La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

UNE PEREGRINATION DANS LE CIRQUE DE MAFATE, NOVEMBRE 1997.

  Le Bélier, 1er novembre 1997.

  Un temps de Toussaint ! Les gros nimbus inondent et Salazie et Mafate. Les montagnes fument. Le ciel bouillonne. Les cascades ont leurs grandes eaux. Dans la forêt de bois de couleurs, la pluie crépite sur les feuilles vernissées des longoses. Au gîte, le soir, société éphémère : deux Belges, deux Vendéens, et nous, les quatre "zoreils ". Etrangement, il n'y a ni Allemands, ni Anglais, ni Hollandais.

  La maîtresse des lieux : une créole à l'oeil vif, Agathe Maillet. Comme elle est aussi animatrice paroissiale, de nombreux chromos ornent le réfectoire : Jean-Paul II, le frère Scubillon, la Cène, la Sainte Vierge. On est dans la Réunion des Hauts, celle qui reste dévote.

  Au Bélier, nous explique-t-elle, les jeunes ne veulent plus chanter. Donc plus de messe. Demain, aux aurores, elle sera à la messe dans la nouvelle église de Grand-Îlet. Elle nous promet de nous servir le petit-déjeuner avant, vers 5 heures. Comme je lui dis que j'assistais à la consécration de cette nouvelle église, et que Mgr Aubry est venu me serrer la main pendant le pique-nique qui a suivi, je monte d'un cran dans son estime.

  Dans le jardin où je fume ma pipe vespérale, quelques vieux poireaux parmi les herbes folles. Exactement comme dans les jardins campagnards métropolitains, en fin d'hiver. La case est un baraquement dans le style des régions dévastées d'après-guerre. Modestes ou patriciennes, j'adore les habitations en bois. Donc je dormirai bien cette nuit.

  Repas du soir : lentilles, riz, saucisses fumées, gâteau à la banane.

 

  Lundi 2 novembre.

  En ce jour des morts, le temps est toujours aussi funèbre sur le cirque de Mafate. Il a bruiné toute la nuit. En créole, on dit " la pli i farine."

  Et puis peu à peu, le soleil revient. Nous longeons Piton Cabri, une pyramide volcanique de 1400 mètres de haut. Ampleur soudaine des horizons. Vers 10 heures, nous arrivons à l'Îlet-à-Malheur. Soleil. Nous nous désaltérons à la boutique, modeste case mais alimentée en électricité par des capteurs solaires. Petit arrêt à la chapelle : extérieurs en bardeaux ; à l'intérieur une charpente de récupération. Les mêmes chromos que chez Agathe Maillet, avec en plus une statue du Curé d'Ars. La cloche est à hauteur d'homme, dans une petite bâtisse en bois, sous un toit de tôle bleu outremer. Ambiance à nulle autre pareille : pas de voitures ! Les gens se saluent avec un mélange de discrétion et de solennité, comme dans un tableau de Gustave Courbet. Des coqs, des chats, de vieux portails artisanaux : la France rurale des années 50.

  Entre l'Îlet-à-Malheur et Aurère, le bras Bénacle, un canyon de 30 ou 40 mètres de profondeur. Tous ces affluents de la Rivière des Galets fractionnent Mafate en petites unités géologiques et humaines.

  Pose à Aurère. Hélas, ronde infernale de l'hélico qui, en 3 ou 4 voyages, amène un groupe de la Nouvelle. Beaucoup de champs de maïs desséchés sur pied. Des filaos où le vent sifflent ombragent le chemin depuis les hauts de l'Îlet-à-Malheur. Cette musique un peu acide réveille en moi ce sentiment que je connais depuis l'enfance et que, faute de mieux, j'appelle la Grande Nostalgie. Les majuscules entretiennent le vague et l'inexprimable.

  Ensuite une descente de 600 mètres de dénivelé vers la rivière des Galets. Avec mon bâton, je tape sur les grands mâts des aloès, ce qui déclenche une pluie de graines qui ressemblent à des oignons.

  Au bras d'Oussy, peu avant la confluence avec la Rivière des Galets, spectaculaires marmites de géants où l'eau bouillonnent. Des ados venus à vélo du littoral nagent, plongent, et caressent un peu les filles.

  Remontée par les flancs du Piton Tortue : pentes abruptes et écrasées par un soleil presque au zénith.

  Le soir nous arrivons à Cayenne. Ce petit village au nom si sinistre est noyé dans un déluge de fleurs : impatiences, bégonias, poinsettias, géraniums envahissants et vagabonds.  J'admire surtout les corbeilles d'or, aux jolis pompons jaunes et rosés. Avec cela des manguiers, des papayers, des pêchers. Ce n'est ni plus ni moins que le jardin d'Alkinoos !

  Le paysage, lui, est  à couper le souffle : la Rivière des Galets, dans sa vallée profonde, fait ce bruit de torrent lointain qui est la musique universelle de la montagne. Au delà, un gigantesque mur de basalte dont le sommet se perd dans les nuages. Les salanganes et les paille-en-queue passent et repassent. Etrangement, l'oiseau-la-vierge, d'ordinaire strictement forestier, vit ici jusqu'au milieu des habitations.

  Peu avant Cayenne, nous nous sommes bâfrés de tomates poc-poc : délicieuses, de la taille d'une cerise, mais chacune prise dans une sorte de petit lampion japonais qu'il faut ouvrir. J'ai observé aussi un très grand papillon, aux ailes brun foncé avec de belles taches bleu métallique. Il s'agit me dit-on de Papilio Phorbanta, sous-espèce endémique d'une espèce africaine. La chenille vit sur les citronniers, les orangers, les mandariniers.

