La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LA PLUIE A BORDEAUX.

  Bordeaux, mercredi 17 janvier 2018.

  On a beau jouer au routard inspiré qui traverse Trifouilly-aux-Oies en causant avec les hirondelles, on a beau s'autoproclamer duc des blancs chemins ou prince des étoiles, on n'en est pas moins un homme ordinaire. On vieillit. On patauge en soi tout en faisant belle figure aux autres. On chemine à mi-pente, entre cimes altières et ravins mélancoliques. On pagaie comme on peut dans le torrent dévalant des années. On peut même faire connaissance avec l'arthrose du genou !

  Chez moi, pour l'instant, la carcasse tient à peu près le coup, mais l'humeur est fragile comme de la porcelaine de Limoges. Elle déteste des tas de choses : le crépuscule des lettrés, la raréfaction des papillons, la pollution lumineuse qui éteint la Voie lactée, la prolifération croissante des multitudes planétaires. Et puis la pluie. Non pas celle, bien sûr, qui abreuve pendant deux ou trois jours le jardin de ses bienfaits, mais la pluie grise et froide qui n'en finit pas, celle qui vous transit, qui vous accable et fait de vous un mort vivant.

  A bientôt septante ans, combien ai-je déjà passé de jours mort à cause de la fatale pluie ardennaise ? Cette pluie à Rethel dont Jean-Claude Pirotte, qui l'a bien connue, a même fait un livre ! Printemps pourris, été pourris, hivers bruineux et détrempés, vous êtes ma via dolorosa ! Or je suis à Bordeaux pour trois jours, et il pleut !

  C'est une pluie d'estuaire. Elle ressemble à celle de Liverpool ou de Hambourg. Une fois, je l'ai même rencontrée à Porto. Il s'y mêle un vague spleen maritime, une saudade qui chante le flux et le reflux de tout.

  Mais, comme je suis au pays de Montaigne et du saint-estèphe, je vais tâcher de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Je ne vais pas me battre contre la pluie, cette mégère totalitaire, je vais l'apprivoiser, flirter avec elle comme si elle était une sauvageonne qui ruisselle sur mes épaules et embue mes lunettes.

  Ce matin donc, longue flânerie en ville, en passant entre les gouttes. Comme je loge devant la gare Saint-Jean, je gagne le centre par le cours de la Marne, populeux et lépreux par endroits, à l'image du quartier. C'est un mélange de Bamako et de Cergy-Pontoise, avec boutiques halal et résidences pour cadres débutants. Pendant que les hommes discutent dans les cafés, les femmes vont et viennent avec des cabas lourdement chargés.

  Passer de ce Bordeaux-là à l'autre, l'historique et le bourgeois, c'est comme passer de Berlin-Est à Berlin-Ouest. La frontière, sur mon trajet, correspond à l'arrivée sur la place de la Victoire. D'un seul coup, tout change. Les trottoirs sont en marbre, les immeubles bien ravalés, et les étudiants pianotent sur leur tablette aux terrasses des bars branchés. Le magasin bio remplace l'échoppe mahométane aux fortes effluves d'Orient. On est dans le Bordeaux qu'on a en tête. 

  Vers dix heures, un bref soleil allume soudain les trois flèches de la cathédrale Saint-André. J'aime beaucoup la très austère façade occidentale, d'un roman si primitif qu'on le croirait carolingien. L'ensemble de l'édifice, dans son état actuel, se rattache au gothique tardif et même, pour la grande nef, à la Renaissance. Cette nef large et basse, sans bas-côtés, s'accorde assez mal au transept et au choeur, qui sont d'une grande élégance.

  La cathédrale de Bordeaux fut consacrée par le pape Urbain II le premier mai 1096. Louis XIII et Anne d'Autriche s'y marièrent en 1615. Et moi, en ce jour tempétueux de l'an de l'Incarnation 2018, je déambule dans le déambulatoire, car que faire dans un déambulatoire sinon déambuler ?

