La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

MEGEVE, NOEL 2018.

  Dimanche 23 décembre 2018 

  Arrivée hier au Mont d'Arbois, au-dessus de Megève. Le matin, par la télécabine, montée jusqu'au sommet, à 1850 mètres. Neige épaisse et moins collante qu'à la station, où elle fond à grande vitesse sous l'effet d'un redoux ravageur. Derrière nous, tout le déroulé de la chaîne des Aravis, du Mont Charvin, cette pyramide si caractéristique, jusqu'à la Pointe Percée. Entre les deux, l'échancrure évasée du col des Aravis, où le ciel est plus lumineux. Dans les grands panoramas montagnards, le calcaire est toujours plus sculptural que les schistes et même que le granites. J'ai gardé un souvenir particulièrement intense d'une randonnée solitaire que je fis il y a une trentaine d'années, en mars ou en avril, des hauts de la Giettaz jusqu'aux chalets de Pétetruy, sous les falaises des Aravis où j'observais les trois corvidés emblématiques des Alpes : le grand corbeau, le chocard et le crave à bec rouge. On parlait beaucoup à l'époque de la réintroduction de gypaète non loin de là, dans le massif du Bargy, au-dessus du Grand-Bornand. Je progressais précautionneusement dans la neige lourde. L'esprit de la montagne m'habitait en plénitude.

  Aujourd'hui, pas de soleil. Un jour blafard qui accentue le contraste entre le noir des forêts et le blanc de céruse de la neige, comme dans les tableaux hivernaux des maîtres anciens. Le massif du Mont-Blanc est décapité à mi-hauteur par un plafond nuageux à moins de 3000 mètres.

  L'après-midi, comme il bruine toujours, retrouvailles au Fayet avec le rameau savoyard de la famille. Nous montons ensuite jusqu'au cimetière de Saint-Gervais où repose mon beau-frère. Mais pour les morts, que signifie le verbe reposer ? Rien. Un mot vide de sens que les vivants utilisent en garde-fou. Comme dit Goethe, nous pouvons seulement méditer l'insondable.

  Dans Le Passant du soir, sorti il y a deux semaines, je dis de Rodrigues que c'est une île métaphysique, comme Patmos. Le soir, je lis au lit le livre que j'ai glissé dans mon sac de voyage, Patmos et autres poèmes, de Lorand Gaspar. Il m'avait été offert par Edith pour mon cinquante-deuxième anniversaire, en avril 2001. Bien plus qu'homme de lecture, je suis homme de relecture, et Lorand Gaspar est pour moi, avec Pierre Oster, l'un des plus grands poètes français contemporains. Et je tombe sur ceci, que j'ai griffonné au crayon en page de garde :

  Et pendant que les chiens aboyaient

  Les chats se caressaient à toi

  Mage d'avant-hier

  Astronome d'après-demain.

 

 

  Lundi 24 décembre

  Ce matin, crachin tenace. Visibilité réduite à trois cents mètres. Au-delà, une ouate où se dissout la silhouette des sapins. Petit-déjeuner : des gaufres rassies que nous réchauffons dans un grille-pain et que nous tartinons de confiture de cynorhodons. Excellent avec un café brûlant !

  En ville, autant de boutiques de luxe que dans l'avenue Montaigne, mais en plus concentré, ce qui crée la typicité de la station, qui n'en finit pas de jouer au village de riches sans jamais évoquer rien d'autre que son " élégance ".

  A la librairie bien achalandée de la Maison de la Presse, je feuillette L'Enfant d'Ingolstadt de Pascal Quignard. Grosse cohue entre les rayons en cette veille de Noël. Chaque jolie femme qui me frôle vaut bien vingt mille euros des chaussures au chapeau. Je ne parle pas du contenu, bien sûr, mais seulement du contenant...

  Megève,  possède aussi, comme Heidelberg ou Kyoto, son chemin des philosophes. Il s'agit du Chemin du Calvaire, un raidillon bucolique qui relie le coeur de la station au hameau du Mont d'Arbois où nous logeons, parmi les vacanciers ordinaires portant des parkas achetées chez Décathlon. Il est bordé de chapelles et d'oratoires qui, avec leurs toits à pans harmonieux et leurs clochetons baroques, ont quelque chose de slave et d'orthodoxe. Les marcheurs qui s'y croisent se disent bien bonjour. J'aime ce Megève-là, où les frimeurs, comme par un coup de baguette magique, font place aux marcheurs !

 

 

  Mardi 25 décembre

  La nuit de Noël a éclairci le ciel. Comme dans un conte. A huit heures, je fume la pipe devant la résidence, et notre appartement étant au rez-de-chaussée, il m'a suffi de sortir par la porte-fenêtre. Roseurs au-dessus des Dômes de Miage. Neige craquante et forte gelée. On respire ce froid soudain comme de la vapeur d'éther.

