La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

NOTRE VIE EST UNE LUCARNE DANS UN GRENIER

  Notre vie est une lucarne dans un grenier. Un faisceau de lumière s'y engouffre et dans cette cascade de soleil les poussières du monde dansent, les insectes s'épuisent. Voir, regarder, contempler : trois étapes pour un même oeil de plus en plus attentif, de plus en plus focalisé. Réfléchir, c'est à la fois penser et renvoyer l'image. L'écrivain réfléchit. La flaque d'eau aussi. On ne peut dissocier l'image rétinienne de l'esprit qui, en l'analysant, en jouit [...]

  Je connaissais à peine Jean-Marie Lecomte. Quand il m'a demandé de cheminer avec lui dans le Rethélois, et peut-être de tirer un livre de ce vagabondage, il m'a rendu un fier service. Il m'a aidé à retrouver Ithaque, à revenir un peu chez moi. Il faut vous dire que pendant cinq ans, tous les jours que les dieux font, j'ai vu des fenêtres de mon domicile réunionnais l'horizon convexe et bleu de l'Océan Indien. Ce bain de jouvence a fait de moi, à jamais un autre homme. D'où cette gageure : comment écrire sur un pays quand on est en deuil d'un autre pays ?

  Jean-Marie Lecomte préfère l'intemporel à l'anecdotique, l'allusif au cumulatif, le méditatif au folklorique. Nous sommes donc taillés dans le même bois. En feuilletant ce livre, ne cherchez surtout pas à retrouver quoi que ce soit. Les racines, de vous à moi, cela sent trop le cimetière. Vagabondez comme nous l'avons fait pendant tout un printemps et tout un été. Emerveillez-vous.

  Vous constaterez qu'il existe un Rethélois où les vieilles pierres se dorent au soleil, où chante l'éternelle jeunesse de la terre, du ciel et de l'eau. L'histoire locale peut entrer dans la danse à condition qu'elle ne radote pas comme une vieille, ce qui est son péché mignon. Indifférente au destin des hommes, la grive musicienne qui chante au sommet d'un frêne tandis que nous déambulons dans Sévigny-Waleppe a aussi quelque chose à nous apprendre. En route !

  [ Préface au livre Le blé et l'alouette, balades en pays de Rethel, publié en collaboration avec le photographe d'art Jean-Marie Lecomte, éditions Pierron, 2001. J'avais choisi de mettre en exergue une citation d'Ella Maillart dans La Voie cruelle : " Etre acceptée par la terre. Comprendre sa signification. Puis sentir combien elle est un tout, et vivre la force de cette unité. Alors seulement il sera temps d'aimer chaque partie de ce tout, enfin libérée de l'aveuglement inhérent à un amour partiel." Je tiens Ella Maillart pour l'une des plus grandes écrivaines francophones du vingtième siècle. Anecdotiquement, Jean-Marie Lecomte et moi, nous étions en train de travailler à la sélection des photos pour le livre, chez moi à Barby, quand le téléphone sonna : un de mes fils m'annonça les attentats sur New-York. C'était donc le 11 septembre 2001, vers 15 heures. ]



11/03/2018
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