  On est frappé par l'extraordinaire monumentalité de la ville ancienne, qui n'a pas d'équivalent en France en dehors de Paris. La piétonisation de vastes espaces, comme autour de la cathédrale ou place de la Bourse, donne cette atmosphère de liberté et de distinction qui évoque la vie patricienne d'antan. Sur les marches du Grand Théâtre, place de la Comédie, on s'attendrait à rencontrer Stendhal. Et peut-être aussi, sortant de l'hôtel Intercontinental qui est juste en face, Marcel Proust dans un essaim mauve de comtesses et de duchesses.

  A deux reprises, en 1870 et en 1940, le gouvernement français en perdition s'est réfugié à Bordeaux. La belle Marianne, fuyant devant les hordes teutoniques, y arrivait avec ses malles, les seins vibrants et le bonnet phrygien un peu de travers. Elle était escortée par un cortège de ministres et de ronds-de-cuir affolés et apoplectiques. Bordeaux ! Ils n'avaient pas prévu ça. Il fallait s'y faire. C'est ainsi que le 19 septembre 1870, Paris étant assiégé, l'Hôtel de la Monnaie de Bordeaux est choisi pour imprimer les timbres nécessaires à l'affranchissement du courrier dans les territoires non occupés. Ces timbres, dits "émission de Bordeaux" sont fort recherchés par les collectionneurs car ils sont imprimés en lithographie. Aujourd'hui, certains spécimens à l'état neuf valent plus de vingt mille euros, le prix des Rolex qu'on voit à la vitrine de la bijouterie Mornier, au numéro un de la rue Sainte-Catherine. La Rolex à cadran bleu vaut même trente-huit mille euros, mais bien sûr, entre Bordelais, on ne parle pas de ces choses-là...Si je le dis, moi, c'est précisément parce que j'appartiens à la plèbe des sans-Rolex...

  Le seul personnage qui détone dans ce kaléidoscope mouillé aux multiples perspectives est Jacques Chaban-Delmas ! Statufié en bronze près de la cathédrale, marchant vers l'hôtel de ville où il a régné si longtemps, ce n'est en rien sa présence qui dérange, mais plutôt la silhouette lourdaude et stalinienne que lui a donnée le sculpteur. On a envie de crier à la trahison de cet homme sans pesanteur, aussi élégant que nasillard, mais comme les esthètes officiels ont sans doute de longs arguments à nous objecter, on se dispensera de les questionner. Les écouter serait fastidieux. Et contrairement à une idée reçue trop de discussions épuisent sans qu'aucune lumière n'en jaillisse.

 

 

  Jeudi 18 janvier 2018.

  Hier après-midi, le musée des Beaux-Arts, juste derrière l'hôtel de ville qui est donc l'ancien palais de Rohan.

  Parmi beaucoup de peintures religieuses qui ne m'intéressent pas, mon regard s'arrête sur un admirable portrait du Vénitien  Alessandro Oliverio : Homme tenant un gant. Regard franc et tourné vers la droite, béret sur le côté, barbe brune bien taillée : le prototype parfait de l'homme de la Renaissance. Derrière lui, cet arrière-plan en camaïeu, si caractéristique du seizième siècle, que j'appelle "le paysage aux montagnes bleues" parce qu'il fait irrésistiblement penser aux artistes chinois.

  Le musée est d'ailleurs richement doté en grands paysagistes : Ruysdael, le peintre lyonnais Jean Pillement et surtout Corot, dont Le bain de Diane est une toile de grand format, ce qui est exceptionnel chez lui.

  Ensuite, j'effectue un trop court passage à la fameuse librairie Mollat, où les volumes de La Pléiade s'empilent sur quinze rangées de haut ! Les rayons de littérature de voyage sont les plus fournis que j'ai jamais rencontrés. Dans ce temple du livre, je m'aperçois une fois de plus que je me déprends de l'histoire, de la politique, des romans contemporains. Je préfère les voyages, la philosophie, la spiritualité, les écrits intimes, l'écologie et l'astronomie. J'aime que l'homme soit considéré en lui-même, non en tant qu'animal social. Toute vraie conscience et tout vrai amour ne peuvent être qu'individuels. Le collectif les dégradent. L'idéologie les trahit.

