La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

HORIZONS SUD-AFRICAINS, AVRIL 2005.

  Le Cap, 11 avril 2005.

  Hier soir, aussitôt le décollage de Roissy, une vision dont je reste émerveillé : Paris du nord au sud, immense tapis de lumière dans la nuit ! C'était la première fois que je voyais cela : le réseau géométrique des rues, les boulevards concentriques et puis, loin à droite, le crayon doré  de la tour Eiffel...

  Nous arrivons à Johannesburg dans la matinée, en ayant seulement aperçu la périphérie de la ville. On change seulement de terminal à l'aéroport. Vent sec. Ciel d'un beau bleu de volubilis. Jusqu'au Cap, à nouveau deux heures d'avion, avec d'abord un paysage de banlieues américaines. Mon voisin, qui rentre de Sao Paulo, me dit que le pays possède un patrimoine immobilier de grande qualité et que c'est un héritage de l'apartheid ! Puis des massifs de dunes dont le soleil découpe vigoureusement les ombres portés sur les plaines sableuses. On ne distingue aucune présence humaine. Je prends quelques notes malgré les grosses turbulences qui font tressauter l'avion. Nous descendons vers le Cap dans la purée de pois. Le vent humide qui souffle du sud est appelé le Docteur du Cap car grâce à lui il n'y a pas de moustiques en ville.

  Dès la sortie de l'aéroport, des contrastes saisissant sautent aux yeux : à gauche de l'autoroute les townships couleur de terre et de tôles rouillées ; à droite les quartiers métis et embourgeoisés. Le centre-ville est tiré à quatre épingles, avec, comme dans les métropoles italiennes et ibériques, une quantité incroyable de statues : Bartholomeu Dias, Edouard VII, etc. Les immeubles ultra-modernes côtoient les lourdes bâtisses victoriennes. Beaucoup de balcons sont fleuris et les terrasses élégamment végétalisées.

  Repas léger avec le groupe que j'accompagne. Je choisis du saumon au paprika, arrosé d'un chardonnay frais. Tout ce qu'il me faut après les heures d'avion.

  Et pendant ce temps, il pleut.

  La rue Saint George, piétonnière, ressemble à une artère commerciale de Dublin. Tout près, Green Market's square, qu'on dit être la plus vieille place de la ville. Ici, on serait plutôt dans un coin d'Amsterdam. On a bien du mal à s'imaginer qu'on est en Afrique. La pluie elle-même, frâiche et consciencieuse, joue son petit rôle à la fois cosmopolite et BCBG. Les titres des journaux sont les mêmes qu'en Europe : le pape Jean-Paul II est mort il y a une semaine et le prince Rainier de Monaco vient de le rejoindre.

 

 

  Stellenbosch, 12 avril 2005.

  Hier, au Cap, sous les camphriers de Saint George street, je remarquais un "merle" d'un noir métallique, avec des rousseurs au-dessous des ailes, dont le chant flûté est plus court que chez le merle européen : il s'agit du starling, l'étourneau africain, qui n'a donc rien d'un merle.

  Vers Stellenbosch, des kilomètres de bouchons se forment chaque matin sur l'autoroute pour ceux qui arrivent travailler au Cap. Et, en contraste, des kilomètres de townships à droite et à gauche. Sans vouloir minorer en rien les énormes défis sociaux et ethniques auxquels le pays est confronté, il faut souligner tout de même que les townships sont de moins en moins des bidonvilles. Ils restent des quartiers pauvres, amis organisés : écoles, voies goudronnées, réseau électrique, petits commerces. Nous longeons Khalitcha, Nouvel Espoir en langue xhosa, qui est avec ses sept cent mille habitants le plus grand township du Cap.

  L'arrivée à Stellenbosch est un peu retardée. Stellenbosch : le Buisson de Stell, ainsi baptisé par le fondateur de la ville, Simon van der Stell. Merveilleuse association des rues bordées de chênes, tous protégés, de chaumières de style hollandais, de haies de bougainvillées. Simon van der Stell avait fait planter des chênes pour fabriquer des fûts, mais l'arbre, ici, pousse trop vite et fournit donc un bois poreux. Il est devenu seulement emblématique et décoratif, exprimant la très vague nostalgie des Afrikaners pour leur Hollande originelle.

  La mairie de Stellenbosch, datée de 1797, s'appelle encore le Burgerhuis ; l'église, elle, est anglicane. Mais pourquoi le cacher ? Je suis surtout dans l'impatience de voir le vignoble et de boire du vin !

