La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

FRAILLICOURT ( 08220 ) EST AUX CONFINS DE TOUT.

  Un samedi à Rethel, à la fin du mois d'août. La Sainte-Anne est déjà loin. La rentrée approche. Mais il fait toujours très beau. Un véhicule bariolé tourne en ville. Il passe dans la rue Colbert. Il repasse. Sa sono nous casse les oreilles. Il s'agit du cirque " Italiano " qui annonce ses futures représentations au fond des Isles, où le chapiteau est installé. S'il n'y avait que des clowns, des trapézistes et des jongleurs, rien à redire. Hélas on annonce aussi des présentations de serpents géants et des numéros de dressage de " fauves ", à savoir des lions blancs d'Afrique du Sud. Une pensée pour ces animaux superbes, qui sont faits pour les grands espaces, et qui subissent toute leur vie le double martyre de la vie en cage et du dressage, avec tout ce que cela implique de contraintes stupides, de châtiments, de coups de fouet, et même d'applaudissements idiots qui pour eux ne signifient rien.

  Beaucoup de municipalités, désormais, interdisent sur leur territoire les cirques qui présentent des numéros de dressage d'animaux sauvages. L'association " One Voice ", qui défend la condition animale, porte régulièrement plainte contre eux. A Rethel, sauf erreur de ma part, aucune opposition ne s'est manifestée. On a parfois honte d'être rethélois.

 

 

  Samedi 29 septembre 2018. Fête de saint Michel Archange. Soleil. Je suis invité à prendre le café à Fraillicourt, chez un couple d'anciens élèves. Je m'y rends sans dépasser les 80 km/h réglementaires. On m'a signalé les deux radars dangereux : celui de l'entrée de Remaucourt et celui de la ferme de Lucquy. Notez qu'entre Barby et Château-Porcien, où il n'y a pas de radar, un véhicule sur deux franchit le pont de la Vaux à plus de cent à l'heure...Passons...

  Fraillicourt ( 08220 ) est aux confins de tout : le Rethélois et la Thiérache, les Ardennes et l'Aisne, le Grand Est et la Picardie, le diocèse de Reims et celui de Soissons, la terre et la lune. On est dans une sorte de néant paysager où les éoliennes géantes projettent sur les champs récemment déchaumés l'ombre de leurs pales qui tournent. " Lieu flagrant et nul ", dirait Saint-John Perse. Heureusement chacun des trois villages - Remaucourt, Seraincourt et Fraillicourt - se gîte au fond d'une petite vallée, avec son ruisseau, ses peupleraies, ses vieux clos, ses prairies. C'est une France chaleureuse et blottie qui vieillit à petit feu. Mes amis me disent qu'à Fraillicourt, l'angélus ne sonne même plus.

  Je rentre chez moi avec une bouteille de jus de pomme de fabrication locale. Un habitant du village me l'a offerte sans me connaître. Qu'il en soit encore remercié !

  On attend avec impatience ceux qui, comme en Ardèche ou en Bretagne, se lanceront ici dans le télé-travail, l'artisanat local, l'agriculture bio, la vente de proximité. Mais il faut avouer que ces contrées entièrement vouées à l'agriculture industrielle sont peu portées vers toutes ces choses qui sentent mai 68, les fumeurs de joints et les bergères aux cheveux filasse. La FNSEA n'a pas la guitare en bandoulière. 

 

 

  L'autre jour, j'étais à la médiathèque de Reims. Je tombe sur le programme de la journée du patrimoine. La grande mosquée de la ville présente ainsi sa  nouvelle salle de prière : " En bas 800 places pour les hommes. En haut, 400 places pour les femmes. " Excusez-moi mais je suis obligé de rire !

 

 

  " La pensée collective est stupide parce qu'elle est collective : rien ne peut franchir les barrières du collectif sans y laisser, comme une dîme inévitable, la plus grande part de ce qu'elle comportait d'intelligent. " C'est de Fernando Pessoa, dans " le Livre de l'intranquillité ".

 

 

  Journal d' André Gide, encore et toujours. Je l'absorbe comme une éponge sèche absorbe l'eau. C'est à mon sens le meilleur journal intime de la littérature française avec celui des Goncourt. Le 15 novembre 1928, Gide est à Cuverville, dans sa gentilhommière normande, et il écrit ceci : " Ce que je trouve ici, ce n'est pas le repos, c'est la torpeur. " Je ressens souvent la même chose à Barby. Le passé y est si lourd qu'il étouffe le présent, comme la cendre étouffe le feu. Rien n'est à renier. J'aurais simplement besoin d'effectuer une transhumance définitive : passer de mon fond de vallée à une estive ensoleillée, où chanteraient des sources neuves. Et alors, étrangement, j'aurais un immense plaisir à renouer de temps en temps avec mon pays natal, avec ma famille, avec mes amis. Mais en homme d'ailleurs.

 

 

  Parfois, comme les vieilles dames font des mots fléchés, je feuillette le Gaffiot, le dictionnaire latin-français qui m'accompagne depuis les temps lointains du lycée. Le mot " Aranea ", je le savais, signifie araignée. En revanche, je ne connaissais pas son adjectif dérivé " araneans ", " araneantes " au pluriel, qui désigne les lieux où prolifèrent les araignées. " Araneantes "...Voici pourquoi mon arrière-grand-mère appelait les toiles d'araignées " les arantoines". Et du latin gallo-romain au patois de ma bisaïeule, vingt siècles d'histoire nous contemplent.

 

 

 

 

  



02/10/2018
5 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 103 autres membres