La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LE LOINTAIN BLEUTE DES CEVENNES : ARDECHE, JUILLET 2015.

  25 juillet 2015.

  Après-midi à Saint-Cirgues-en-Montagne.

  La curiosité de ce bourg en fond de vallée que le relief devrait prédisposer à l'étroitesse, c'est une place immense, plantée de tilleuls et bordée de maisons mitoyennes à deux étages et à balcons ouvragés, comme en Provence ou en Italie.

  On m'a recommandé la visite de l'intéressante église romane, voûtée en berceau, avec de belles verrières contemporaines réalisées par l'atelier de Saint-Benoît-sur-Loire, d'après des maquettes de Louis-René Petit. Cet immense artiste donne du vitrail une définition absolue : "Emission lumineuse, voile tendu vers l'extérieur et l'intérieur, il est ce qui s'installe là, ouverture et clôture à la fois." On dirait la prose oraculaire de Gustave Thibon, paysan-philosophe qui d'ailleurs était ardéchois. Les Thibon achetèrent en 1670 ( c'était hier ! ) le domaine de Libian, sur la paroisse de Saint-Marcel d'Ardèche. Ils y sont toujours. C'est un de ces vieux lignages qui, pour étreindre le ciel, n'éprouvent guère le besoin de parcourir la terre. Je connais bien : je suis issu de cette race-là, dont il me plaît tant de me détourner pour le plaisir subtil de l'encenser de loin. Aux dernières nouvelles, Jean-Pierre Thibon, l'un des fils de Gustave, s'est orienté vers la viticulture biologique.

  Selon mon habitude, je m'attarde, immobile, dans cette église. Et puis comme le lieu m'inspire, je m'assois. Je refais un très long voyage dans ma vie, avec des allées rectilignes et lumineuses comme celles qui conduisent à des châteaux enchantés, mais aussi des layons plus glauques, bordés de marais putrides, où l'on voudrait trouver la main secourable qui ne vient pas. Et ce sont les vitraux de l'église qui, soudain, créent la clairière salvatrice.

  A quelques kilomètres de Saint-Cirgues, dans un lieu austère et encaissé, visite des ruines de l'abbaye cistercienne de Mazan, fondée vers 1120. Elle était fille de l'abbaye de Bonnevaux, en Isère, elle-même septième fille de Cîteaux. Une aile du cloître subsiste. Quelqu'un arrive et me demande ce que j'attends. Je réponds "le retour des moines". Il semble ne pas comprendre.

  Au soleil déclinant, retour à Sainte-Eulalie. C'est l'un des plus hauts villages ardéchois, à mille trois cents mètres. Je suis accueilli par un couple de cyclotouristes que j'ai rencontré l'an dernier au Bleymard, en Lozère. Ils possèdent une ferme isolée, au pied du mont Gerbier-de-Jonc. Et ce petit ruisseau à droite de la route que les gosses du village viennent de barrer avec cinq gros cailloux, c'est la Loire...

 

 

  26 juillet 2015. 

  Jour de sainte Anne. On entre, un mois après le solstice, dans le second âge de l'été. Je remarquais en arrivant du Puy combien déjà les jours raccourcissent.

  Interminable et sinueuse descente, sur quarante kilomètres, entre le plateau ardéchois et Aubenas. Je m'arrête brièvement au pied du vertigineux château de Ventadour, sorte de burg germanique en terre occitane.

  Eyriac, le hameau de Lussas où des amis  ardennais m'invitent à séjourner avec eux, se trouve au-dessus d'Aubenas, au bout d'une garrigue de buis roussis par la sécheresse. Apéro au rosé et au pastis sur la place où depuis la veille la fête bat son plein. On savoure en même temps des tranches de caillette, le fâmeux pâté aux fines herbes, entouré de crépine, qui était confectionné jadis après la tuade du cochon. Il paraît que la Drôme et l'Ardèche se disputent l'honneur de produire les meilleures caillettes.

  Toits de tuiles romaines. Rues étroites. Maisons en moellons de calcaire d'un blanc mat qui tire sur le gris. C'est le Midi tel qu'en lui-même l'éternité ne le change pas.

  L'après-midi, je monte à Mirabel, village perché à six cents mètres, dominé par une célèbre tour de basalte noir. Des fournées de touristes photographient à qui mieux mieux sans même savoir ce qu'ils mettent dans leur boîte à images numériques. D'une terrasse en contrebas du monument au morts, je laisse mon regard errer sur le lointain bleuté des Cévennes.

  Une bonne centaine d'années avant que les Thibon ne s'installent à Libian, l'agronome Olivier de Serres, natif de Villeneuve-de-Berg, avait acheté près de Mirabel le domaine du Pradel : cent cinquante hectares d'un seul tenant, avec deux rivières et un moulin. Le bâtiment actuel, moderne, n'a rien à voir avec la construction d'origine mais le domaine est somptueusement remis en valeur et il se visite. On vient tout juste d'inaugurer dans la cour le buste en bronze d'Olivier de Serres. L'homme, sérieux comme un pape, contemple ses terres, ses arbres, ses jardins. Et les enfants peuvent lui tirer la barbichette...

  Soudain le ciel se couvre. Les cigales se taisent. Un vent vif soulève des tourbillons de poussières. Je retourne vite à ma voiture en repassant devant le monument aux morts. 

  Ce que personne ne remarque à Mirabel, c'est que la saignée de 14-18 a tué vingt-huit hommes du village. Vous avez bien lu : vingt-huit.

 

 

  28 juillet 2015.

  Région d'Aubenas, toujours. Sur le soir, nous arpentons, mon ami et moi, le grand plateau basaltique, tranché par une falaise vertigineuse, qui prolonge vers le sud-est l'éperon de Mirabel.

  Il n'y a pas de véritable garrigue ici, à l'inverse du paysage calciné que l'on traverse entre Aubenas et Eyriac. Mais c'est un de ces lieux où la géomorphologie a quelque chose d'euphorisant. Le relief vit. Je m'attends à je ne sais quoi...

  Nous marchons dans une prairie desséchée et griffue où les sauterelles font des bonds rythmés d'automates à chacun de nos pas. L'odeur, mi-foin mi-poussière, est celle qui régnait dans les vieilles granges par temps caniculaire. Mon ami me montre, en bas de la falaise, un vieil habitat troglodytique, occupé par deux vieilles filles il y a quelques décennies, et qui peu à peu retourne à son état initial de grotte à blaireaux.

  Mais mon regard s'éloigne pour s'amarrer à autre chose : j'ai reconnu au loin, dans un ébahissement d'abord muet, la pyramide du mont Ventoux, chapeauté par sa fameuse "casse déserte", d'un blanc cérusé sur fond de ciel un peu brumeux. Le Ventoux ! A quatre-vingts kilomètres à vol d'oiseau ! Il est comme le sceau céleste apposé sur ma virée ardéchoise. L'imagination aidant, il me semble que, par-dessus la vallée du Rhône et la plaine du Comtat, je pourrais le toucher !



09/01/2018
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