La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

JOURNAL DES CLAIRIERES, III : SOUVENIRS DU PITON DES NEIGES

  7 juillet 1995

  Cette année, je suis désigné comme examinateur de bac au lycée Rolland-Garros du Tampon. Pour éviter la toujours problématique route du littoral, je décide de m'y rendre en passant par l'Est et par la route des Plaines.

  Bref arrêt au milieu des pâturages de la Plaine des Cafres, à sept heures du matin.

  Dans le monde entier, les troupeaux de bovins exhalent la même odeur fade, épicée d'ammoniac. Notre enfance paysanne s'y retrouve, mais aussi, moins avouable, notre propre animalité.

  Les bêtes pataugent dans une boue grasse. Le givre argente l'herbe. Il fait moins trois ou moins quatre degrés. Les ajoncs fleurissent timidement. Couronnant la scène, le Piton des Neiges, triangle d'un rouge ferrugineux, fiché dans le ciel limpide. Je m'avance sur le chemin, vers la ferme, en fumant ma pipe. Voix d'hommes lointaines. Aboiements des chiens de troupeau. Bidons de lait qui s'entrechoquent. Un traquet sur la haie, tout près de moi, pas peureux pour deux sous. Au loin, en lisière d'un bois, des vaches avec des sonnailles.  A peu près le monde d'où je viens. 

  Cette Réunion-là, bien peu de touristes la connaissent. D'ailleurs elle les décevrait ; ils ne font pas dix mille kilomètres pour se retrouver sur le plateau de Rocroi !

 

 

  21 et 22 juillet

  Le bac est fini. Dernière expédition au Tampon. Nous passons la nuit en famille à Bourg-Murat : hôtel La Diligence, sorte de vaste ranch à usage touristique.

  Les chevaux sont des mérens, race montagnarde d'origine pyrénéenne. Le soir, un vent violent et glacial balaie la lande d'ajoncs où sont répartis les bungalows. Les nuages, fouettés par l'effet de col, montent furieusement de l'Est.

  Au restaurant, nous nous réchauffons d'abord près du feu à l'âtre. Des cavaliers vont et viennent, bottes et culottes crottées. Ambiance du Montana si on veut, avec tout de même un soupçon de kitsch. On retrouve cela dans de nombreux centres équestres européens. 

  Vent violent et pluie toute la nuit.

  Et le matin, soleil ! Violence soudaine des couleurs : barrières blanches, portes et volets verts, ciel d'un bleu dur. 

  Un groupe de cavaliers s'en va. Partout dans le monde, les chevaux ouvrent l'espace.

 

   

 

  31 octobre 1995

  Le Piton des Neiges : ce nom porte beau. On le croirait sorti d'un poème de Saint-John Perse. Il ne neige plus guère de nos jours sur le toit de la Réunion, à 3071 mètres d'altitude. Tout au plus un ou deux jours par an, en août, pendant l'hiver austral. Mais alors pourquoi ce nom ? J'ai une théorie personnelle sur le sujet, que je n'ai même pas envie de vérifier. Ma petite science aime voguer dans ses propres incertitudes.

  Les historiens du climat nous enseignent que la Terre connut entre le quinzième et le dix-neuvième siècle " un petit âge glaciaire " qui culmina sous le règne de Louis XIV. Pendant le terrible hiver de 1709, le vin gela dans les caves de Champagne. Or cette époque correspond à la colonisation de l'île. Il est donc probable que les premiers habitants ont connu sur les sommets des enneigements bien plus réguliers et pérennes que ceux d'aujourd'hui. Diffugere nives, les neiges s'en sont allées, mais le nom est resté.

  Dès sept heures du matin, on nous dépose, mon ami Hubert et moi, à la Plaine des Cafres. Altitude : 1600 mètres. On se croirait sur les estives du Cantal. Cette impression de Massif Central, communément notée, est fréquente dans les hautes plaines. L'air est vif, frais, comme décompressé. Il donne envie de marcher non pas vite, mais loin et longtemps. C'est la magie des pays où l'homme est rare, donc riche de lui-même, donc libre.

  Grand soleil, ciel bleu, sur lequel danse le vol cramoisi des cardinaux. " Les cardinaux, dont le plumage est couleur de feu ", dit Bernardin de Saint-Pierre.

  A droite, nous laissons les pitons jumeaux de Mare à Bouc et le sentier forestier qui, à travers les pâturages de Biberon, conduit au col de Bébour. Nous longeons le ravin sauvage de Bras Chansons, et c'est là que s'envole dans nos pieds une caille perlée. On l'appelle aussi francolin.  Comme toutes les cailles, elle aime piéter dans les savanes et les landes. A l'approche du Coteau Kervegen, la forêt de bois de couleur redevient dense, malgré l'altitude supérieure ici à 2000 mètres. Et soudain, à la crête, la vue s'élargit à l'ensemble du cirque de Cilaos, que nous dominons de plus de 1000 mètres.

