La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

NE METTEZ PAS DE CHAUSSETTES EN NYLON AUX MORTS !

Barby, vendredi 10 août 2018.

Dimanche dernier, la canicule sévissait encore. Mais les nuits, dans les Ardennes, ont toujours conservé leur bienfaisante fraîcheur tout au long de ce mois de fournaise. J'avais donc pour habitude de dormir la fenêtre grande ouverte. Vers une heure du matin, je fus réveillé par un froufrou étrange, comme si un fantôme volait au-dessus de moi. J'allumai ma lampe de chevet et beaucoup à ma place eussent été alors terrorisés : deux énormes chauve-souris tournoyaient dans la chambre, et leurs silhouettes projetaient leurs ombres sur les murs blancs et le plafond, comme si elles allaient fondre sur moi. M'efforçant de garder mon calme, j'éteignis la lampe, je sortis très vite de la pièce, tête baissée, et je descendis à la cuisine boire un verre d'eau fraîche. Je sortis dans la cour. Je regardai un peu les sept feux de la Grande Ourse dans leur belle disposition d'été, c'est-à-dire à l'horizontale au-dessus des toits. Quand je regagnai ma chambre, les monstres volants avaient disparu. Ce n'étaient pas bien sûr les petites pipistrelles qui sont si fréquentes autour des maisons. C'étaient deux grands murins, espèce beaucoup plus rare et en grave déclin. Il y a donc encore des grands murins en vallée d'Aisne. Pourvu que ça dure !

 

Remontons de cinquante-sept ans...Le 18 mai 1961 était un jeudi. Le dimanche suivant, j'allais faire ma communion solennelle. Le temps était moyennement beau. Un jeune homme au regard acéré et aux pas précautionneux, jumelles en bandoulière, marchait le long de la route, entre Rethel et Barby. Dix jours avant, il avait fait la même chose entre Amagne et Givry. Soudain il s'arrêta et braqua ses jumelles sur les vieux pommiers qui s'alignaient encore le long de la route. Il venait de repérer deux couples de pies-grièches à poitrine rose ! L'espèce déclinait déjà dans toute l'Europe mais elle se reproduisait encore à l'état sporadique en Champagne et en Lorraine. Aujourd'hui, elle a disparu dans toute la France, sauf quelques couples résiduels qui survivent tant bien que mal dans le Languedoc-Roussillon. Mais il est incroyable de penser que dans nos campagnes désertifiées d'aujourd'hui, un oiseau si rare existait encore il y a un demi-siècle. J'ajoute que tout le monde, alors, se foutait de la pie-grièche à poitrine rose comme de l'an quarante. Et moi le premier,  élève sage à l'école, docile enfant de choeur, futur communiant. Bonne raison pour ne jamais craindre d'être en avance sur son temps. Si je voulais pasticher Michel Audiard, je dirais : " Les cons sont toujours de leur temps. C'est même à ça qu'on les reconnaît."

 

Quand je passai mon BEPC, nom ancien du brevet des collèges, la dictée était un extrait des Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir. Je tombe ce matin sur une belle citation d'elle : " Exister, c'est oser se jeter dans le monde ". Je me dis soudain que, dans la vieille société paysanne et catholique d'où je viens, personne n'existait ! Surtout pas les femmes ! On naissait, on vivait, on mourrait  dans la même contrée, la même société, le même chaudron tribal. Pire encore : on ne pensait pas ; on ne se posait pas de question ; on ne remettait rien en cause. La tribu pensait pour vous. Elle vous enseignait la peur du monde, pour être sûre que vous ne vous y jetiez pas. J'appartiens certes à une génération qui s'est émancipée en grande partie de cette glu, mais je n'affirme pas, à bientôt septante ans, que mon émancipation soit totale. La liberté, " la liberté libre " qu'invoquait Rimbaud, n'est pas un état, c'est un chemin, un devenir. Usque ad mortem.

 

Quelquefois, couché sur mon lit de camp au coeur du noir, le sommeil me fuit longtemps encore dans la nuit avancée ; je regarde avec une espèce de repos inexprimable le pan de lune bleue qui tombe de la fenêtre cheminer le long des dalles nues, aussi purement coupé que l'ombre d'un cadran solaire. " Julien Gracq, Les terres du couchant, page 140. Damien, notre fils aîné, m'a offert ce livre à Noël 2014. J'y reviens sans cesse comme à une sorte d'absolu de la littérature. Cette prose me procure une jouissance qui confine à l'extase. Mon exemplaire est annoté et souligné dans tous les sens. Et je sens que ce n'est pas fini ! Ainsi Bruce Chatwin revenait-il sans cesse à Route d'Oxiane, de Robert Byron.

 

 

Le 25 avril 1981, Mathieu Galey passe la nuit dans un bar gay de New-York.

" Baisé là, près du bar, dans un coin à peine sombre, avec un rouquin attirant, puis un beau noir à lunettes, m'oubliant tout à fait, comme si j'étais un autre, à tel point que mon excitation était dissociée de mon plaisir. L'idée et l'envie de faire ainsi l'amour plus forte que la jouissance, à me demander si j'ai vraiment senti quelque chose. " ( Journal intégral, page 602.)

Dans un autre passage dont je ne retrouve pas la date, Mathieu Galey relate les confidences d'un fossoyeur provençal. Celui-ci racontait qu'une vieille dame du village venant de mourir, il dut ouvrir la tombe familiale et, pour faire un peu de place, " réduire " le cadavre de son mari, mort vingt ans plus tôt. Et les osselets de ses pieds cliquetaient dans ses chaussettes, en nylon imputrescible. Depuis que j'ai lu ce passage, je me demande en longeant le cimetière de Barby combien de morts ont été enterrés avec des chaussettes en nylon...

Si vous ne voulez pas qu'une telle mésaventure vous arrive quand, tôt ou tard, on vous " réduira ", faites comme moi : demandez l'incinération. 

Je souhaiterais aussi qu'on épargne à mon urne finale l'inhumation dans un de ces monstrueux cimetières français où, par-dessus les caveaux en béton, le marbre pèse de tout son mauvais goût et sa lourde suffisance. J'aime par exemple, près de Reims, le cimetière paysager de La Neuvillette. Des arbres, de vastes pelouses, des buissons qu'on laisse un peu s'ébouriffer, des primevères au printemps. Et chaque mort ici, au lieu d'étaler sa dalle et ses titres, se fait discret. Une petite stèle. Un nom. Deux dates. C'est tout. Qu'on me permette cependant d'ajouter en ce qui me concerne une petite réflexion qui nourrira la méditation de ceux qui passeront près de ma tombe : " L'homme est l'âme de l'Univers et l'Univers est infini. "

Elle est du moine zen Urabe Kenko, qui est un peu le Montaigne japonais, dans son célèbre recueil  Les heures oisives. Je me souviens que je le lisais au bord de la piscine de notre résidence, quand nous habitions à la Réunion, il y a vingt ans. Car l'Ailleurs existe, et avant de mourir, je l'aurai rencontré.

 



10/08/2018
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