où il est né est un raté, ou du moins un être inaccompli. Vivre sa vraie vie, c'est partir, c'est établir ses pénates ailleurs. La liberté et la plénitude de l'existence sont à ce prix. Il ne s'agit pas de renier ses racines ; il s'agit de déployer ses branches dans un ciel limpide. Les héritages ruraux, eux, ne sont jamais limpides. Trop de non-dits les encombrent.

  Si les sociétés contemporaines poussent à l'hystérie, les sociétés patriarcales, par nature, sont mutiques et névrotiques. On ne dialogue pas, on rumine ou on s'agresse. C'est ce que me dit un de mes anciens élèves devenu philosophe, sort enviable entre tous. Rien n'est donc plus philosophique que d'habiter dans les montagnes, loin de toutes les macérations vénéneuses. Nietzsche, dans le Gai Savoir, apporte même une précision : il ne faut pas monter trop haut ; le monde est plus beau à mi-hauteur.



24/10/2018
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