  Stellenbosch compte quatre-vingt mille habitants et vingt mille étudiants fréquentent sa prestigieuse université. La population est formée d'un tiers d'Afrikaners et de deux tiers de métis, mais tout le monde parle l'afrikaans. J'entre à l'église calviniste, de style néo-gothique. Deux dames patronnesses nous offrent des dépliants en français. Propreté méticuleuse, à l'intérieur comme dans les espaces verts du quartier. Les hortensias et les agapanthes jouent leur symphonie en bleu à l'ombre des chênes. Les fleurs bleues aiment l'ombre, qui le leur rend bien. Au cimetière les tombeaux sont blancs, en voûte demi-cylindrique, comme à la Réunion. Je glane des noms : Van der Bijl, Van Spier, Albertyn...

  On s' attarde surtout au musée des Huguenots, où sont conservés les noms des Champenois qui, parmi beaucoup d'autres, ont fui la France au moment de l'imbécile Révocation de l'Edit de Nantes. Ils venaient de Serzy, de Monthelon, de Mézières, de Sedan. Ainsi une Marie Buisset, de Sedan, est-elle arrivée en 1702. Il y a aussi des Le Fébure de Château-Thierry. Les hommes signaient les documents de leur nom, les femmes d'une croix, à quelques exceptions près.

  Dans les vitrines, parmi beaucoup de bibles hollandaises du dix-huitième siècle, les Psaumes de David, mis en vers par Clément Marot et Théodore de Bèze, MDCLV.

  Je me dis que la dénommée Marie Buisset a peut-être encore son nom qui traîne dans un vieux registre, aux archives départementales des Ardennes. Elle est morte il y a près de trois cents ans à douze mille kilomètres du lieu où elle naquit. Le temps dilate l'espace, et vice versa. 

 

 

  Franschoeck, 12 avril 2005.

  Franschoeck, "le Coin des Français". C'est l'un des plus beaux paysages viticoles que j'ai jamais vu, une sorte de Bourgogne sertie dans les lointains alpestres.

  Nous arrivons dans la seule localité sud-africaine qui fête le 14 juillet, avec flonflons et majorettes. Les drapeaux français de manquent pas, certains frappés de l'éléphant, espèce courante ici avant l'implantation des Huguenots.

  L'arrière-saison australe commence, période de la dormance de la vigne. Celle-ci ne va durer qu'un mois, ce qui est trop court par rapport au repos hivernal européen. Le vignoble, établi sur des pentes faibles, est irrigué au goutte-à-goutte par un réseau souterrain. Ici et là, des oliveraies. Dans les plaines basses, parmi les troupeaux de bovins, des ibis sacrés, très nombreux, reconnaissables à leur plumage noir et blanc. De part et d'autre de la route de Paarl se sont implantés de grands centres équestres.

  Nous déjeunons dans le domaine viticole de Seidelberg. De la terrasses pavée de vieilles briques et ombragée de chênes centenaires, un panorama immense se déploie : vignes et oliviers, toujours, mais aussi de grands eucalyptus. Très loin au sud apparaît la Montagne de la Table.

  De retour au Cap en fin d'après-midi, nous  avons le temps de visiter le jardin botanique de Kirstenbosch, juste au-dessus de l'université. On est là sur les premiers contreforts de la Table Mountain, parmi les pins parasols. Nous venons de traverser le quartier très huppé de Constantia, où il tombe douze cents millimètres d'eau par an, contre cinq cents en centre-ville. Dans tous les pays du monde, les patriciens aiment résider sur les hauteurs, dans le fameux fern scent, le parfum de fougères.

  Ce jardin a été offert par Cecil Rhodes ; il est l'un des plus prestigieux du monde. On compte plus de quatre milles plantes répertoriées, surtout indigènes. Des strelitzias jaunes ont été créés en 1994 pour l'élection de Nelson Mandela. Partout règne cet esprit jardinier, si anglais, qu'on retrouve aussi à Madère, dans les belles propriétés de l'Algarve et bien sûr au Japon. Ce qui manque aux autres peuples  pour atteindre un tel niveau d'excellence, ce n'est pas "la main verte", encore que cela puisse jouer, c'est le sens esthétique du paysage pris dans sa globalité. Cette qualité n'est pas innée. Elle requiert une longue initiation.

  Il faut se promener dans les allées de Kirstenbosch à l'heure où les ombres s'allongent. Et alors, c'est comme si on entrait dans un tableau de Cézanne. D'ailleurs la Montagne de la Table, sous certains angles, ressemble à la Sainte-Victoire.