  Le soir, assis sur les marches de la varangue, parmi le club silencieux des liseurs : un homme presbyte lit le Roman de Renart  et une fille un polar américain à la couverture criarde. Moi, un de mes vieux classiques : "Oasis interdites " d'Ella Maillart. Devant les falaises violacées de Mafate, je m'arrête sur la desciption du Nanga Parbat étincelant de neige. Je suis dans deux voyages à la fois, le mien étant bien modeste par rapport au périple d'Ella Maillart.

 

  3 novembre 1997.

  Départ de Cayenne à 8 heures. Jusqu'à midi, un sentier-balcon à l'ombre, dominant la Rivière des Galets que nous traversons à gué deux ou trois fois. Relief étonnant : érosion très active dans une roche volcanique très friable, ce qui crée de nombreuses cheminées de fée et des rochers en surplomb où les salanganes apportent des lichens pour leurs nids.

  Montée au col du Bronchard par des escaliers taillés dans le rocher et un sentier muletier. Dans ces cas-là, le sac à dos m'est une torture. Au col, à 1200 mètres, je m'assois au pied d'un calvaire blanc abondamment fleuri. J'y allume une bougie. Ce rite, pour moi, revêt toujours un sens fort. Par lui, je fais allégeance à la sacralité du monde. Un couple de merle de Bourbon s'approche alors tout près de moi.

  Arrivée à Roche-Plate. A l'inverse de Cayenne, c'est un ample plateau et l'habitat est très dispersé. Le gîte est à un bon kilomètre de la première cases. Des enfants qui ressemblent à de petits Tziganes nous renseignent. Ils son avenants, très soucieux de rendre service. Nous les remercions en leur donnant une plaquette d'abricots confis. Ici et là de très vieux filaos, dont les troncs rosâtres ressemblent à ceux des pins sylvestres. Moins de fleurs et moins de jardins bien tenus qu'à Cayenne.

 

  4 novembre 1997.

  Départ vers 8 heures 30. Mauvais souvenir du repas de la veille : riz collant, abatis de poulet, pas de rhume arrangé.  Et nous étions entassés à 40 dans un local très bas.

  A partir de Roche-Plate, montée raide dans les bosquets de mimosas, sur les éboulis qui tapissent le bas du rempart du Maïdo. Je braque un instant mes jumelles sur un touriste en blanc, 1000 mètres au-dessus de moi ! Pour nous rafraîchir, nous mâchons le cresson que nous cueillons dans les endroits sourceux.

  A Trois-Roches,  la Rivière des Galets coule sur une immense plaque rocheuse d'un gris quasi blanc. Le site est ombragé et les touristes éparpillés. Pique-nique rapide, sieste méridienne.

  Nous devons ensuite franchir un verrou qui barre la vallée par un terrible raidillon. La redescente est si glissante que nous l'effectuons sur les fesses ! La montée vers Marla emprunte des couloirs d'éboulis parfois scabreux. Heureusement le soleil se voile et la récompense est à la mesure de notre effort : de merveilleux sous-bois fleuris de pâquerettes et de bouillons blancs.

  Marla est un petit îlet à 1600 mètres d'altitude. Le gîte est confortable et offre des chambrées de quatre. Repas chez une autre habitante, madame Giroday : merveilleuse salade de cresson pays, cari poulet gastronomique, gâteau à la pomme. Madame Giroday porte par tous les temps sa capeline de paille. Elle a 6 enfants dont l'un est déjà marié. Il a, comme elle dit, "sa petite femme". La famille va faire ses courses à Cilaos en passant par le col du Taïbit.

  Après le dîner, nous regagnons notre gîte dans la nuit froide et constellée.

 

  5 novembre 1997.

  Lever à 6 heures. Petit-déjeuner sur place.

  Nous marchons dans une vaste prairie pastorale, sur fond de Grand Bénare. Bosquets de figuiers de Barbarie. Sources entourées de songes et de tapis d'arums. Les bovins sont en liberté : tantôt noirs, tantôt roux foncé, mais les cornes toujours fièrement redressées.

  Hélas une averse brutale nous surprend dans la montée du col des Boeufs. Nous arrivons trempés au sommet. Pas un abri, et la voiture de l'épicier du Bélier ne doit pas nous reprendre avant 15 heures !

  Scène cocasse : nous nous changeons complètement sous un kiosque à pique-nique ! Mais l'averse cesse et, pour passer le temps, je relis mes notes à mes compagnons de randonnée. Ils me signalent des oublis que j'écris sur la page de gauche de mon calepin, celle que je réserve toujours à cet effet.

  La voiture finit par arriver. A l'épicerie, nous retrouvons le monde de ce petit commerce où les pots de yaourt voisinent avec les boîtes de clous, les bouteilles de soda avec les bidons de carburant pour les tronçonneuses.

  Mais l'épicière, bien enveloppée et bien pomponnée, est pessimiste sur l'avenir : le chiffre d'affaire journalier, en travaillant de 6 heures du matin à 7 heures du soir, n'excède pas les 700 francs !

  Poliment, nous l'écoutons tout en étant un peu ailleurs. Nous sommes humides et fourbus, comme des épagneuls ébouriffés qui rentrent d'une chasse aux canards. Le confort de la voiture qui nous ramène à Saint-Denis nous semble celui d'un autre planète.



13/11/2017
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