La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

PROMENADES DANS REIMS.

   Reims, 24 janvier 2015.

  Pluies verglaçantes qui tournent en neige. Elle est encore peu épaisse mais suffisante pour créer sur la place Royale cette lumière blanche qui confère aux façades sobrement classiques un grand air balte ou pétersbourgeois. Bien sûr il manque les canaux et les amples perspectives, mais néanmoins on entend sourdre au fond de soi des bribes de Tchaïkovoski, et puis La chanson de Lara...

  La place fut construite à partir de 1757, si ma mémoire est bonne, en l'honneur de Louis XV, dont la statue occupe toujours le centre. Par une contradiction de l'histoire, c'est ici aussi que le conventionnel Philippe Rhül brisa la Sainte Ampoule en octobre 1793, mais la République, digne héritière de l'Ancien Régime, s'empressa d'installer la sous-préfecture dans les locaux de l'ancien hôtel des Fermes, qui occupe le côté sud. Louis XV, dédaigneux comme un empereur romain, regarde vers l'hôtel de ville, et donc tourne le dos au drapeau tricolore !

  La première statue ayant été transformée en bronze à canons par la Révolution, celle-ci date de 1818. Ce qu'on sait moins, c'est que le règne de ce second Louis XV n'a pas toujours été de tout repos. Les anticléricaux de la Troisième République, ceux qui saluaient le cardinal Luçon en lui disant "Bonjour, Monsieur!", remplacèrent deux fois Louis XV par Colbert. Il est vrai que Colbert était un ministre vertueux et natif de Reims, les deux choses, sans doute, étant liées dans l'esprit des radicaux-socialistes. Radicaux donc radis : rouges à l'extérieur et blancs dedans.

  Jadis, les Champenois appelaient les clochards "les Louis XV" car tous les guenilleux de la ville avaient pour habitude de s'asseoir sur les marches du monument, en attendant ou non une hypothétique embauche. Cette appellation s'étendait assez loin puisqu'elle était courante jusque dans les Ardennes et dans l'Aisne. A Barby, on distinguait "les camps-volants", qui étaient les bohémiens, et "les louis-quinze", qui étaient les vagabonds solitaires.

  Je fume ma pipe devant le porche de la Société Générale et l'averse neigeuse se densifie. Le paysage urbain se brouille. Les voitures roulent au pas. Je rêvasse pour oublier que j'ai froid aux pieds.

  A nouveau me vient une vieille idée : il faudrait écrire les Promenades dans Reims comme Stendhal écrivit ses Promenades dans Rome.  Les deux villes ont leur destin lié depuis fort longtemps, exactement depuis le début de la Guerre des Gaules, quand les Rèmes décidèrent de faire allégeance définitive à César plutôt que d'entrer en lutte contre lui. A deux pas de la place Royale, une autre place plus aérée, plus verdoyante et plus déboutonnée, porte encore le nom du forum antique. Selon des légendes tardives, Reims aurait même été fondée par Remus lui-même, ou bien par ses compagnons après que Romulus l'eut assassiné.

  Certains soirs d'été, entre la place du Forum et le quartier branché du Boulingrin, le flâneur qui y met du sien ressent encore que le fond de l'air de Reims est romain. Une certaine faconde. Une certaine élégance. Un côté m'as-tu-vu, aussi. Tout cela avec de fréquents retours de sagesse paysanne, car même à la terrasse du BDF, le Bar du Forum, la lourde nappe des blés n'est jamais loin : du levant au couchant, sur tout l'horizon nord.  Les vignes, elles, drapent les hauteurs du sud. Elles valent un million d'euros l'hectare, ce qui impose un certain respect que les bulles de champagne font pétiller. Pas trop tout de même : il faut éviter "l'effet Badois", comme disent les spécialistes. 

  L'hectare de blé, c'est cinquante fois moins...Mais  deux cents hectares à Pomacle ou à Lavannes ne sont jamais à mépriser, quand l'héritière est "un avion de chasse" et que vous lui offrez une coupe au BDF. En espérant autre chose.