 

 

  Cap de Bonne Espérance, 13 avril 2005.

  Au pied de la crête dite des Douze Apôtres, ainsi baptisée par les Portugais, s'étendent de très belles plages avec, comme aux Seychelles, de gros rochers granitiques en boules plus ou moins fracturées. Ces plages sont souvent utilisées comme décors de films ou de photos de mode. Soudain, un groupe de dauphins passent si près de la côte que des jeunes se jettent à l'eau, comme s'ils allaient les attraper. L'ambiance est très jet-set, avec joggeurs et joggeuses, villas aux vastes vérandas, véhicules tout-terrain. Les Noirs, assis sur les trottoirs, semblent vivre en marge de ce luxe, sans esprit d'hostilité ni de ressentiment. Mais peut-être n'est-ce qu'une apparence...De jeunes Blancs, musclés et blonds, enfilent leur combinaison de plongée. Ces deux mondes se côtoient dans une sorte d'indifférence réciproque. Et les dauphins repassent...

  Notre bus s'engage ensuite sur une route vertigineuse, taillée dans des strates de grès rose. A midi, nous atteignons le Cap de Bonne Espérance. Il est à l'extrémité d'une lande buissonnante parcourue par les antilopes et les élans du Cap. Un panneau annonce que les babouins peuvent être dangereux et, sans transition, rappelle les coordonnées géographiques de ce lieu qui appartient autant à l'imaginaire géographique qu'à l'histoire : 34°21'25'' sud, 18°28'26'' est.

  La lumière est  blafarde et il y a bizarrement très peu de monde : une dizaine de voitures et un bus à moitié vide. C'est une plage de galets beaucoup moins spectaculaire que la falaise du Cape Point, un peu à gauche. Sur la droite des autruches vont et viennent à la limite des brisants.

  Je laisse les trente personnes de mon groupe s'adonner à leur vice impuni, je veux dire la photo ; je m'isole un peu et je m'efforce de faire le vide dans mon esprit. Je marche sur les galets dans une sorte d'incrédulité : et si tout cela était un leurre ?

  Le 3 février 1488, le navigateur portugais Bartolomeu Dias fit escale avec ses deux caravelles à plus de trois cents kilomètres à l'est de l'Afrique. Il put ainsi ramener au roi Jean II la preuve qu'il était possible de contourner le continent africain. Mais Hérodote suggère que les Phéniciens, vers 600 avant Jésus-Christ, avaient déjà réalisé l'exploit. Vasco de Gama n'aurait donc pas été le premier à faire la grande boucle. Bartholomeu Dias, lui, périt dans une tempête en 1500, au large du cap où nous nous trouvons et où paradent les autruches. Il voulait d'ailleurs l'appeler Cap des Tempêtes. C'est le roi Jean II qui décida de l'appeler Cabo de Boa Esperança. 

  J'aime le dire en portugais car ce n'est pas une langue latine comme une autre. Elle est infusée de celtitude. C'est une langue d'écume, d'embruns et de voyages.

 

 

  Le Cap, 13 avril au soir.

  Après le repas devant la base navale de Simon's Town, où les instructeurs militaires israéliens semblent tenir le haut du pavé, nous regagnons le centre-ville par Sun Valley. Un symbole étonnant de la nouvelle Afrique du Sud : près de la prison de Polsmoore, où Mandela a été interné pendant quelques années, un golf de dix-huit trous, entouré de résidences luxueuses !

  Nous prenons le téléphérique de la Montagne de la Table. Du sommet, la grande baie dans toute sa splendeur et au loin, l'île-prison de Roben, ce qui signifie otarie en afrikaans. Le passé sombre de l'apartheid affleure encore. L'Afrique du Sud reste un pays schizophrénique.

  Le plateau sommital, à plus de mille mètres, est constitué de blocs gréseux, couverts de lichens et creusés de cavités par l'érosion éolienne. Silence bienfaisant des hauteurs...

  Sur une inscription apparaît le nom de l'astronome français Nicolas de la Caille, qui séjourna ici, donna son nom au Mons Tabula, et, le premier, inventoria dix mille étoiles visibles seulement dans l'hémisphère sud ! Il était né à Rumigny, dans les Ardennes, en décembre 1713. Destin d'élite pour un homme qui reste peu connu.

  Le soir, du balcon de ma chambre d'hôtel, je regarde la Croix du Sud en pensant à lui...Elle scintille dans le ciel beaucoup plus haut qu'à la Réunion, conséquence des douze degrés de différence en latitude.