  On distingue, juste au pied du rempart, le hameau de Bras Sec et des quadrilatères sombres qui sont sans doute des plantations de cryptomérias. La ravine de Benjoin, entaille de plus de cent mètres de profondeur, sépare le plateau isolé de Bras Sec du plateau de Cilaos. Vue de si haut, l'agglomération cilaosienne, dominée par le blanc clocher de l'église Notre-Dame des Neiges, présente une épure quasi romaine de rues qui se coupent à angle droit. Plus loin, perdus dans les nuages, le hameau de l'Ilet-à-Cordes, si minuscule sous la cime du Grand Bénare ! Opéra wagnérien de nuages, de falaises ocres ou verdâtres, d'éclaircies éphémères, de cascades que la distance rend silencieuse.

  Vers quinze heures, nous installons notre bivouac près du gîte de la Caverne Dufour. Montagnard rigoureux, bien équipé et expérimenté, Hubert supplée à mes carences et à mes maladresses. 

  Hélas le temps se gâte par le sud, et Cilaos disparaît dans une glaciale purée de pois. Dîner créole au gîte : riz, viande boucanée, ragoût excellent de haricots rouges : toutes choses qui, comme on dit, " tiennent au corps ".

 

 

  1er novembre 

  Il a plu presque toute la nuit. Quelques fuites d'eau dans la tente. Sommeil presque impossible. A six heures du matin, nous renonçons à monter jusqu'au sommet. Mais ce n'est que partie remise. Nous redescendons en quatre heures vers Cilaos. Un arrêt agréable sur le plateau du Petit Matarum : cabane forestière, source d'eau vive et un abreuvoir taillé dans un tronc d'arbre. Nous sommes à la lisière supérieure de la forêt de tamarins, ici assez étroite. Le temps s'est bien éclairci.

  A onze heures, à Cilaos, c'est la sortie de la messe de la Toussaint. Les fidèles portent des brassées de glaïeuls qui  remplacent le chrysanthème européen sur les tombes. La piété catholique, émouvante dans sa ferveur et dans ses rites, semble avoir ici trois ou quatre décennies de retard sur la Métropole, en proie à la déchristianisation accélérée qu'on sait. Le sens du sacré, que nos pathétiques curés méprisent, est encore vivant. Nombre d'enfants se signent en passant devant l'église. Donc je fais comme eux.

  Route du retour. Le plafond nuageux est assez bas, vers 1000 mètres. Une étonnante lumière gris perle tombe des nuages sur les replats jaunes des falaises. Des grands aloès ressemblent à des flammes vertes semées sur les pelouses suspendues. Un grand papangue tourne lentement au-dessus de Peter Both.

 

 

  11 novembre 

  Edith nous déposent cette fois à la barrière de Bélouve. Jusqu'au refuge, le chemin est très sinueux. De chaque côté, des massifs denses de pâquerettes blanches et roses. Et puis des fuchsias d'un beau rouge rubis et des digitales bleues. La régénération naturelle des tamarins est favorisée par l'ONF, tout en préservant les fougères arborescentes. 

  Le refuge de Bélouve, en fait, est un hameau disposé en balcon au-dessus du cirque de Salazie, le plus pluvieux et donc le plus verdoyant de l'île. L'éperon basaltique de la Roche Ecrite se dresse au-dessus des nuages. On dirait qu'il flotte.

  Autour des cases en bois, des parterres d'hémérocalles et de capucines en fleurs. Nous longeons le rempart du cirque jusqu'à la caverne Mussart. Ce trajet d'environs six kilomètres nous permet d'atteindre plus de 2200 mètres. A droite, un abîme vertigineux. A gauche, la forêt dense de bois de couleur et de vieux tamarins. Ensuite, c'est la lande d'altitude et les chaos rocheux. Le soleil de la mi-journée tape fort. Hubert, arrivé un quart d'heure avant moi au gîte, plante la tente au même endroit que dix jours avant.

  Le temps est très favorable, donc les campeurs sont nombreux. Splendide coucher de soleil au-dessus du cirque de Mafate. On voit le massif de la Fournaise au loin, émergeant d'une mer de brume aux beaux reflets nacrés. A l'arrière, au-dessus de l'Océan, des nuages orangés avec des traînes rosies par le soleil. Ce paysage pourrait se retrouver aussi bien dans un tableau de Nicolas Poussin que dans un film de science-fiction.

 

 

  12 novembre 

  La nuit est limpide, donc très froide. La Croix du Sud est assez basse sur l'horizon.

