La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

NOUS AUTRES, MOLESKINEURS...

  Dimanche 14 janvier 2018.

  Levé à cinq heures du matin.

  Lecture dans le salon du monastère, éclairé par une lampe de luminothérapie. J'ai grand besoin de ce traitement de choc, de ce soleil par substitution qui m'éblouit un peu.

  Nos austères Ardennes n'ont pas eu de franc et vrai soleil depuis plus d'un mois, exactement depuis l'enterrement de Johnny. Ce jour-là, un million de personnes assistaient à Paris aux obsèques du Victor Hugo du vingtième siècle. Une belle lumière de miel baignait les Champs-Elysées, l'immense place de la Concorde, les colonnes faussement grecques de l'église de la Madeleine.

  Dès le lendemain, vents et pluies, tempêtes à répétition. Et cela  a duré jusqu'au début de janvier. Ici, l'Aisne a eu une crue non pas catastrophique, mais néanmoins d'une ampleur exceptionnelle. Il a même été question d'évacuer à Rethel le quartier dit du Gingembre, le plus bas de la ville. Dans notre cave, trois marches d'eau !

  La rivière baisse à nouveau, en prenant son temps. C'est une vieille dame à la longue histoire. Elle fait partie de la dizaine de cours d'eaux français dont César parle dans La Guerre des Gaules. Cela mérite un certain respect.

  Ce matin donc, l'aurore aux doigts de rose prenait son bain dans les grandes flaques que l'inondation avait laissées. Je suis sorti. Une bise glaciale soufflait de l'est. Le gel blanchissait les toits et les pâtures. Le pic noir ricanait dans les peupliers lointains.

  Au retour, j'ai fixé ces instants déjà enfuis dans mon calepin familier.

  Il faudrait inventer un nouveau verbe. Ce néologisme serait le verbe moleskiner : écrire au débotté, dans un égotisme assumé et rituel, ses impressions saisonnières et routardes. Et le faire dans un carnet Moleskine, comme Bruce Chatwin. Sans forcément se prendre, bien sûr, pour un grand écrivain voyageur. L'essentiel est cette récollection modeste que procure l'écriture intime, qu'on soit chez soi ou dans un refuge montagnard, en Laponie ou au cap de Bonne-Espérance.

  Pendant qu'on y est, créons même le substantif moleskineur.

  Longtemps j'ai fait comme tout le monde, j'ai beaucoup photographié. J'étais fier comme Artaban de mon boitier japonais et de cette arme suprême : le téléobjectif de trois cents millimètres, celui qui transformait la marmotte lointaine en ours sortant de sa caverne. Mais j'ai raté le passage de l'argentique au numérique. Et le carnet Moleskine a l'avantage de coûter sept euros.

  Ecrire, c'est aller de soi à soi par de longs détours.

  Ecrire, c'est aimer le monde comme soi-même.

  Le monde inclut bien sûr l'homme, mais il l'outrepasse infiniment. Il est à la fois géologique et harmonique ; animal, musical et sidéral. Qui suis-je, pour m'y croire important ?

 Je me dois pourtant d'y sauvegarder ma petite principauté, mon Andorre parmi les vastes empires. Parfois aussi, comme on le constatera, je l'appelle ma Syldavie. J'en suis tantôt le Tintin tantôt le professeur Tournesol.

  Et puis ne tournons pas autour du pot : si on aime titiller les horizons, c'est pour oublier que le temps passe, c'est pour oublier qu'on va mourir. J'en sais quelque chose, moi qui habite dans la rue qui conduit tout droit au cimetière ! Devant mon jardinet où fleurissent les vieux rosiers, les enterrements passent avec une régularité impressionnante. C'est terrible. Bourgeoise ou paysanne, toute l'accablante résignation humaine, celle qui mettait Rimbaud en fureur, s'exprime dans la lenteur des suiveurs de corbillard.

  Pour que les cimetières redeviennent sympathiques, il faut qu'ils soient hirsutes comme des jardins de curé, avec des traces visibles de ces temps anciens qui rassurent parce qu'on n'a rien à voir avec eux. Le pays où je suis heureux, c'est le pays dont je ne connais pas les morts.

  Je me souviens par exemple d'une balade que je faisais dans le Laonnois, en septembre 2016, avec l'archéologue Jean-Pierre Boureux. En fin de matinée, nous sommes arrivé à Urcel. L'église est remarquable avec son narthex et son clocher roman, même si le reste a été en grande partie reconstruit après 1918. Elle se dresse au milieu d'un vieux cimetière ombreux et moussu comme on en voit beaucoup dans la campagne anglaise. Je remarque vite la tombe du comte Maxime de Sars, 1886-1960, historien du Laonnois. Et puis surtout, à droite de l'entrée, celle d'un soldat des campagnes napoléoniennes : "Ici repose le corps de M. Dannequin, capitaine de dragons, chevalier de la légion d'honneur, décédé le 28 février 1851." 

  Autour de l'épitaphe, les batailles glorieuses auxquelles il avait participé : Wagram, Moskova, Mantoue, Craonne.

  Salut, mon Capitaine !

  Et aussitôt nous sommes repartis vers les champs et les bois. Car pour que le présent soit, il faut que le passé se taise.



15/01/2018
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