La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

CHRONIQUES REUNIONNAISES (extraits de carnets récents).

  Saint-Joseph, 10 novembre 2014.

  Temps couvert. Ambiance moite. J'entre à l'hôtel de ville et je monte au premier étage dans la salle du conseil municipal. Je la connais un peu. Elle flatte mon goût de la solitude dans les lieux empreints d'une certaine solennité.

  Trois portes-fenêtres donnent sur le balcon qui domine le rond-point central. Grands palmiers. En face, l'église, avec son curieux clocher qui rappelle ceux de Franche-Comté. Trente-six chaises cannelées autour de la grande table. Du marbre blanc et de chaudes boiseries. Tout brille d'une propreté suisse.

  Dialogue muet avec les grands ancêtres : je suis justement devant le buste en bronze de Raphaël Babet, député-maire jusqu'en 1957.  Mon vieil ami Frumence Boyer me parlait souvent de lui. L'oeuvre est du peintre et sculpteur Georges Guiraud. Comme le monde est petit, cet artiste d'origine toulousaine est mort en 1989 à Saint-Hilaire au Temple, village de la Marne.

  En vis-à-vis de Raphaël Babet, le Dr Guy Hoarau, maire de 1957 à 1989. C'est la photo du parfait notable humaniste, en pantalon gris clair et blazer bleu marine. Derrière lui, dans la bibliothèque, on voit l'Encyclopedia Universalis. Image émouvante de cette "Réunion lontan", au fond si provinciale, si française. Ce médecin soucieux de culture, il pourrait avoir été maire de Sézanne ou de Château-Gontier, au temps où Mitterrand régnait sur Château-Chinon !

  On dit à la Réunion que le filles de Saint-Joseph sont les plus belles de l'île. A la terrasse du restaurant "le Sud", sur la route de Saint-Philippe, je constate que ce n'est sans doute pas faux...La bière-pression que je savoure vers onze heures me grise un peu. Soupçon d'ivresse heureuse, sur la terrasse ombragée, tandis que le soleil monte et darde.

  Pour midi, mes amis saint-joséphois ont mitonné le rougail-saucisses rituel. On se régale. On rit. On refait le monde. Mais à Saint-Joseph, pour un naïf comme moi, rien n'est à refaire...

 

 

  Sainte-Clotilde, 13 novembre 2014.

  Le bar-restaurant Le Mozart, au coin de la résidence du même nom, où j'ai habité pendant deux ans, reste un peu mon chez-moi insulaire et chaleureux. Patron, serveuses ou consommateurs, j'y connais à peu près tout le monde.

  Je lis ce matin dans Le Quotidien que la sonde Philae s'est posée hier soir sur la comète Tchoury, à plus de cinquante millions de kilomètres de la Terre. Il était 20 heures 03, heure de la Réunion.

  Au moment de l'apéro, cette nouvelle occupe les conversations. L'astrophysique en créole est un enchantement. Soudain les espaces intersidéraux se réchauffent et prennent un fumet de cari qui cuit sur un feu de bois.

 

 

  Saint-Denis, 14 mai 2016, 5 heures du soir.

  Je suis assis sur un de mes bancs favoris, adossé à la grille de la Bibliothèque départementale, à l'angle des rues Jean Chatel et Juliette Dodu.

  Il souffle une brise rafraîchissante. Le jour baisse. Ciel clair, couleur d'opale, parcouru de nuages orangés. La ville entre dans la nuit. Je viens de passer à la librairie "l'Île aux bouquins", rue Félix Guillon. Pour meubler mes prochaines soirées, j'ai acheté Des garçons qui tremblent, roman de Stéphane Hoffmann. En exergue, je lis cette phrase de Jacques Chardonne : "Dans une époque de divertissement et de profusion, il faut savoir se garer."

 Garons-nous en effet. Faisons-nous petits, à condition que ce soit sans jamais consentir à raser les murs. Car il ne faut pas confondre la modestie avec le reniement, avec l'aplatissement. Bref, cultivons la modestie souveraine !

  Tout vrai voyage est une entreprise heureuse de diminution de soi. On fond dans le paysage comme le sucre dans le café. L'écriture n'est que le récit de cette fusion. Longtemps, j'ai été si pesant, si strangulé dans l'importance que je me donnais, qu'il me faut maintenant "éliminer", comme disent les joggeurs et les buveurs d'eau.

  D'ailleurs, au dos du bouquin que je viens d'acheter figure cette autre phrase : "Sans amour, les hommes ne sont que de petits garçons qui tremblent."