  Nous nous levons à trois heures. Clair de lune. Nous montons dans les rochers en nous éclairant à la lampe électrique. Lumières de Saint-Pierre et du Tampon à l'ouest, de Saint-Benoît à l'est. Entre les deux, beaucoup plus clairsemées, les frêles loupiotes de la Plaine des Palmistes et de Bourg-Murat. 

  Dernier couloir d'éboulis et des scories. Cette progression est ingrate, sinon très difficile. Le soleil apparaît alors que nous sommes au sommet depuis quelques minutes. Il est exactement cinq heures trente. Il émerge des nuages à gauche du bombement sombre du Piton de la Fournaise. Et peu à peu il allume les autres sommets qui nous entourent et que nous dominons tous : le Grand Bénare, le Gros Morne, les Salazes. 

  Nous sommes à 3071 mètres. Nous avons " fait " le Piton des Neiges. Nous sommes heureux comme des gosses.

  A huit heures, nous sommes de retour au bivouac : je bois là l'un des meilleurs cafés chauds de ma vie.

  La descente, douloureuse pour nos genoux, nous amène à Hell-Bourg, où nous sommes attendus pour un pique-nique familial près du stade. Il y a aussi un élevage de truites. Je les regarde onduler dans leurs bassins alimentés par les sources des montagnes. Les poissons qui vivent dans les eaux limpides et froides ont quelque chose de plus fascinant que les autres. On devine chez eux une sorte de volupté.

  C'est alors qu'il se remet à pleuvoir.

 

 

  25 mai 1996

  Mes enfants ne partagent guère mes passions et je ne veux rien leur imposer. Cette fois, pourtant, Pierre m'accompagne, de même que Jean-Yves, un collègue breton.

  Nous partons à onze heures du terminus des bus, en haut de Bois-de-Nèfles. Je connais bien ce lieu où je viens cueillir des goyaviers. On y domine toute l'agglomération de Saint-Denis et puis, au-delà, l'horizon convexe et bleu de l'Océan. Face à un tel panorama, la solitude devient méditative. On accède au règne de l'informulable et de ce que j'appelle, faute de mieux, l'Enigme.

  Très vite, nous nous retrouvons dans la forêt dense. Nous marchons entre le Morne de Patate-à-Durand, à gauche, et la Ravine Blanche, à droite. Les eaux sont limpides et bondissante, souvent captées dans des chenaux cimentés puis dans un réseau complexe de tuyauteries crachotantes.

  La progression est pénible, sur un chemin mal tracé et envahi de vigne marronne, cette ronce géante et invasive venue d'Asie. Déception quand, au bout de deux heures, nous nous apercevons que nous n'avons progressé que de deux kilomètres !

  Ensuite, le long de la ravine Grande Marmite, la végétation de bois de couleur devient beaucoup plus belle. Au bord d'un torrent, nous surprenons un papangue qui s'envole lourdement, dans un bruit de van. Ses pattes et ses serres sont jaune d'or. C'est une femelle ou un jeune aux tons chamoisés. En ornithologie officielle, il porte le nom de busard de Maillart. C'est un oiseau endémique de Bourbon, et le seul rapace sédentaire qui y soit connu à ce jour.

  Nous sommes alors à 1600 mètres d'altitude et nous parvenons à une longue crête d'argile rouge, au pied du Piton de Gaulette. Le ciel se charge. Il se met à bruiner. Le sentier se perd dans des massifs de longoses dont les fleurs diffusent un parfum liquoreux quasi écoeurant. De nombreux papillons bruns voltigent dans le sous-bois en s'approchant très près de nous. Mais ils meurent en grand nombre si on en croit les ailes qui, comme des feuilles mortes, jonchent le sol. Ne pas oublier que nous sommes en plein automne austral !

  Aussi loin que porte la vue règne une jungle épaisse, moutonnante, d'un vert foncé dans la grisaille. Il commence à faire froid. Quelques rares chants d'oiseaux perforent le silence - comme dans les forêts européennes en octobre.

  Comme l'après-midi s'avance, nous craignons de ne point arriver au refuge avant la nuit. Mais la végétation s'éclaircit enfin et les premiers tamarins annoncent l'arrivée à la Plaine des Chicots. Le soleil est revenu. Magie de la lumière oblique sur l'usnée couleur de soufre. Elle feutre le gazon gris des clairières. L'impression est bien celle de l'automne.

  Le camping est interdit sur la pelouse qui entoure le gîte. La maison du gardien, en bois sous tôle, se trouve au milieu d'un enclos envahi d'un capharnaüm de galets, de planches, de caisses, de réserves d'eau en métal ou en plastique. Un chien noir attaché à sa niche. Une basse-cour de coqs, de poules et d'oies braillardes. Un serin dans une cage blanche. A l'intérieur, un grand feu de bruyère et de tamarin illumine l'âtre couvert de suie. Le repas du soir mijote dans deux énormes cocottes.