  Crépuscule tiède. L'immense agglomération bourdonne comme un essaim d'abeilles. Des dockers chargent des conteneurs sur un navire des Deutsche-Afrika-Linien. Les grues, parfois, émettent des grincements qui évoquent les plaintes modulées des scies circulaires, dans les campagnes françaises hivernales où les cheminées fument.

  A gauche, une sorte de petite tour Eiffel s'illumine. En tout dix navires sont à quai. Quelque chose en moi ruisselle, une sorte d'acquiescement, mais comme il reste dans le domaine de l'informulé, au niveau animal de la respiration lente, comment en parlerais-je ?

  Et puis, m'allongeant sur mon lit, je relis mes fiches en prévision des journées à venir. Le voyage, heureusement, s'échappe à chaque instant du carcan de ma piètre science. Il s'ensauvage de lui-même. C'est sa nature.

 

 

  Le Cap, jeudi 14 avril 2005.

  Dans le quartier malais, vers midi, les fragrances d'épices stagnent entre les maisons multicolores, sous la chaleur à tuer un boeuf. Mais il semble que le ton acidulé des façades rafraîchisse un peu l'atmosphère : mauve, orange, céladon, turquoise, fuchsia, etc.

  Je m'appuie pour écrire sur le toit d'une voiture si rongée par la rouille que mon carnet tombe à l'intérieur ! Je le récupère par une vitre à demi-ouverte. "It's a Ford Mustang", me dit un noir qui me prend soit pour un chapardeur, soit pour un amateur de bagnoles vintage. In memoriam, je note l'immatriculation : CA 24 0364.

  Au carrefour, des poulets grillent sur du charbon de bois. Je discute en anglais de base avec des jeunes qui feuillettent des revues porno : ces "Malais" du quartier sont en fait devenus des métis. Beaucoup restent musulmans et ne dédaignent pas de se rincer l'oeil sur des photos de whorses, entendez de putains.

  Mais soudain, c'est tout l'Ancien Testament qui défile dans la rue ! Il y a des Samuel et des Sarah, des Rachel et des Jérémie, des Joseph et des Judith ! Il s'agit d'une classe  d'élèves afrikaners blonds, encadrée par des surveillantes blondes, qui visitent cette enclave d'exotisme comme des Bataves à Kuala-Lumpur.

  Les garçons du quartier cachent leurs revues et prennent des poses de séducteurs, non sans grâce d'ailleurs. Tant pis pour la bien-pensance : la testostérone, ici, l'emporte de beaucoup sur l'esprit de revendication raciale. L'un d'eux me dit même que pour lui, les femmes blondes sont les plus belles du monde ! 

  Et, en allongeant les lèvres, les yeux mi-clos, il envoie des baisers fervents à Rachel et à Sarah.

 

 

  Aéroport du Cap, 16 avril, six heures du matin.

  L'avion décolle et vire aussitôt au-dessus de la Fausse Baie. Je salue une dernière fois le cap de Bonne Espérance, tout au bout de sa presqu'île. Il s'avance dans l'Océan sous les feux roses du soleil levant.

  Premières montagnes aussitôt, découpées, creusées de ravins. Une leçon de géomorphologie à ciel ouvert, avec ses synclinaux perchés et ses lignes de faille. Après une heure de vol, la pénéplaine rouge est interrompue par le fleuve Orange, puis plus loin par le Vaal. L'agriculture réapparaît et on voit de plus en plus de villages.

  Mon voisin, en short kaki, lit le Da Vinci Code en anglais. Il me dit qu'il est ingénieur dans l'industrie pétrolière et qu'il travaille en Angola pour une firme américaine. Nous conversons à bâtons rompus jusqu'à l'atterrissage à Johannesburg. Deux figurent cohabitent en lui : le broussard et l'intellectuel cosmopolite. Il fait penser à certains personnages du film Out of Africa .

  C'est un homme de terrain qui se repose dans l'imaginaire. Il vit de plein pied dans son temps mais sait s'évader vers le seizième siècle. Je l'imagine libéré des pesanteurs ordinaires que tant d'hommes traînent comme des boulets. Il est terrestre sans être terreux.

  Très naïvement sans doute, je l'envie...

 

 

  Johannesburg, 16 avril au soir.

  "Djobeurgue", comme disent les routards qui se la jouent...

  Ville immense, empoussiérée, polluée, où l'herbe pousse partout sans jamais être tondue. Mais cependant quelque chose de chaleureux et d'humain dans l'inhumain, sous la fumée âcre des rejets industriels et des dépôts d'ordures qui flambent.