  Ce matin, la Cité du vin, où je suis allé en prenant le tram. Et puis je passe le reste de la journée à la bibliothèque municipale, dans un vaste immeuble ultra-moderne du quartier de Mériadeck. La table devant laquelle je m'installe est un écran d'ordinateur. Et d'un mouvement qui évoque celui qui feuillette un livre, je tourne les pages d'un volume numérisé, l'un des plus célèbres du monde : l'exemplaire des Essais dit "de Bordeaux", celui que Montaigne lui-même annota et compléta d'ajouts marginaux. "Des allongeails", comme il disait...

 

 

  Vendredi 19 janvier 2018.

  Ma chambre de l'hôtel Ibis, simple mais calme et confortable, est au septième étage. La nuit, il me semble que je flotte sur les lumières de la ville. Comme je marche beaucoup dans la journée, je dors fort bien. Chez moi, les sommeils d'ailleurs ont toujours été bénéfiques. Les réveils aussi.

  A la librairie Mollat, j'ai racheté Le hussard bleu, de Roger Nimier. J'aime ce style de cape et d'épée. J'aime ce tableau amer de l'absolue désespérance qu'on peut connaître à vingt ans, tout en faisant le fanfaron : " Désormais, je connais mon rôle sur la terre, mais je ne sais qui je suis. Voyageur, pose tes yeux tristes sur les choses, elles te le rendront au centuple. Le visage barré du ciel te menace et te guide à la fois. Vivre, il me faudra vivre encore quelque temps parmi ceux-là. Tout ce qui est humain m'est étranger."

  Hélas, ce matin, il pleuviote encore. Je renonce à mon projet initial : prendre le tram pour Pessac et visiter le château Pape-Clément. J'enfile une veste imperméable et je pars à pied vers le Pont de Pierre, par le quai Sainte-Croix. Et je le traverse dans les deux sens, l'âme requinquée par l'allégresse spatiale que communiquent  le vent marin et le fleuve, dans la splendeur de ses hautes eaux hivernales. Quelque chose se déploie en moi, que je ne saurais définir. L'expression "allégresse spatiale" vaut ce qu'elle vaut...

  Le Pont de Pierre, voulu par Napoléon, a été construit entre 1810 et 1822. Il relie le centre-ville au faubourg de la Bastide, sur la rive droite. Long de près de cinq cents mètres, il est constitué de dix-sept arches, autant que de lettres à Napoléon Bonaparte. La compagnie financière qui le finança y préleva un péage jusqu'en 1863. La ville racheta alors les droits et put donc s'étendre sur la rive droite. Il est désormais réservé au tram, aux cyclistes et aux piétons. Les nouveaux candélabres et garde-corps posés en 1980 rehaussent le charme de la traversée. Et surtout, quel superbe panorama sur la ville, ses quais, ses clochers ! Une éclaircie me gratifie même d'un arc-en-ciel qui lance sa grande auréole au-dessus du quai des Chartrons !

   A onze heures, ma virée bordelaise tire à sa fin. Je dois reprendre le TGV pour Paris à midi. Je rentre au Café du Levant, devant la gare, pour me désaltérer un peu. Mais ce n'est qu'en prétexte. Cette brasserie historique de Bordeaux, il faut que je m'en imprègne un peu. "Etablissement mythique", dit le Guide Michelin, qui distribue parcimonieusement ses éloges.

  La façade art déco date de 1923. Elle déploie ses mosaïques aux dessins élégants et entrelacés sous un fronton dédié au soleil levant. A l'intérieur, dans la grande salle traversante, planchers à l'ancienne, boiseries sombres, banquettes et chaises recouverts d'un velours rouge groseille, sous les lustres à six boules. On est renvoyé au temps où les consommateurs lisaient L'Illustration et payaient en francs Poincaré. La brasserie est connue pour ses choucroutes, ses plats de vieille cuisine française et ses plateaux de fruits de mer. Pressé par le temps, je me contente d'un jus d'orange en survolant Sud-Ouest, le quotidien local.

   Quand le TGV s'est arrêté à gare d'Angoulême, un jeune homme est descendu. Et alors, surgie de nulle part, une fille s'est précipitée dans ses bras. Ils se sont embrassés sur le quai jusqu'à ce que le train redémarre. Les valises étaient par terre. C'était beau comme une photo de Doisneau.



24/01/2018
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