  Nous passons presque toute la journée au sommet des pistes. Grand spectacle sur le Mont-Blanc : Aiguille Verte, pilier des Drus, Aiguilles de Chamonix, etc. On distingue même à l'oeil nu les deux pointes de l'Aiguille du Midi et les équipements du sommet.

  Au fur et à mesure que les heures passent, le soleil, en montant, fait reculer l'ombre au fond du cirque glaciaire des Bossons. La plus grande cascade de glace d'Europe s'illumine sur toute sa largeur. Quel cadran solaire que la plus haute montagne d'Europe !

  Après une longue balade dans la neige, notre fils nous offre le champagne sur la terrasse-solarium du restaurant Idéal 1850. A partir de treize heures, grosse affluence pour le déjeuner. De temps en temps, je rentre à l'intérieur pour me réchauffer près du feu à l'âtre sur lequel cuisent les poulets grâce à un tourne-broche à contrepoids. Le mécanisme se remonte comme une vieille comtoise et j'avoue que je me prends au jeu. 

  Brouhaha. Bruits de couverts. Eclats de rire. Manège empressé des serveurs avec leurs grands plateaux. On se souhaite merry Christmas !

  Je pense soudain que bientôt, dans la grande abbatiale romane de Fontgombault, les vêpres solennelles de Noël vont commencer. Un choeur grégorien de soixante moines.

  Je pratique volontiers le grand écart intérieur. C'est dans ma nature et c'est parfois ma force.

 

 

  Mercredi 25 janvier 2019

  Je n'ai pas souvenir d'avoir connu mois plus neigeux que décembre 2011. Les travaux d'assainissement commençaient dans ma rue. Les ouvriers étaient transis de froid. Ils brûlaient des morceaux de palette dans un bidon métallique qu'ils avaient percé de trous. Chaque matin, je les fournissais en café ou en vin chaud. De la fenêtre de mon pigeonnier, je regardais ces silhouettes sombres autour de leur foyer improvisé, dans un paysage de campagne blafarde. J'étais rendu au monde de Bruegel l'Ancien... Le jour de Noël, sur la table en ciment de la cour, il y avait quarante centimètres de neige.

  Ce matin, sur la même table, nous en sommes à vingt centimètres. Les routes sont impraticables. Le village est bloqué. Et le maire me dit qu'il va neiger jusqu'à midi.

  Avant-hier, alors que les bulletins météo annonçaient ce que nous subissons, le ciel était encore clair. Il gelait à moins sept. Juste avant le lever du jour, superbe éclipse de la lune. Elle était d'un rouge de vieux vin, qui virait au rubis par endroits.  Elle descendait derrière le grand tilleul qui est au fond du jardin. J'imaginais le spectacle au-dessus de la chaîne des Aravis.

 

 

  Dimanche 27 janvier

  Redoux. La neige a fondu en vingt-quatre heures.

  Les croyants, paraît-il, éprouvent des nuits de la foi. Depuis un certain temps, je suis dans une de ces marées basses où toutes les certitudes de l'esprit se dissolvent. Littérature, histoire, philosophie, tout livre me tombe des mains. Dans mon pigeonnier studieux, je n'écoute plus que le vent.

  Les commentaires sur l'actualité m'ennuient. Je ne crois plus aux idées, presque plus aux mots. Mes phrases sont une soie légère qui ne parvient plus à masquer mon vertige intérieur.

  Le remède, je le connais : les sciences naturelles ! Géologie, botanique, ornithologie, entomologie - c'est pur, c'est fort, c'est beau ! Le miasme humain n'existe plus ! Si j'étais pianiste, mes dix doigts courraient sur le clavier avec le même effet. Franz Liszt, sans doute...

  Hier, je feuilletais le Guide du naturaliste dans les Alpes. Bouquin jauni qui sentait le vieux grenier. Il me raccordait à moi-même et au monde. 

 

 

  Mercredi 30 janvier

  Le second hiver, celui de février-mars. Impression soudaine qu'il commence maintenant, à l'heure où je pianote. Dix-sept heures. Le soleil s'attarde au-dessus des bois de la vallée de l'Aisne. Je viens de faire quelques pas dans la neige et la lumière avait quelque chose de vif, de têtu, d'argenté.

  Le froid avait un goût de ciel.

  C'était un froid qui déjà printanait.

  Et maintenant le soleil descend derrière les plus hauts peupliers. Mon clavier d'ordinateur va se taire, car hélas ce n'est pas un piano.

  Voici l'heure où l'on pense à la musique de Franz Liszt, à ce nom si liquide et pourtant un peu froissé.



07/01/2019
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