  Comme les jours rallongent, un pâle soleil luit encore sur l'horizon quand je rentre au village. Dernière éclaircie avant la nuit. En trente minutes d'autoroute, on passe de la ville à la cambrousse. Une sorte de campagne qui s'est reniée. Adieu talus, buissons, garennes. Le plateau est uniformément blanc. Les éoliennes encore plus laides que d'habitude.

  La neige, pourtant, est consolatrice ! On l'aime car il nous semble qu'elle nous ramène à l'ordre ancien du monde : étés torrides, hivers neigeux, grogs fumants et louis d'or dans les bas de laine. Bachelard disait que de toutes les saisons, l'hiver est la plus vieille. Je corrige : non pas la plus vieille, mais la plus ancienne, ce qui n'est pas du tout la même chose.

  En cherchant dans mon pigeonnier les Promenades dans Rome que je ne trouve pas, je tombe sur une citation de Danièle Sallenave copiée à la Réunion en 1998. Elle est tirée de Passages de l'Est : "Le odeurs familières de la maison seront toujours maintenant odeurs du temps d'avant. Mon propre passé me devient pesant, presque insupportable ; il ne me dit qu'une chose, tout ce temps est fini, il va falloir mourir. En revanche, j'aime penser au temps d'avant ma naissance, au beau temps passé de la culture et des livres, à l'inverse de ce que font en général les hommes, qui ne chérissent rien tant que leurs propres traces."

  Voilà pourquoi je vénère l'ancienneté cosmique et littéraire de l'hiver, tandis que mon propre passé me rend mal à l'aise. Chez les gens ordinaires, Danièle Sallenave a raison, c'est l'inverse.

 

 

  Cathédrale de Reims, 11 juillet 2016.

  L'été est en train de faire faux bond. Sortant de la rue du Cloître, où habitent des cousins accueillants, je viens de m'arrêter au pied de la tour nord et j'ai longuement contemplé l'Ange au Sourire. C'est d'un conformisme accablant mais tant pis. J'assume. J'ai toujours aimé les anges parce que ce sont des dieux légers. Dieu est si lourd ! 

  Ce visage célébrissime, qui est un peu la Joconde du Moyen Age, m'est familier depuis l'enfance : mon père, en tant qu'ancien élève des jésuites, recevait régulièrement Le Sourire de Reims, la revue du collège Saint-Joseph. Et bien sûr l'ange souriait sur la couverture de papier glacé.

  En septembre 1914, lors du grand incendie dont la cathédrale porte encore les cicatrices, une poutre tomba de l'échafaudage. Elle décapita l'ange, dont la tête se brisa en vingt-cinq morceaux. Heureusement les fragments furent récupérés. Cette image devint le symbole du génie français saccagé par la barbarie germanique. La tête fut reconstituée grâce aux fragments et à un moulage ancien. Elle fut remise en place en 1925. La poste émit ensuite un beau timbre en taille douce, couleur lilas, que les philatélistes rémois vénèrent, même s'ils sont de moins en moins nombreux. La modernité est en train d'éliminer les catholiques pratiquants, les philatélistes et les chasseurs de bécasses. Concernant les philatélistes, c'est vraiment dommage. 

  J'ai à Reims mes lieux de nostalgie et mes lieux de méditation. Ce ne sont pas exactement les mêmes.

  Parmi mes lieux de nostalgie, la rue Vauthier le Noir, d'apparence pourtant lugubre, où se trouvaient les locaux des départements d'histoire et de géographie avant l'ouverture du campus universitaire de Croix-Rouge. Egalement la rue de Courcelles où j'avais ma chambre d'étudiant, dans un foyer moderne, confortable et pourtant disparu. Le coeur du quartier battait au bar Le Chiquito, qui lui existe toujours : interminables parties de flipper, propos de comptoir et curieuse complicité de tous les habitués. Nous avions l'impression de nous connaître depuis toujours alors qu'on ignorait tout les uns des autres, hormis le personnage de pilier de bistrot qu'on surjouait par des poses convenues et des propos qui ne l'étaient pas moins.