  Il est temps de rentrer à la case. Je me lève et j'allume ma pipe. Bientôt, au-dessus des montagnes qui deviennent de grands pans d'ombre, s'allumeront les quatre étoiles de la Croix du Sud.

 

 

  Saint-Denis, dimanche 22 mai.

  Dans les avenues du centre, le matin, je goûte l'élégance spécifique du dimanche citadin. Trafic faible, ce qui permet d'écouter, dans les détours ombragées du jardin de l'Etat, le gazouillis des jets d'eau et des oiseaux. Et quiconque s'affranchit de l'autocensure du politiquement correct remarque ceci : les lève-tôt sont en général  des gens bien. Chacun à sa manière. Joggeurs, promeneurs à la fraîche, arroseurs de fleurs, familles qui vont à la messe, cyclistes et randonneurs...Ils peuvent être riches ou pauvres, peu importe. Ils appartiennent tous, par leur sérénité polie et endimanchée, à la petite élite du matin.

  Au fond du jardin de l'Etat, le buste de Pierre Poivre, intendant de Bourbon et de l'Île de France, autrement dit Maurice, de 1767 à 1772. Sur l'inscription : "Ces îles lui doivent le giroflier et le muscadier, introduits en 1770 et 1772."

  Parmi les plantations nouvelles effectuées lors du réaménagement du jardin, en 2009, les quarante camphriers de l'allée centrale. En 2100, cette perspective sera magnifique. 

 

  Gare routière de Saint-Denis, vendredi 27 mai, 9 heures.

  Le temps est venteux, l'océan baveux. Les nuages du cirque de Salazie gonflent et débordent sur le nord de l'île. Mais la Roche écrite dresse toujours sa proue couleur de rouille dans le ciel bleu.

  Vers 10 heures, le car jaune que j'ai pris me dépose à Saint-André. Une heure d'attente avant la correspondance pour les Hauts. Je bois une bière au snack-bar Ylang-Ylang , non loin du marché qui déploie ses étals, ses couleurs et ses odeurs. Des goyaviers sont proposés en larges corbeilles : c'est la saison. Mais aussi des brassées d'orchidées blanches en prévision de la fête des mères.

  Saint-André, ville populeuse, a de fortes racines indiennes, mais l'élément africain semble dominer ici. C'est une sorte de grande scène tropicale, bruyante et désordonnée, où je déambule avec plaisir et nonchalance, comme on fait dans les souks orientaux ou bien à Ouagadougou.

  Vers midi, j'arrive à Hell-Bourg. Altitude : 930 mètres. L'ambiance change totalement. Une autre planète ! Je dépose mon sac à dos au Relais des cimes, où je dois passer la nuit. La météo est bruineuses et les rues pleines de senteurs résinées. Le plafond nuageux très bas masque les sommets des montagnes. On se croirait un peu dans le Tyrol, un peu à Madère. Même les jardins, humides et moussus, semblent sur leur quant-à-soi derrière les hautes grilles de fer forgé. On croiserait Sissi ou la duchesse de Guermantes qu'on serait à peine étonné.

  Hell-Bourg reste un peu guindé dans son passé de station thermale et de villégiature pour notables "en changement d'air". J'étais à Ouagadougou ; je suis quasiment passé à Marienbad. J'adore.

 

 

  Hell-Bourg, 28 mai 2016.

  La source thermale, hélas, a disparu, mais demeure le village-jardin.

  En cet automne austral, la floraison est bien moins exubérante qu'en novembre, où je viens plus communément. Par exemple les hortensias sont fanés. Malgré tout les daturas exhibent leurs lourdes cloches jaunes et les poinsettias leurs étoiles rouge vif. Et puis les guirlandes orangées de la liane-aurore ruissellent de partout.

  De l'extérieur, l'église n'est qu'une bâtisse moderne et sans grâce, mais l'intérieur ravit par la somptuosité de la verrière derrière le maître-autel. C'est une structure rayonnante à partir d'un centre bleu turquoise, qui vire en périphérie au bleu profond et au violet, cette couleur métaphysique par excellence.

  Pour le méditant, cette église peu connue, placée sous le vocable de saint Henri en l'honneur du gouverneur Henri Hubert de Lisle, est une arche de haute révélation.

  Au bout de la rue de l'église, le cimetière : un fouillis de tombes, de croix et de fleurs, sans aucun de ces pesants machins de marbre qui s'alignent comme à la parade dans les cimetières de Métropole.