  A notre gauche, des terrils de mines d'or, vieux d'un siècle, qu'on exploite encore pour extraire ce qui reste de poussière aurifère.

  Nous mangeons dans un restaurant bien nommé : le Carnivore. Les viandes grillées se succèdent à un rythme effréné : autruche, antilope, zèbre, buffle, crocodile...Le mariage de ces bidoches exotiques avec un épais vin rouge qui, en moins bon, évoque le cahors, sature mon estomac délicat : je fais quelques pas dehors, sous les bananiers, sans me lasser du chant des oiseaux. D'admirables hibiscus aux fleurs rouge grenat se reflètent dans des bassins où viennent s'abreuver des tourterelles et des pigeons verts.  Une oasis bienfaisante.

  Puis retour à table. Pour retrouver un semblant de bonne conscience au milieu de cette ripaille carnassière, je cite tout de même à mes amis une confidence de Marguerite Yourcenar : elle disait qu'elle était devenue végétarienne pour ne plus avoir à digérer des agonies et des cadavres. Mais mes propos se perdent dans un bruit de couteaux, de fourchettes et de mastication.

  Nous nous installons ensuite dans un hôtel du quartier de Rosebank. Je sors seul en milieu d'après-midi, monte une avenue, tourne à droite et me retrouve dans le plus gigantesque centre commercial que j'ai jamais vu !

  Toutes les grandes marques internationales sont représentées. Une lumière laiteuse et froide tombe des verrières en plein cintre sur cette Babylone de la consommation. D'escalators et de terrasses arborées en rotondes et en tapis roulants, je suis saisi par l'angoisse soudaine et très péquenaude de me perdre ! Je fais demi-tour sans trouver les journaux français que je cherchais. Tant pis ! 

  Au retour, je lambine sous d'énormes flamboyants qui bordent l'avenue. Leur feuillage est si léger qu'on dirait des plumes. Et alors un orage éclate.

  Orage africain : orage par excellence !

  Abrité sous l'auvent de l'hôtel, je respire cette soudaine fraîcheur de la drache tropicale qui sent le fer rouillé.

  Au fait, on m'avait dit de ne jamais me promener seul à "Djobeurgue". J'ai oublié la consigne et il ne m'est rien arrivé.

  L'orage s'éloigne. Le quartier s'ébroue. Les lumières réfractées de l'immense agglomération teignent de roux le ventre des nuages qui s'en vont.

  A la télévision, le soir, la BBC internationale rediffuse des images des obsèques du prince Rainier. On voit l'évêque en chasuble violette balancer l'encensoir autour du cercueil drapé de rouge et blanc. Et puis cette nouvelle terrible : un incendie a ravagé un hôtel parisien. Il y a vingt morts dont dix enfants.

 

 

  Ezulwini, Swaziland, 18 avril 2005.

  Hier, six cents kilomètres d'autoroute pour arriver au Swaziland. La campagne du Highveld, après les orages de la nuit, ressemblait à la Beauce et à la Brie un matin d'été. Cultures : pommes de terre, maïs, soja, tournesol. Le foin est bottelé en gros cylindres. Sur les terrains incultes, de hautes graminées se moirent de reflets argentés. Les fermes tenues par des Afrikaners sont isolées et chacune est dominée par son éolienne. Le long des cours d'eau, les arbres sont soigneusement étêtés. Après Middleburg, cité rougie par les mines de fer, le relief se vallonne. Des groupes de cigognes tournoyaient  dans le ciel. On est passé à quelques kilomètres de Belfast mais plus rien ne m'étonnait : nous avons même vu un Balmoral ! Paul Kruger vint se réfugier dans cette région avant de partir en exil. Comme le climat devient tropical, les cultures changent : plantations d'avocatiers, d'orangers, de citronniers, de manguiers.

  Nous nous sommes arrêtés dans un village ndébélé où toutes les cases sont peintes de décors géométriques d'une étonnante vivacité dans les couleurs. Le génie de l'Afrique est là, dans cette capacité à fonder des harmonies parfaites à partir de contrastes qui effraieraient les froids Européens que nous sommes. Un guide local nous expliqua les coutumes de son ethnie et les multiples avantages de la société traditionnelle. 

 Je sortis ensuite discrètement de l'enceinte villageoise pour me retrouver au milieu d'un verger, dans la touffeur méridienne. Quelques chevaux pâturaient nonchalamment. J'écoutais le houpoupoup !  de la huppe en grignotant des noix de pécan.

