La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LA PLAINE FLAMBE SOUS JUILLET...

  La lecture des journaux intimes des écrivains est, comme on sait, une de celles que je préfère.  J'entre difficilement dans l'imaginaire des autres, et donc dans leurs romans. Sauf bien sûr quand on atteint le niveau d'excellence : Gracq, Déon, Yourcenar, Nimier. Nabokov dit à juste titre qu'on n'écrit que pour soi. Or, neuf romans sur dix sont écrits pour les autres, ce qui fout tout par terre. 

  Donc je feuilletais récemment un tome du journal de Jacques de Bourbon-Busset et j'y appris qu'en 1968, la moisson commença le 22 juillet dans le Bassin Parisien. Cette année, le 22 juillet, elle est finie...En 68 toujours, la vendange, qui fut calamiteuse cette année-là, commença le 6 octobre. Cette année, ce sera le 25 août. Le grand climatologue Jean Jauzel nous dit qu'en 2050, les températures caniculaires pourront atteindre les 55 degrés dans l'est de la France ! Il est évident que la chaudière climatique s'emballe . Et pendant ce temps, la nomenklatura médiatico-politique part à la renverse au sujet de l'affaire Benalla, une médiocre barbouzerie que Saint-Simon aurait traité en dix lignes. Comme disait ma mère, pauvre France !

 

 

  Dans le journal de Mathieu Galey cette fois, à la page du 26 février 1968, cet épisode du " sexus politicus ":

  " Bastide m'emmène dans un restaurant presque vide, rue Saint-Benoît. [...] A ce moment, sur le trottoir, j'aperçois Mitterrand dans son manteau mastic. Il vient de sa garçonnière  rue Jacob, en direction du kiosque à côté du Flore. François-Régis bondit, tout excité : " Il va acheter son journal avant de baiser. " Le nirvana d'être dans le secret de dieux ! "

  Je me vois encore, le 10 mai 1981 au soir, sortir dans la rue avec ma femme en poussant des cris de joie : Mitterrand était élu ! J'étais bien loi d'imaginer que deux ans plus tard, les socialistes allaient nous faire payer la facture de leur démagogie ! Pour tout dire, j'étais aussi ridicule que le 30 mai  1968, quand je défilais dans les cohortes du parti de l'ordre, parmi péquenauds et charcutiers. Au fond, Mitterrand a totalement raté sa vie : il aurait dû devenir écrivain. Ses lettres à Anne Pingeot , que Gallimard a publié en un gros volume, sont extrêmement belles.  C'était un homme qui était hanté par les femmes et par la mort. Et puis il avait une belle plume, très dix-neuvième siècle, et il aimait les arbres : il ne manquait donc de rien. 

 

 

  Il y a quelques jours à Reims. La chaleur de l'après-midi est déjà caniculaire. " La ville des Sacres ", qu'on dit avec des trémolos dans la voix. Mais la cathédrale, au loin, tremble dans les vibrations de l'air chaud. Soudain passe le tramway, rempli de femmes voilées. Et je suis pris d'une soudaine pitié pour cette vieille Europe où la civilisation européenne n'en finit pas de reculer. Michel Onfray écrit : " L'Europe des Lumières aura été une belle aventure. " Ce futur antérieur est terrible.

 

 

  Jurançon, dimanche 24 juin 2018. Nativité de saint Jean-Baptiste, une sorte de pendant solsticial de Noël. Notre dernier fils s'appelle Jean. Je ne sais pas trop ce que c'est qu'être chrétien, mais je me revendique de la Chrétienté. Et honni soit qui mal y pense. Dans les églises, je parle à voix basse. En entrant, s'il reste un peu d'eau dans le bénitier, j'y trempe mes doigts et je me signe. Devant le pape, je ferais ce que fit le libertin Philippe Sollers devant Benoît XVI : la génuflexion.

  Jurançon est une banlieue paisible de Pau qui porte un nom trop ample pour elle : la réputation de son vin la dépasse. On y vit bien pourtant. Place du Junqué : vaste espace piétonnier, ombragé par une double rangée de platanes. Au milieu, un kiosque à musique dominé par une girouette en forme de grappe de raisin.  Dans le matin guilleret du nouvel été, j'écris assis sur un banc public, en jetant un oeil de temps en temps sur les joueurs de boules. Au loin, juste à droite de la boulangerie Pereira, des griffures blanches dans l'horizon gris-bleu : les névés des Pyrénées.

  Je me lève et je déambule un peu. Pour moi qui vis dans l'oppression permanente du trop connu, nul n'imagine le plaisir que je ressens à marcher là où personne ne me connaît, là où je ne connais personne.

 

 

  Lundi 25 juin 2018. Retour. Arrêt à Mauvezin, entre Auch et Montauban. Le marché bat son plein sous la grande halle vieille de six cents ans. Soleil et faconde méridionale. Il faut que j'achète quelque chose ici, un peu comme on se sent obliger de ramener de Lourdes de l'eau de la grotte. Ce sera une barquette de cerises : deux euros ! J'en mange quelques-unes en conversant avec un retraité élégant : canne, belles lunettes et chemise bleue. Il me raconte qu'il était représentant de commerce sur onze départements. Pour lui, un secteur aussi vaste que l'empire de Gengis Khan : " J'allais jusque dans la Creuse ! "

  " Et maintenant, ajoute-t-il en prenant congé, je me dépêche de ne rien faire. " Et tout était dans son accent... 

 

 

  Barby, 14 juillet 2018. A onze heures, le soleil darde déjà ardemment. Et depuis qu'une tempête a déraciné le vieux marronnier qui était comme le totem du village, il n'y a plus guère d'ombre autour du monument aux morts. Je compte. Nous sommes une quarantaine à nous rassembler, un peu à l'étroit, entre le mur de l'église et les tilleuls qui la bordent. Silence. Un conseiller lit un bref discours. Le maire procède à l'appel des morts et nous invite à respecter une minute de silence. Puis, au moment où la sono lance la Marseillaise, elle est reprise en choeur par toute l'assemblée, hommes et femmes, jeunes et vieux. C'est modeste. C'est émouvant. En buvant mon crémant d'Alsace à la salle des fêtes, j'y pensais encore.

 

  Lundi 23 juillet 2018. Ce matin, avant la fournaise de midi, douze kilomètres à pied. Rethel-Thugny, aller-retour, par le bord du canal.

  En rentrant, je trouve le message d'un étudiant alsacien qui ne sait pas trop quoi faire de son mois d'août et qui me demande un triple conseil : un lieu pour marcher, un monument à visiter " en prenant le temps de l'intérioriser complètement ", un livre à lire.

  Voici mes réponses : marcher dans la forêt de Tronçais, visiter la cathédrale de Chartres, lire " L'hiver aux trousses " de Cédric Gras ( Folio Gallimard, 6100 ). Je me souviens que je lisais ce livre dans un hôtel d'Hell-Bourg, à la Réunion, il y a deux ans. Je suis ainsi souvent dans deux voyages à la fois : celui que j'effectue et celui que je lis...

  Et puis avoir l'hiver sibérien aux trousses, bon moyen de conjurer la canicule.

 

 

 

  

 

 

[ Un recueil de  notes de voyages et billets saisonniers paraîtra à la rentrée aux éditions ANFORTAS, qui ont publié ALBANE, mon dernier roman. Titre : LE PASSANT DU SOIR. Les notes de voyages s'étendront de 1982 à 2018. ] 

 

 

  



24/07/2018
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