La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

" SA BEAUTE PARFAITE DE NORDIQUE ME FRAPPE ET M'EMERVEILLE."

  Samedi 8 septembre 2018.

Françoise Sagan : " Toute vie agitée rêve de calme, d'enfance et de rhododendrons aussi bien que toute vie calme rêve de vodka, de flonflons et de perversité." J'aime le balancement antithétique de cette phrase qui me laisse songeur. Mais il s'agit de littérature, donc je n'ai pas envie de l'approuver, de la désapprouver, ou même de la nuancer. L'art d'écrire, immédiatement, vise au-dessus de la morale, et donc plus loin qu'elle. C'est ce que ne comprennent pas quatre-vingt dix pour cent de nos lecteurs. Ils ramènent tout à leur vie, à leur histoire, à leur savoir. Ils sont incapables de faire le bond vers l'imaginaire, vers l'esthétique. Dans les médias, c'est la politique, ou pour mieux dire la politicaillerie, qui pervertit tout. D'après nombre d'experts en climatologie, la Terre va devenir une étuve surpeuplée, ce qui entraînera l'apocalypse et la fin de l'humanité. La littérature, elle, aura bien du mal à survivre jusqu'au bout. 

 

 

  Premières rousseurs automnales. Envie de partir vers l'Est. Et de visiter Iasnaïa Poliana, le domaine du comte Léon Tolstoï, au coeur de la Sainte Russie. Iasnaïa Poliana : la Clairière des Frênes. Plus la pensée unique nous accable de russophobie, plus je suis russophile. Comme Sylvain Tesson, Cédric Gras et tant d'autres. Je me souviens que le plus bel étalon de la ferme Féquant, au début des années cinquante, s'appelait Cosaque. L'autre, c'était Danube.

 

 

  Les Basses-Alpes : ce nom abandonné acquiert, au fur et à mesure qu'il s'éloigne, le prestige des territoires fantastiques ou disparus, comme la Prusse-Orientale ou la Syldavie. Je l'imagine écrit au stylo à plume, sur une enveloppe oblitérée d'un beau timbre en taille-douce.  " Hôtel de France, 4, place de la République, Digne, Basses-Alpes." Les Alpes de Haute Provence, c'est comme une homélie de BHL, le penseur aux chemises trop blanches : un machin nul et non avenu. Cette expression ampoulée,qui semble sortie d'un médiocre dépliant touristique, on sent qu'elle sonne faux. En revenant de Iasnaïa Poliana, je repasserai par la splendide abbaye de Ganagobie, dans les Basses-Alpes.

 

 

  Alors que je lis de moins en moins la presse généraliste, où toute liberté est en voie de disparition, je fais mon miel des revues féminines que mon épouse achète. On y flâne en devisant comme si on était au bord du Lac Majeur. Elles témoignent encore d'un art de vivre.

 

 

  Cet après-midi, promenade digestive en forêt de Signy, qui a tendance a devenir la cathédrale où j'ai mes habitudes. Je fais un rejet des campagnes chauves du Rethélois. Au retour, j'emprunte la Voie Forestière de la Fontaine aux Aulx. Via Silvestris Fontis Aliorum :  j'imagine le docile moine cistercien s'appliquer à copier l'expression dans son registre. Et une lumière verte  tombe sur lui des fenêtres à carreaux losangés du scriptorium. Admettons que nous soyons en l'an 1250... Quand l'Europe aura déserté l'Europe, nous n'aurons plus que deux recours : la nostalgie et les forêts. La nostalgie qui, selon Angelo Rinaldi, est le seul sentiment qui pense.

 

 

  Mathieu Galey, Journal, 2 juin 1971. " Déjeuner chez Gould. Un monsieur en costume de cosmonaute, toile blanche et blouson blanc sur un pull-over noir, prend l'ascenseur avec moi. Très bronzé, les yeux bleus, les cheveux assortis à son costume, sa beauté parfaite de Nordique me frappe et m'émerveille. Il va lui aussi à l'appartement 202, et Denoël, inquiet, ne paraît pas le reconnaître. Il s'enquiert auprès de Florence qui s'écrie : " Mais c'est Ernst Jünger, voyons ! " Et il a soixante-seize ans ! Je crois n'avoir jamais vu un homme aussi beau ! "

  Jünger était bronzé parce qu'il avait passé six semaines en Crète. Et le soir de ce 2 juin 1971, c'est au Meurice que Florence Goult invita son club littéraire à dîner.  J'apprend tout cela dans Soixante-dix s'efface, tome II, page 44.

  Stendhal savait qu'il était laid et il le disait. Jünger savait certainement qu'il était beau mais il ne le disait jamais, bien sûr. La beauté est un destin, comme la bosse des maths, la main verte ou l'oreille absolue. Elle appartient hélas au fleeting world, aux choses éphémères. Ecrire, comme jouer Liszt sur un piano, ce n'est que ralentir un peu ce flot qui passe. 

 

 

  Dimanche 9 septembre. Repas champêtre chez des amis de Warmeriville, dans la vallée de la Suippe. Mais la propriété où nous sommes reçus est à la limite nord du village, là où se situaient les anciens remparts. Nous mangeons sur la pelouse, sous de grands parasols. Devant nous, l'enclos pour les chevaux. Au-delà, les bâtiments agricoles puis l'immensité des champs. La plaine se soulève un peu dans le lointain ; une lisière de bois souligne l'horizon. On se croirait dans un roman de Tourgueniev. De temps en temps, des vols de choucas traversent le ciel en lançant leurs cris aigus et les heures sonnent à l'église.

  Le déjeuner commence par de la tête de veau ravigote et se termine par des îles flottantes, dans la plus pure tradition française. Les viandes grillées sont accompagnées de Crozes-Hermitage. Entre fromages et desserts, je pars marcher un peu. Il me suffit de traverser la rue et je me retrouve au cimetière, devant la chapelle où repose Léon Harmel, l'un des grands initiateurs du catholicisme social, sous le pontificat de Léon XIII. Mais le cimetière militaire allemand, juste derrière, a de loin ma préférence. Ici cessent les vanités macabres. Une vaste pelouse ombragée de tilleuls. De simples croix de granite gris. Honneur suprême : les soldats morts ont des sépultures de moines. 



08/09/2018
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