  Le Swaziland, grand comme la moitié de la Belgique et peuplé d'un million d'habitants, est un état qui veut qu'on le reconnaisse et qu'on le prenne au sérieux. D'où sa frontière surréaliste, avec barbelés, passeport obligatoire, fouille des véhicules, tracasseries multiples exercées par des fonctionnaires nonchalants qui feuillettent tous les papiers avec une lenteur indépassable. C'est, dit-on, "le grand village de l'Afrique australe", et en même temps une monarchie absolue dont les  souverains sont issus d'un vieux clan bantou bien implanté ici depuis le dix-huitième siècle. 

  La paysannerie, très pauvre, vit tantôt dans des maisons en parpaings à jamais inachevées, tantôt dans des huttes rondes traditionnelles. Au crépuscule, de petits groupes allument des feux un peu partout pour faire cuire le brouet du soir. Des bovins roux, aux cornes redressées, errent jusqu'au bord des routes, tout en sachant apparemment éviter la chaussée où se croisent des véhicules rafistolés de partout.

  A la télévision, sur la chaîne locale, le présentateur des nouvelles est en costume traditionnel, sorte de grande toge fleurie qui laisse son épaule gauche découverte. Entre la publicité et la météo, un spot souhaite un bon anniversaire à sa Majesté le roi Mswati III, surnommé le Lion, le souverain aux soixante épouses.

  Mais le jeune guide local que j'ai rencontré pour organiser une visite de son village me dit qu'il souhaite la démocratisation et l'émancipation des femmes. Il est opposé à la polygamie, n'a qu'une seule femme et ne souhaite que deux ou trois enfants, dont il rêve de faire des ingénieurs !

  J'écris au bord de la piscine de l'hôtel Lugogo Sun, devant un jet d'eau qui jaillit d'un ballon multicolore et retombe dans l'eau avec un bruit de bovin qui urine. Il ne faut jamais chercher le bon goût dans ces temples du tourisme international, mais plutôt le mauvais goût d'une certaine petite bourgeoisie occidentale, mélange de m'as-tu-vu et d'inculture. Mais si on s'éloigne de deux cents pas, on accède au monde enchanté des jardins tropicaux, qui sont partout comme ceux des maharajas. Ils donnent envie de marcher à pas très lents, âme et corps apaisés, jusqu'à cette Afrique fumeuse, odorante et immuable qui monte à l'assaut des montagnes vert-de-gris ou lie-de-vin.

 

 

  Aéroport de Johannesburg, 23 avril 2005, dix-huit heures.

  Une nouvelle fois, j'ai passé mon anniversaire loin des miens. Le groupe que j'accompagne m'a offert Birds of Southern Africa, le livre de Kenneth Newman, ornithologue et peintre animalier réputé.

  Nous avons tant vu que nous avons trop vu. Trop vite en tout cas. Nous avons "fait" le parc Kruger, mondialement connu, mais aussi le parc de Pilanesberg, proche du Botswana, dont l'intérêt faunistique m'a semblé équivalent sinon supérieur. Nous sommes passés sans transition de la mine de diamant de Cullinan au musée de l'apartheid. Mais à Pretoria, dans le quartier du Manhattan hotel, Sheiding street, où nous avons séjourné deux nuits, j'ai constaté ce que j'espérais voir : l'avènement d'une bourgeoisie d'affaires noire, d'un naturel élégant et déjà trop pressé. L'anglais coulait de source, comme à Oxford. Tandis que moi, je pataugeais lourdement dans les verbes irréguliers et le present perfect...

  Un voyage se doit d'être initiatique, et dans initiatique, il y a initium, commencement. Il faut toujours rebondir d'aujourd'hui vers demain, et non d'aujourd'hui vers hier. L'histoire elle-même se focalise sur le passé, mais elle le fait en avançant.

  Je regarde mon ticket d'embarquement : From Johannesburg to Paris CDG. Flight : SA 272. Time : 23 APR 19.45. Gate : 27. Boarding Time : 19.00. Seat : 36H. Smoking : no. South African Airways.

   Tous ces codes ont leur magie propre, comme la liste des dix mille étoiles répertoriées par Nicolas de la Caille. Les Ardennais devraient penser autant à lui qu'à Rimbaud car, à l'aune des siècles, l'avenir de l'homme est sidéral.

  Je referme mon calepin. Assis près de moi, des Israéliens discutent avec des Japonais.



31/01/2018
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 103 autres membres