  Au fond à droite, couverte d'anthuriums, la tombe du poète romantique Auguste Lacaussade, dont les restes ont été ramenés ici il y a dix ans. Et puis tout près, une petite tombe toute fraîche, couverte de bouquets blancs. Une croix blanche aussi, avec un christ doré. Il s'agit d'une petite fille, Marie-Amélie Lucilly, née et décédée le même jour, lundi dernier, 23 mai 2016. Pour ceux qui ont gardé la foi des anciens jours "un ange au Ciel".

 

 

  Saint-Denis, mardi 31 mai.

  Après-midi à la médiathèque.

  Marcel Conche, dans un entretien que publie Philosophie-magazine : "Il est indéniable que la philosophie sépare et isole. Le philosophe est solitaire. On ne philosophe pas avec quelqu'un d'autre. Bergson disait que rien ne sort d'une discussion. La philosophie naît d'une méditation où l'on s'objecte continuellement à soi-même des arguments contradictoires avec certaines de ses pensées, dans une dialectique perpétuelle avec soi."

  Et puis ceci, de Martin Heidegger, au sujet de sa vie dans un petit chalet de la Forêt Noire, à 1150 mètres d'altitude : "Lorsque dans la profonde nuit d'hiver une tempête de neige se déchaîne et fait rage autour du chalet qu'elle ébranle, que tout se couvre et est enseveli, alors il est grand temps de philosopher. La peine pour donner son empreinte à la parole est comme la résistance des grands sapins dans la tempête."

  Dans le mensuel Terre Sauvage, je picore aussi quelques notes sur le papillon apollon, espèce des montagnes d'Europe en grave déclin à cause du réchauffement climatique. Jusque dans les années soixante, il était présent dans tous les massifs français dépassant les 1000 mètres d'altitude. On le trouvait même parfois dans les localités dites "abyssales" où il pouvait descendre jusqu'à 400 mètres. Son déclin a commencé vers 1975. Il a peu à peu disparu des Vosges et du Massif Central. Une opération de réintroduction a été tentée sur les pentes du Puy de Dôme avec environ trois cents chenilles prélevées autour du Puy de Sancy. Pour l'instant, elle semble réussir. Il y va de la survie de cette sous-espèce, l'apollon arverne, Parnassius apollo arvernensis, qui est l'un des plus grands lépidoptères diurnes d'Europe. Et combien il est fascinant que le nom scientifique de ce papillon rappelle le peuple gaulois des Arvernes, d'où est issu Vercingétorix !

  Dans mon silence studieux, j'entends s'esclaffer ceux que Nietzsche appelle les esprits pauvres : à quoi bon s'intéresser à tout ça quand on est sous les tropiques ! Je leur réponds qu'en tout lieu du monde, il n'est jamais nuisible de se rattacher à l'universel. Il faut toujours avoir la pensée large, lente et profonde. Comme la Saône à Mâcon.

  Quand je sors un crachin tiède se met à tomber. Les feuilles des badamiers et des baobabs s'égouttent doucement. Je hâte le pas. Et comme c'est la sortie des bureaux un embouteillage se forme sur le boulevard Sud. 

  

 

 

  Roissy-CDG, mardi 7 juin 2016.

  Je rentre dans ce qu'on appelle le pays natal pour oublier qu'il s'agit surtout du pays des morts.

  J'arrive au terminal 2C, comme d'habitude. Dutronc chanterait Il est cinq heures, Roissy s'éveille.

  Aube nauséeuse autour de l'hôtel Sheraton, cette espèce de grand Titanic blanc. J'ai l'esprit cotonneux et les membres ankylosés après une nuit passée dans la bétaillère qui nous sert de tapis volant. J'apprends en plus qu'en raison d'un mouvement social, le TGV pour Reims est retardé.

  Je baguenaude à l'extérieur sur ce trottoir des fumeurs où, au fil des ans, j'ai déjà fait dix mille pas. C'est un curieux matin de béton gris et de ciel qui s'éclaire chichement. Au coeur livide de l'aube, j'attends les feux de l'aurore.

  S'engage une discussion avec un jeune informaticien qui rentre de Bangalore, la Silicon Valley de l'Inde.Il ne tarit pas d'éloges sur les attraits de cette ville, qui cumule tous les avantages de l'Inde sans en avoir les inconvénients. Arrive une routarde brunette qui, elle, vient d'Abou-Dabi. Comme ils doivent tous les deux se rendre dans le centre de Paris, ils décident de faire taxi commun. Ils me saluent et s'engouffrent dans la voiture. Elle lui dit qu'elle habite rue Jean Goujon et elle l'invite à prendre un café chez elle. L'informaticien semble charmé. La voiture démarre. Le chauffeur me fait un clin d'oeil.

  Imaginez une suite.



03/01/2018
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