La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

RETOUR A BONNEVAL-SUR-ARC. JUILLET 2016.

  Péronnas, mercredi 20 juillet 2016.

  Je n'habite pas le pays. Je laisse cela à d'autres. J'habite les paysages successifs que je rencontre. Tout paysage est le miroir d'un songe immémorial auquel nous nous affilions.

  Matinée en forêt de Seillon, près de Bourg-en-Bresse, avec de vieux amis réunionnais. Vers dix heures, donc huit heures en chronologie vraie, et grâce à la réfraction du soleil sur les houx et les lierres qui tapissent l'humus forestier, le sous-bois est bleu ! C'est une superbe chênaie-charmaie, avec quelques hêtres. A la fin de l'époque carolingienne, saint Gérard établit ici son ermitage, au coeur d'une sylve primitive qui s'étendait de Bourg à Chalamont. En 1168 fut fondée la chartreuse de Seillon, qui amena bien sûr les moines défricheurs, cultivateurs, civilisateurs. Détruit pendant les Guerres de religion, le monastère fut reconstruit après le rattachement de la Bresse à la France, en 1601. Liquidé à la Révolution, il est maintenant un centre médico-social pour les enfants de l'Ain.

  Obstinément, en parcourant les layons forestiers, je pense aux chartreux. Et comme nous ne sommes pas loin de Sélignac, je pense aussi au récit étonnant de notre amie Claire Fourier, Dieu m'étonnera toujours.

  Moi, Dieu ne m'étonne pas. C'est le divin qui me sidère.

 

  Jeudi 21 juillet 2016.

  Comme on dit dans les Ardennes, "c'est le 14 juillet des Belges".

  Je longe le lac de Nantua dans cette fraîcheur matinale qui, en été, sent un peu la limaille de fer. Jolies joggeuses sur les rives.

  A Saint-Pierre-en Faucigny, une horreur : le cirque Zavatta ! Les cages de la ménagerie sont exposées à la vue des automobilistes qui passent sur la route. Je distingue des tigres blancs deux fois suppliciés : par le dressage et par l'incarcération à vie derrière des barreaux de métal. Quelle horreur !

  J'arrive ensuite à Magland, à l'entrée de la vallée de Chamonix, chez une de mes anciennes élèves qui fête son anniversaire dans le cadre somptueux où elle habite : d'un côté les montagnes du Faucigny, d'où la cascade de l'Arpennaz jaillit et se brumise le long de la falaise ; de l'autre la Pointe Percée, point culminant de la chaîne des Aravis. Incroyable instantané géologique : de l'urgonien cabré vers le ciel !

  Les montagnes ont ce pouvoir étonnant de nous alléger, de nous rasséréner, de faire de nous, à l'improviste, des méditants modestes et souverains.

 

  Vendredi 22 juillet.

  Sainte Marie-Madeleine, fête de ma mère. 

  Une aventure comme il n'en arrive qu'à moi : entre Megève et Albertville, ma modeste Citroën C3 est prise dans la caravane du Tour de France ! Je n'arrive au sommet du col de l'Iseran que vers midi. La beauté sauvage du site en impose toujours. Beaucoup de névés résiduels cette année. Il neigeait encore il y a deux semaines.  Je noircis mon calepin sur un bloc de gneiss, au pied de la chapelle où mes parents aimaient tant venir à la messe, le dimanche, quand nous séjournions en famille à Bonneval. Nos enfants étaient jeunes. C'était au temps de Mitterrand et de la lambada. La vie passait sans avoir l'air de passer. 

  Plusieurs choses pourtant me déçoivent, moi qui n'ai pas mis les pieds ici depuis un quart de siècle.

 Du côté de Val d'Isère, d'où je viens, des remonte-pentes lacèrent l'alpage. La notion de parc national, jadis valorisée, n'apparaît plus nulle part. Il est clair que la pression touristique et financière l'a emporté sur les préoccupations environnementales. Tétras et lagopèdes se tuent dans les câbles. Et puis la chapelle est maintenant fermée.

  Les touristes sont nombreux, un peu hagards, ne sachant rien faire d'autre que de photographier, consulter leur tablette ou faire pisser le chien. Comme toujours, on se console en constatant que les âmes fortes sont fidèles au poste : ici les cyclistes, les randonneurs et ceux qui, jumelles en mains, tentent de mettre un nom sur les sommets, les glaciers, les fleurs, les oiseaux.

