La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

CHRONIQUES REUNIONNAISES (Carnets anciens)

   Lundi 29 juillet 1996.

  Ascension du Grand Bénare avec des amis. 2900 mètres, le troisième plus haut sommet de l'île après le Piton des Neiges et le Gros Morne. 6 degrés le matin, au parking du Maïdo. Givre sur le sentier. Je m'enivre de l'extraordinaire palette de parfums que recèle une seule fleur d'ajonc : vieux cidre, miel de forêt, noix de coco, sirop d'érable, giroflée.

  Le froid s'accentue au-dessus de 2500 mètres. La nuit dernière, après un fort grain hivernal venu du sud, les gouttelettes d'eau se sont transformées en gangues de glace sur les tamarins nains et les bruyères arborescentes. Le haut du vertigineux rempart basaltique qui domine le cirque de Mafate est entièrement verglacé. Nous progressons prudemment. Par intermittences, averses de fin grésil et de neige fondante. Mais une éclaircie se lève quand nous approchons du sommet.

  Sous le poids de la glace, les antennes et les panneaux solaires de l'émetteur se sont brisés. Un traquet de Bourbon, passereau endémique de l'île, à la fois commun et familier, vient picorer les miettes de pain à mes pieds.

  Pendant la descente, tout Mafate s'ennuage à nouveau. Dans l'échancrure entre le Piton des Neiges et la Roche Ecrite apparaît la côte au vent, c'est-à-dire l'est de l'île. L'océan est gris et laineux. Et un gros nuage se déchire soudain, laissant apparaître à 1000 mètres sous nos pieds, modestes comme la maisonnette de Monsieur Seguin, les cases blanches de l'îlet de la Nouvelle. Aux Antilles, îlet signifie îlot au large de la côte ; à la Réunion le mot désigne les hameaux montagnards de l'intérieur : deux perceptions antagonistes du monde...

  Je m'arrête un peu, alors que mes amis poursuivent leur descente. J'aime à promener mon vide dans le plein des choses, mais il faut aussi que ce plein ouvre  des échappées sur le vide. C'est bien le cas ici. Saturation de tous les sens. Etreinte orgasmique de la Terre et du Ciel. A chaque inspiration, onde de joie.

 

  Dimanche 2 février 1997.

  Promenade au jardin avec notre ami Frumence Boyer, avant de faire les crêpes de la Chandeleur. Il habite une petite case blanche à Saint-Denis, au bout de la rue Sainte-Marie. C'est notre havre de paix, de partage, de ressourcement. Floraison du jasmin : une profusion de petites fleurs blanches et étoilées qui diffusent dans tout le quartier, surtout à la tombée du soir, un parfum capiteux  de seringa. Le goyavier-fleurs, qu'on appelle aussi faux lilas, possède de belles fleurs d'un mauve froissé mais elles ne sentent rien.

  Sur le tronc écailleux d'un vieux sagou sont disposés des paniers à orchidées. Pour seul sol, un peu d'humus et de charbon de bois. Comme le jour baisse, je suis fasciné par la floraison d'une très belle variété, d'un bleu profond de vitrail dans la pénombre.

  Soudain, dans un frangipanier, apparaît un caméléon. Frumence l'attrape et le pose dans l'année. L'endormi, puisque c'est son nom créole, manifeste sa colère en ouvrant une bouche démesurée et en devenant tout noir, sauf deux bandes turquoise sur les flancs. On le remet dans la végétation. Dix minutes plus tard il est redevenu vert ! Il est d'un etotale immobilité et sa queue s'enroule sous lui en une spirale parfaite.

  Nous nous asseyons un peu sous la tonnelle d'acamanda, dont l'abondante floraison jaune canari dure toute l'année.

  Frumence possède même un pied de caféier de Bourbon, qui donne un café très parfumé qu'aimait Louis XIV. Mais pour accompagner les crêpes, on restera fidèle au pur arabica qu'on trouve dans le commerce.

 

    Saint-Leu et Cilaos, Toussaint 1998.

  Séjour à l'hôtel Apolonia. Repas du soir : thon blanc aux baies roses, accompagné d'un excellent entre-deux-mers.

  Avant le coucher du soleil, longue promenade sur la plage, en famille. Je cherche à voir le courlis corlieu, migrateur sibérien qui vient couramment hiverner dans l'Océan Indien et qu'une amie a vu la veille. Rien.

  Juste avant la nuit, qui comme chacun sait tombe vite sous les tropiques, les brisants prennent une belle teinte saumonée, comme s'ils étaient éclairés de l'intérieur. Et puis en levant les yeux, nous suivons au zénith, instruits par un astronome amateur, l'occultation de Jupiter par la pleine lune.

  Le lendemain, montée à Cilaos par la fameuse route aux 400 virages. Défilés ombreux et replats ensoleillés s'opposent et se complètent harmonieusement, comme dans les gravures chinoises. Le toit de l'île émerge au loin, voilé d'une brume bleutée : Piton des Neiges, Gros Morne, crte des Trois Salazes. Un tunnel, et puis le cirque épanouit sa large corolle, irradiée de lumière montagnarde.

  A Cilaos, autant de monde dans le cimetière qu'à Saint-Leu. Peu à peu les tombes se couvrent de glaïeuls rouges. Les enfants vendent des bibasses très mûres à goût d'abricot. Dans les jardins du cirque, apogée de la floraison printanières puisque dans l'hémisphère austral la Toussaint est une fête de printemps ! Haies tombantes de vieux rosiers et, parmi moult arbres en fleurs, des pruniers qui donneront quetsches et reines-claudes en janvier...si un cyclone ne dévaste pas tout !

  Près de la blanche église, placée sous le vocable de Notre-Dame des Neiges, fêtée le 5 août, la tombe du père Boiteau, mort "en odeur de sainteté" comme dit son épitaphe. Les gens se signent et prient. Les enfants imitent sagement les grands-mères. La Réunion, surtout dans les Hauts, a souvent un côté vieille France qui me ravit.

  A l'Ilet-à-Cordes, les producteurs de lentilles sont un peu tristounets : la récolte est mauvaise cette année. Le paquet d'un kilo se vend 60 francs !

 

  2 janvier 1999.

  Retrouvailles avec Grand-Coude et son ambiance d'alpage sous les tropiques. Le village s'étend sur un plateau volcanique à 1200 mètres. Nous traversons un pré de fauche pour aboutir au panorama  de la Rivière des Remparts. La caille lance son fameux "paye-tes-dettes! ". A 17 heures 30, un éleveur vient rechercher ses vaches au pré pour la traite. Sur le soir, ambiance frisquette, relents de purin, de bouses, de foin humide. Aboiement des chiens. On pourrait tout aussi bien être dans le Vercors. Ou bien chez nous, à Barby, il y a 30 ans...

  Au soleil couchant, le Morne Langevin, du haut de ses 2400 mètres, se met à flamboyer. Couleurs féeriques, irréductibles à nos pauvres mots : roux rosé, vieil or, rubis, terre de Sienne dans les ravines où la nuit monte comme une marée. Mais ce spectacle s'éteint en une minute, au moment où le soleil plonge dans l'océan.

  De la varangue du gîte où nous nous installons pour la nuit, mon regard s'arrête soudain sur une merveilleuse forme orangée qui volette de fleur en fleur : un Grand Monarque, ce célèbre papillon migrateur qui, en s'implantant à la Réunion, y est devenu sédentaire. Comme les couleurs sont très vives, je suppose qu'il s'agit d'un mâle. Je vérifierai. Rien de tel que l'observation minutieuse des papillons pour affiner la sensualité du regard.

 

 



12/11/2017
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