La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

DANS HUIT MOIS J'AURAI SOIXANTE-DIX ANS. JE SENS QUE MA BANQUISE FOND...

   Lundi 20 août 2018. Hier, la brocante annuelle de Barby. Cent-vingt exposants. Du lever du soleil à son coucher, au moins deux mille personnes défilent dans ma rue, et à la mi-journée, la friterie a un sacré coup de chaud ! Retrouvailles avec un de mes anciens élèves, que je n'avais pas revu depuis mon départ à la Réunion, en 1994. Son père l'accompagne. J'ouvre un crémant de Saumur à la cuisine, dans la fraîcheur calme de ma datcha. On discute. L'ado philosophe a pris de l'embonpoint mais il a gardé le sens de la formule vive et du trait rapide. Sans qu'il s'en rende compte, il me renvoie un portrait de moi qui n'est pas celui d'aujourd'hui, mais celui de mes quarante ans. Et sans lui dire, je me rends compte combien j'ai changé. J'étais encombré de moi-même et j'encombrais le monde. Je semais à pleines poignées, à larges volées. Aujourd'hui je n'ai plus qu'un souci d'allègement. Les théories se sont éloignées de moi. Je suis un épouvantail dans la plaine et aussi, sans que cela soit contradictoire, celui qui nourrit et abreuve les oiseaux.

 

 

  Il y a Rethel-sur-Mer : c'est le Touquet en été. Il y a aussi Rethel-sur-Semois : c'est Bouillon en septembre. Je sens monter en moi une envie de moules-frites en Belgique, signe évident que l'automne arrive. Allons plus loin, les couleurs du drapeau belge se marient très bien avec les forêts jaunissantes. Si la Belgique n'existait pas, il faudrait l'inventer.

 

  Cet été très sec, dramatique pour les hêtres des forêts, nous prodigue de belles nuits claires. Chaque soir, avant de me coucher, je monte dans mon pigeonnier et je regarde les étoiles, seulement importuné par le clignotement rouge des éoliennes, ces profanatrices d'horizon. Au sud, juste au-dessus du clocher de Nanteuil, la Lune. A droite, au-dessus de Taizy, Jupiter. Et à gauche, assez basse au sud-est, la planète Mars. Elle n'est pas rouge comme on dit. Plutôt de la couleur du diamant rose. L'avenir de l'homme étant sidéral, il lui reviendra au cours de ce siècle de coloniser Mars. Je souhaiterais, même si c'est beaucoup demander, vivre assez vieux pour voir un frère humain débarquer sur Mars. Comme je vis en 1969, en direct à la télé, l'équipage américain fouler la poussière de la Lune. C'était à Ploumiliau, en Bretagne, à la colonie de vacances où j'étais moniteur.

 

 

   Léonard de Vinci était homosexuel, gaucher, végétarien, en révolte contre son père et païen : c'est ce qu'il suffit de rappeler aux prêcheurs de tout poil qui, en invoquant " la diversité ", s'aplatissent devant l'islam.

 

     

  Quand il m'arrive de relire les articles épars, aussi stupides que prétentieux, que j'ai écrits entre 17 et 25 ans, je suis horrifié. J'étais tout simplement un pauvre refoulé. Comme je n'avais pas la force de m'émanciper de la tribu paysanne d'où j'étais issu, je multipliais envers elle les signes d'allégeance. J'étais lourd et je me croyais léger. Je voudrais que ces paperasses jaunies disparaissent. Définitivement. Au déclin de mes jours, je m'invente des jeunesses lumineuses : pianiste slovène, barman à Mykonos, étudiant à Pise, hippie à San Francisco...J'aurais dû faire mai 68 non pas dans la contre-révolution mais dans la sécession. Le corps à mi-ombre et l'esprit au soleil.

 

 

  Dans un de nos garages, la seconde nichée d'hirondelles prend son envol. Nous avons encore des hirondelles et des hérissons, certes. Mais nous avons perdu les vers luisants, les cétoines dorées, les grands machaons, les chouettes chevêches. En mai et en septembre, les balbuzards ne survolent plus le domaine. Quelque chose est en train de se détraquer de manière irréversible et de plus en plus rapide. Où va-t-on ? Où va-t-on ?

 

 

 

  Je radote, d'accord. Mais je radote souvent en citations. Ainsi celle-ci, de Paul Morand : " Il faut aimer l'avenir, car on y passera le reste de sa vie ". C'est un antidote radical contre le passéisme paysan, la potion non magique où nous sommes tous tombés quand nous étions petits, nous les fils des pesants labours. Pour métamorphoser la cambrousse en belle campagne, il convient de la caresser avec une main urbaine. Etre Legrandin à Combray...

 

     

  Du gamla, du fria, du fjällhaga Nord,

  Du tysta, du glädjerika sköna.

  "  Toi l'ancien, toi le libre, toi le haut pays du Nord,

     Toi le secret, toi à la glorieuse beauté ! "

  C'est le début de l'hymne national suédois. Pourvu que ça dure !

  J'aime aussi ce proverbe : Jag trivs bäst i öppna landskap. "

  " C'est dans les grands espaces que je vis le mieux." Pourvu que ça dure aussi !

 

 

  " Une éducation sentimentale de l'ancien temps, rêveuse et enracinée dans une province encore médiévale, avec ses notables et ses braconniers. " : c'est ce qu'écrit le critique belge Christopher Gérard au sujet d'Albane. J'aime cette approche du roman qui sent la fougère, les soirs d'orage, les étreintes au clair de lune. Il est vrai que le jeune Philippe, quand il se retrouve pour la première fois dans la chambre d' Albane, au château de Cormonville, lui avoue qu'il n'a jamais fait l'amour dans un lit...

   

 

  

  Je m'aperçois soudain que j'écris cette chronique spontanée directement sur le clavier de l'ordinateur. Elle gagne en spontanéité ce qu'elle perd en maîtrise. Je deviens moderne. Dans huit mois j'aurai soixante-dix ans. Je sens que ma banquise fond... Privilège de l'âge : je me crispe moins ; je laisse les choses aller leur cours. J'entre en zénitude. Nicolas Bouvier dit cela autrement : " Le monde nous traverse comme de l'eau." Ma banquise, en effet, devient de l'eau qui coule.



20/08/2018
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