  Côté Maurienne, mes yeux ne se lassent pas de s'éblouir sur les langues glaciaires du Mulinet, du Grand Méan, des Evettes, du Vallonnet. Le sommet de l'Albaron les domine à plus de 3600 mètres. Je me répète ces noms que je n'ai jamais oubliés comme une litanie.

 

  Bonneval-sur-Arc, 22 juillet après-midi.

  Le temps est redevenu instable et orageux, scandé de draches brèves mais glaciales. 

 Je retrouve ce village quasi tibétain, dont les toits de lauzes luisent parfois, glacés par la lumière. C'est sur le clocher de pierre de Bonneval qu'un matin neigeux de mars, je vis pour la première fois voleter l'oiseau-papillon, le fascinant tichodrome échelette. De même un matin d'été, alors que j'explorais aux jumelles le grand pan d'éboulis qui se trouve derrière les chalets de Tralenta où nous logions, je pus observer brièvement le monticole de roche : tête orange et poitrine d'un bleu ardoisé, un joyau ! Une sorte d'aridité rocailleuse imprègne tout le haut pays mauriennais. Alexandra David-Néel n'eût point été dépaysée ici. Source vive des torrents mais aussi des choses, du cosmos éternel. 

  J'entre au cimetière, minuscule, tout près de l'église. Et je note le martyrologe montagnard : avalanche de la montagne des Druges, le 21 janvier 1931, trois morts ; avalanche de 1982, cinq morts. Ils reposent au pied du mur, sous d'énormes delphiniums bleus accompagnés d'hellébores et de fougères. Au-dessus de la tombe, cette inscription : "Quand viendra le dernier jour, à l'appel du Seigneur, vous vous lèverez et vous marcherez."

  A gauche de l'entrée, une autre tombe modeste que personne ne remarque, celle de Pierre Blanc, dit le Pape, guide fameux du siècle dernier, 1881-1966. Près de lui sa femme, Florine, 1886-1954.

  Mais soudain l'orage se déchaîne. Eclairs, tonnerre, trombes d'eau. Je rentre à l'église et m'assois au fond. Bonneval ! Et remonte la marée des souvenirs ! Je sais que je suis condamné à rester ici un quart d'heure.

  Quand le soleil reviendra, à l'appelle du Seigneur, je me lèverai et je marcherai.

 

  Bessans, 23 juillet 2016.

  Pour ceux que les labels officiels indiffèrent, Bessans fait partie des plus beaux villages de France.

  Incendié par les Allemands en 1944, il a perdu une grande partie de son patrimoine bâti ancien, mais l'habitat y a gagné en confort et en clarté. Surtout, si on s'adonne à une vision paysagère ample, qui est toujours ma préférée, si on élargit le grand angle de ses yeux, le cadre est somptueux, d'une beauté qui dépasse tout ce que je connais dans les Alpes. Situé au centre d'une plaine d'altitude d'origine lacustre, à 1750 mètres, Bessans et à la fois solaire et montagnard. Quand les mélèzes jaunissent à l'arrière-saison, le promeneur, à chaque pas, y fait provision d'or. On ne se lasse pas de Bessans : on pourrait y vivre trois vie et moi, hélas, j'y reste deux jours !

  J'ai tout juste le temps de retourner au hameau de la Goulaz, où l'un de nos fils fut baptisé par Mgr Louis Cornet, évêque du Puy. Nous l'attendions devant la chapelle Sainte-Anne avec toute la déférence due à son rang, et ce natif de Nuits-Saint-Georges, fils de vigneron, sortit de sa voiture avec une bouteille d'eau du Jourdain ! Je salue Jean-Marc Personnaz, j'évoque brièvement sa grand-mère Philomène, que nous avons bien connue, et j'esquisse sur mon carnet, à traits maladroits, la formidable pyramide de la pointe de Charbonnel qui se dresse devant nous, chapeautée de son glacier : point culminant des "Alpes Grées", comme on disait jadis, 3752 mètres.

  La nuit, à l'hôtel de la Vanoise où j'ai réservé une chambre, je dors la fenêtre ouverte.

  Ce chuintement qui berce mon sommeil, c'est le chant de l'Arc sur son lit de galets.



14/12/2017
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