  Il y avait enfin, rue de la Pompelle, le modeste immeuble à deux étages, crépi de jaune, où, mon épouse et moi, nous avons vécu un an juste après notre mariage campagnard, en mars 1973. Je me souviens que l'une des chansons les plus à la mode alors La cinquantaine, de Serge Reggiani. C'était un deux-pièces sans salle de bains qu'on chauffait avec un poêle à fuel. Quelques mésanges, parfois, venaient picorer dans le paquet de beurre qu'on laissait sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.

  La cathédrale, curieusement, n'a jamais fait partie de mes lieux de méditation. Sa façade est la plus belle du monde mais je ne m'y sens que moyennement à l'aise. Elle est trop connue, trop touristique, trop politique, trop surchargée, trop écrasante. Bref, elle règne trop. Comparée à la beauté mystique et céleste de Notre-Dame de Chartres, à cette élégance indépassable des deux clochers dissymétriques qui s'élèvent comme un cantique sur la plaine beauceronne, la cathédrale de Reims me fait l'effet d'être un gros meuble qu'on encense machinalement. C'est certainement exagéré comme tout ce qui relève des jugements subjectifs. Passons...

  La basilique Saint-Remi, en revanche, ne cesse de m'attirer vers elle. Aux beaux jours, surtout. Les quatre galeries à colonnes qui entourent la rosace de la façade ont un air italien. Et j'aime la sobre rudesse du bas-côté sud : cette muraille romane aux contreforts puissants, construite dans un calcaire pâle, fait aussi penser au monde méditerranéen. Surtout qu'à ses pieds s'étendent des parterres de sauges, de lavandes et de buis.

  A l'intérieur, calme et pénombre...C'est ici que j'ai voulu me recueillir avant de partir m'installer à la Réunion, il y a plus de vingt ans. Et je reste discrètement fidèle à ce haut-lieu monastique, un peu à l'écart des encombrements du centre-ville.

  Il faudrait citer aussi le parc de la Patte d'Oie, aux hêtres et aux séquoias centenaires. Un lieu pour embrasser les filles dans des effluves de lilas. Bien qu'il soit en gros contemporain de la place Royale et des Promenades, il a été redessiné à la Belle Epoque pour lui donner un style de jardin anglais. Son kiosque central fait vieille carte postale. Le moine bénédictin, ici, cède la place à l'agnostique amoureux des frondaisons païennes : à chaque lieu sa scène et son bonhomme. Je est toujours un autre.

  

 

  Reims, mercredi 12 juillet 2016.

  La matinée est anormalement frisquette et venteuse, sous un ciel où courent de lourds nuages.

  L'hôtel Continental est toujours là, à l'entrée de la place d'Erlon, avec ses trois étoiles et ses stores d'un rouge lie-de-vin. Mais c'est Le Lion d'Or que je cherche, tout en sachant qu'il n'existe plus. Il a été remplacé par une galerie marchande où les boutiques portent des noms américains. Sur les panneaux de l'entrée, des lions d'or sont figurés en couleurs criardes. Et la magie du lieu s'est envolée.

  Nicolas Bouvier, le prince des écrivains voyageurs du vingtième siècle, a dormi ici il y a tout juste soixante-huit ans. Il décrit à traits spontanés mais incisifs la ville de Reims en juillet 1948. Ses notes sont publiées dans un recueil d'inédits intitulé Il faudra repartir  que je viens d'acheter. " Reims à huit heures du soir. La cathédrale a l'air très belle, le reste pas. Les Français sont sans rivaux pour installer des garages dans les maisons Louis XIV et organiser des bals sur les places avec gramophones, roses en papier fondues par la pluie, où danse une assez vieille jeunesse, et qui me rendent aussitôt triste."