  Le gardien, homme des bois affable, nous raconte la vie aux Chicots en découpant des poulets. La veille, il a vu un tuit-tuit, oiseau rarissime, lui aussi endémique de Bourbon, et que l'on ne trouve plus qu'ici, sur quelques centaines d'hectares. Une affiche jaunie, punaisée au mur, rappelle la fragilité de cette espèce au seuil de la disparition. Il ne reste peut-être que trente couples sur la Plaine des Chicots et la Plaine d'Affouche. Il imite la ritournelle de l'oiseau en sifflotant ; il est l'un des derniers hommes du monde à l'entendre encore...

  Comme la découpe des poulets est terminée, il hache maintenant les choux du hors-d'oeuvre d'une main experte et rapide. Il habite Salazie, nous dit-il, et il doit donc faire treize kilomètres à pied pour venir travailler.

  Maintenant, la nuit. A travers les ramures des tamarins, harmonieuses comme celles des oliviers, l'extraordinaire gravier d'or des étoiles. Un feu chaleureux réchauffe le gîte. Les premiers arrivants jouent aux cartes, d'autres au scrabble. Un peu à l'écart, un jeune couple d'Allemands est en voyage de noces, honny moon, me disent-ils. Lisa travaille chez Alcatel à Stuttgart et elle parle assez bien le français. Comme souvent, son mari est beaucoup plus réservé qu'elle.

  Comme il n'y a pas d'éclairage extérieur, les deux serveurs apportent les plats de la maison du gardien avec une lampe frontale de mineur. A chaque arrivée, ils sont applaudis. Au menu, très classiquement réunionnais et de fort bonne qualité, rhume arrangé, salade de chou blanc, cari poulet avec de généreuses louchées de riz et de lentilles.

  La nuit est très froide. Je ne parviens pas à me réchauffer. Insomnie sous la tente. Je somnole seulement. Jean-Yves et Pierre semblent bien mieux dormir que moi.

 

 

  26 mai  1996

  Anniversaire d'Edith, mon épouse, qui a quarante-trois ans aujourd'hui. Et dans deux jours, Jean, notre dernière fils, qui fréquente l'école des Bancouliers de Saint-Clotilde, aura cinq ans.

  Au lever, la buée de condensation de la tente s'est transformée en glaçons ! Givre sur l'herbe tout autour de nous. De la cheminée du gardien, la fumée monte en volutes rosies par les premiers rayons du soleil. Nous retrouvons la cuisine tiède pour le petit-déjeuner. La plupart des autres randonneurs dorment encore.

  Départ. Ma carcasse ankylosée grince un peu. Mais le chemin est assez confortable. Nous traversons d'admirables taillis de bruyère arborescente et de tamarins rabougris par l'altitude. Réseau de troncs noueux, de feuillage clair et de lumière argentée. Pour rendre cette réalité qui est inexprimable par des mots, Cézanne se contentait d'entrecroiser les doigts de ses deux mains et de les serrer très fort.

  Nous arrivons sur la planèze de la Roche Ecrite. Les dalles de basalte sont creusées de coupelles où l'eau est gelée.

  Au loin, vers le nord, le littoral de Saint-Marie et l'Océan qui miroite. Nous somme maintenant à plus de 2000 mètres. Le plateau s'élève et, en même temps, se rétrécit. Il devient un bastion triangulaire qui domine  le Bras de Sainte-Suzanne à gauche, la Rivière des Pluies à droite. Nous sommes au sommet à neuf heures. Vers l'intérieur de l'île, la vue s'étend sur les cirques de Salazie et de Mafate, que sépare le massif grandiose du Piton des Neige. Quel spectacle ! Quelle beauté !

  Mille mètres en-dessous de nous, je reconnais l'habitat dispersé de Grand-Ilet, l'étang de Mare-à-Martin, les méandres de la rivière Fleurs Jaunes. La Roche Ecrite mérite bien son nom : la dalle sommitale est couverte d'inscriptions.

 Sur le chemin du retour, les touristes moins matinaux que nous montent en se plaignant du soleil ! Pique-nique rapide près du gîte. Démontage de la tente. A quatorze heures, on vient nous rechercher à Mamode Camp.

  Retour à Saint-Denis où il fait dix degrés de plus qu'en altitude. L'alizé pourtant a tourné de l'est vers l'ouest. C'est ce qu'on appelle ici le vent de Saint-Paul, fougueux et frais. Bientôt nous entrerons dans l'hiver austral, cette saison que j'adore entre toutes.



28/11/2018
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