La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

ET MON SILENCE EST JOIE

  Jeudi 15 février 2018.

  Le feuilleton voyageur que Sylvain Tesson publie dans Le Point  constitue de très loin les meilleures pages de cet hebdo. Il est la bouffée d'air frais de tous ceux qui, en pensée ou par action, larguent les amarres sans s'attifer de prêt-à-penser. On le lit à la fin, dans un cahier d'apparence rétro joliment intitulé Le Postillon. 

  Dans le numéro du 1er février, Tesson raconte une crapahuterie en Catalogne, au moment des fêtes de fin d'année. Voici ce qu'il pense de la situation politique en Espagne, agitée comme on sait par le séparatisme catalan : " Comme tout être sensible, raffiné et douillet, je penche pour l'unité royale. Un royaume est la définition politique du moindre mal et il sera toujours affreusement regrettable qu'une idée, une céramique de Picasso ou une couronne espagnole volent en tessons. On dit " se royaumer " pour exprimer l'idée de se gouverner paisiblement en accueillant en soi l'unité. Si l'indépendance excite les partisans du désordre, laissons-les s'éclater tout seuls. "

  Il y a du Tesson en moi : j'ai toujours préféré la compagnie de ceux qui se royaument au tintamarre de ceux qui s'éclatent. C'est pourquoi tous les matins j'écoute sur France Musique l'émission de la Tchèque Denisa Kerschova. Son français aux inflexions slaves est aussi précieux que la musique de Smetana. J'aime Marienbad ( en tchèque Marianske Lasne ), les forêts enneigées, et les filles blondes qui font du vélo le long de la Vltava.

  En tant qu'Européen, il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour faire de moi un partisan de la restauration des Habsbourg.

 

 

  Dimanche 18 février.

  Etrange rêve en fin de nuit : un parfum qui s'appellerait Pyrénées.

  Aussi bien pour homme que pour femme. Frais, un peu boisé, mais moins volatil qu'une eau de toilette. Une sorte de quintessence paysagère de moyenne altitude, là où l'on s'arrête, un peu essoufflé, pour contempler les sommets. Une neige évanescente et des soldanelles en fleurs. 

  A sept heures, préparant mon café, je pensais encore à Pyrénées de chez Chanel ou chez Hermès. Ce parfum qui n'existe pas et que cependant j'avais humé.

  Et une aube verte emplissait les grandes fenêtres du salon.

 

 

  Jeudi 8 mars.

  D'autres ont toujours l'air de revenir de Pontoise et moi, je reviens toujours de Reims. La " vieille route " : le clocher roman de Fresne, la plaine infinie, la pluie froide, la terre. Ici et là, la boue, dont j'ai une répulsion psychanalytique. Ce pays est par nature fruste, quadrillé et répétitif.

  Et puis soudain, la descente vers Château-Porcien où je dois m'arrêter pour faire quelques courses. Surtout, dominant le bourg, la falaise de craie.

  Je repense alors à Gustave Courbet : Un enterrement à Ornans. 

  Au bord de la fosse où va descendre un cadavre qui fut un homme, un chien.

  Et à l'arrière-plan, lourde comme le destin, la falaise...

 

 

  Saint-Denis, vendredi 16 mars.

  Depuis vingt-cinq ans, j'ai le cul entre deux hémisphères comme d'autres l'ont entre deux chaises. Me revoici donc réunionnais pour trois semaines. Météo variable, scandée de draches qui, dans la rue Leclerc, font courir passants et touristes sous les stores des magasins, le temps que ça passe.

  Mais un vent salubre rafraîchit l'air, balance les grands cocotiers du Barachois, et finalement je baguenaude à l'aise, en baskets et bermuda, retrouvant une à une mes vieilles pistes, mes vieilles lisières et mes vieilles niches : la bibliothèque municipale de la rue Roland Garros, les arbres-orchidées du stade de Champ-Fleuri, la perspective solennelle de la rue de Paris qui, au-delà de la colonne de la Victoire, bée sur l'Océan.

  Demain, à la Plaine-des-Palmistes, nous profiterons en famille de l'automne austral. Bruine, feuilles mortes et gros hortensias bleus. Une sorte de Toussaint inversée.