  J'entre à l'église Saint-Jacques pour  feuilleter un peu ce bouquin de poche.  Nicolas Bouvier était suisse, riche, neurasthénique et il avait une belle plume : toutes choses qui font les bons écrivains voyageurs. Un enterrement se prépare. Le cercueil n'est pas encore là mais on met en place les cierges. Je demande à une vieille dame que je croise si elle se souvient de l'hôtel du Lion d'Or.

  "Bien sûr, me répond-elle. C'était l'hôtel le plus réputé de la ville. Ma soeur s'y est mariée en 1958."

  Et alors entre le cortège d'enterrement.

 

 

  Reims, mercredi 11 janvier 2017.

 Spleen hivernal. Je suis sujet à ça comme d'autres au chagrin d'amour. De la mi-novembre à la mi-février, impression d'être prisonnier d'un tombeau. Il me faudrait un appartement à Menton ou une maison dans l'Algarve. La duchesse de Windsor avait raison : on n'est jamais ni assez riche ni assez maigre. 

  Errance autour de l'hôtel de ville : rue de la Renfermerie, rue du Petit Four, rue des Boucheries, rue des Telliers. Il y a même, perpendiculairement à la pompeuse avenue Thiers, une rue de la Tirelire ! 

  Repas dans un nouveau restaurant végétarien du passage Talleyrand, la Végé Table. Dans un coin, deux brunettes de la nation de Lesbos se font de menues tendresses. C'est mieux que les femmes voilées, de plus en plus nombreuses devant les arrêts de bus. Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseuses !

  Et puis à la réouverture du musée des Beaux-Arts, j'achète machinalement un ticket d'entrée. Et je me dirige directement devant les Corot du fameux legs Warnier-David : Un chemin sous les arbres au printemps, Une allée dans les bois de Wagnonville, Laveuses au bord de l'eau, Le Lac : effet de nuit. La nature comme éternel présent. La nature comme antidote au surpoids du passé.

  Dans l'art du paysage porté à son niveau d'excellence, il y a toujours une spiritualité cachée. Corot me fait du bien.

 

 

  Reims, 19 avril 2017.

  Belle journée ensoleillée mais froide. Si froide qu'en entrant à la cathédrale, on a l'impression qu'il fait chaud ! J'en fais donc le tour à pas nonchalants...

  La médiathèque Jean Falala est juste en face, et ses grandes verrières reflètent à l'infini la façade aux innombrables rois, anges, prophètes, vierges et martyrs. Cette foule de pierre contemple les touristes sur le parvis, épars et comme hagards, suivis par leur ombre.

  Je tombe par hasard sur un polar vigoureusement titré : Le déjeuner sous l'herbe. Belle métaphore du cimetière où j'aimerais reposer : une pelouse, de beaux arbres, une discrète épitaphe. Mais surtout pas de marbre ! Les cimetières communs me font horreur...Je veux un long déjeuner sous l'herbe. Et puis peut-être la belle sentence du moine zen Urabe Kenko : " L'homme est l'âme de l'Univers et l'Univers est infini." Je lisais son livre allongé au bord de la piscine, quand nous habitions à la Réunion.

  Je continue à butiner un peu parmi les rayonnages. Cette fois, c'est le Journal des Goncourt. Le 25 avril 1896 était un samedi. Je le note car ce jour-là, Pauline Waron, l'arrière-grand-mère qui enchanta mon enfance, fêta ses vingt ans.

  J'aime aussi ceci, très Goncourt : " 25 mai 1889. Cet après-dîner, il tonne. Le ciel est violacé et comme renfermant les lueurs d'un incendie lointain."

  A treize heures, au Gaulois, je commande une bière et un jambon-beurre. Réponse de la serveuse : " Le jambon-beurre, on ne le fait plus parce que ça ne se vend plus".

  Mais est-ce bien la raison ? 

  J'aurais dû retourner chez les végétariens !

  



07/02/2018
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