  Au cimetière, nous saluerons Lorraine et Frumence Boyer, les amis inoubliables et irremplaçables.

 

 

  Epernay, avenue de Champagne, samedi 21 avril.

  En milieu de matinée, cette voie prestigieuse qu'on dit la plus riche de France, et même parfois, pendant qu'on y est, la plus riche du monde, baigne dans une étrange vacuité, solaire et estivale.

  Dans l'attente d'une rencontre avec le jeune chef de cave Adrien Bergère, je flâne sur les trottoirs pavés, larges de plus de cinq mètres, en pantalon clair et mocassins légers. La tiédeur de l'air me caresse la peau. Je suis l'hôte étonné de cet été incongru au milieu du printemps.

  Très peu de voitures. Quelques touristes seulement, dont deux Japonaises parlant l'anglais, soit pour frimer, soit au contraire pour se fondre dans les usages planétaires. Je les croise de si près que nos ombres s'entremêlent.

  Surtout me dis-je, ne pas faire d'oenologie, ne pas faire d'histoire, ne pas faire de géographie, ne pas faire de politique, ne pas s'écouter !

  Marcher dans ce matin sparnacien qui, lorsque j'approche de l'hôtel de ville, se met à sentir l'humus arrosé, la fougère et le lilas. Le ciel est d'un bleu irréel. Et mon silence est joie.

 

 

  Rocamadour,  26 juin 2018, six heures du matin.

  Fin d'une trop courte virée chez des amis, en Saintonge et en Béarn. Des rives de la Seudre aux estives du col d'Aubisque, sous la ronde hypnotique des vautours.

  Arrivé hier de Jurançon par Tarbes, Auch, Montauban, Cahors, avec une pose méridienne à Mauvezin, bastide gasconne typique où le marché du lundi battait son plein. Comme j'avais le gosier sec, j'y ai acheté une barquette de cerises. Odeurs fromagères et accent chantant sous les poutres de la vieille halle. Un Sud-Ouest de carte postale.

  Entre Pau et Tarbes, à droite de la plaine à maïs sur laquelle filait la route rectiligne, le panorama pyrénéen déroulait ses cimes et ses neiges. Quelle beauté ! Les Alpes offrent rarement un tel spectacle, où plaine et montagne se confrontent avec tant de vigueur. Vers l'est le Pic du Midi de Bigorre hissait sa pyramide sombre, nimbée d'une brume rosâtre, et l'on devinait même l'antenne de l'observatoire, minuscule mât blanc qui resplendissait au soleil.

  Ce matin, de la fenêtre de ma chambre de l'hôtel Le Bellaroc, au hameau de l'Hospitalet, j'assiste au lever du jour sur la cité médiévale de Rocamadour. Le fond du canyon, lui, baigne encore dans l'ombre froide de la nuit finissante. Entre l'aube et l'aurore, un abîme...Le soleil allume d'abord le château et son clocher, puis la basilique du Saint-Sauveur, puis, sur la falaise opposée à celle du village, les pans calcaires abrupts, sans végétation.  Je suis dans la lucidité étrange de l'éveil. J'embrasse ce nouveau jour qui m'est donné.

  Je me dis que le Quercy est une région que je connais mal, n'étant ici que pour la seconde fois de ma vie. Il correspond à cette principauté idéale qui surgit parfois de mes songes, un peu comme le paradis terrestre naquit il y a trois ou quatre mille ans de l'imaginaire des Mésopotamiens : un pays à mi-chemin de la forêt boréale et de la garrigue, des plateaux ensoleillés et des vallées fertiles, enfin, last but not least,  des communautés humaines clairsemées mais pétries de la sagesse des druides.

  En attendant le petit-déjeuner, je pars marcher le long de la corniche. Je savoure cette flânerie là où personne ne me connaît, où je ne connais personne, aux confins d'un réel proche de l'assomption magique.

  Une brise frisquette souffle d'Auvergne et fait bruisser les feuillages. Je me sens pris soudain par une sorte de griserie paysagère, un peu comme quand on boit à jeun deux flûtes de champagne. Mon regard est clair mais mon esprit flotte un peu. Les siècles empilés ici me murmurent quelque chose, mais quoi ?



14/05/2018
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