La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

JOURNAL DES CLAIRIERES, II, 2018

  Lundi 12 février 2018

  Nous vivons en des temps écartelés. C'est à la fois le crépuscule des Lumières et le matin des magiciens. D'un côté, tous les passéismes et leur sinistre cortège : fanatisme, misogynie, homophobie, natalité incontrôlable, etc. De l'autre, des progrès scientifiques qui, presque chaque jour, ouvrent des horizons inouïs à l'aventure humaine.

  Woody Allen a raison : tant que l'homme sera mortel, il ne sera jamais décontracté. Le professeur israélien Noah Yuval Harari est à la fois panthéiste, homosexuel et végétarien. Comme Léonard de Vinci, lequel, en plus était gaucher ! Il pratique quotidiennement la méditation Vipassana. Selon lui, les nouvelles frontières de l'homme du vingt-et-unième siècle seront 1) de faire reculer la mort avec l'objectif final de la faire disparaître, 2) de faire du droit au bonheur l'objectif majeur de l'effort humain, 3) de créer finalement le substrat d'une nouvelle espèce aux potentialités multipliées, l' Homo Deus, l'Homme-Dieu.

  " L'homme commença quand les humains inventèrent les dieux et se terminera quand les humains deviendront des dieux."

  Cette nouvelle gnose, je ne suis pas assez naïf pour croire qu'elle se réalisera à cent pour cent, ni pour croire que les humains d'aujourd'hui, surtout les vieux dans mon genre, en verront les effets, mais elle enchante mon âme païenne. Pourvu que l'emballement de la chaudière climatique ne fiche pas tout par terre ! Nous sommes sur le fil du rasoir. Nous entrons dans une nouvelle ère où tout peut s'illuminer ou s'embraser, entre science-fiction et fin du monde. 

  Je termine la lecture d'Homo Deus dans une sorte d'enthousiasme à la Jules Verne, et j'éprouve le besoin lancinant d'aller en causer avec le gros tilleul qui est au fond de mon jardin. Je pense aussi à ce mois de février où nous sommes, étymologiquement le mois des purifications. Je me purifie en invoquant l'avènement du surhomme.

 

 

  17 février

  Hier, à Saint-Fergeux, enterrement de notre vieil ami Maurice Plantin. Ferveur dans l'église qu'il aimait tant. Il s'est éteint en dix jours, comme une lampe qui n'a plus d'huile : comparaison classique qu'on trouve entre autres chez Saint-Simon, et qui rattache admirablement la mort à l'ordre éternel, au sanatana dharma.

  Aujourd'hui, vingtième anniversaire de la mort d'Ernst Jünger, le même jour que Nicolas Bouvier, ce qu'à ma connaissance personne n'a remarqué. Ma mère, elle, est décédée la même nuit que notre ami réunionnais Frumence Boyer, et cet arrêt mystérieux du destin me laisse toujours songeur. Non seulement ils se connaissaient, mais ils s'admiraient mutuellement. Si je croyais au paradis, je dirais qu'ils y sont entrés ensemble.

  A quatre-vingt quinze ans, Jünger m'envoya une carte postale de l'île Maurice. L'an dernier, à quatre-vingt treize ans, Maurice Plantin jardinait encore, s'occupait d'apiculture, de philatélie, d'histoire locale. Ces hommes ont eu la grâce insigne de devenir anciens sans jamais connaître la vieillesse, ce naufrage. Leur mémoire était grande mais leur intelligence la dépassait toujours. Car la mémoire se doit d'être servante, non maîtresse. 

  Ce matin, les dernières traînées de neige ont fondu. Je regarde les hellébores pourpres à gauche de l'escalier de l'entrée. Et comme Victor Hugo devant la haute silhouette noire du semeur, " je médite, obscur témoin ".

 

 

  21 février

  Longue pérégrination dans la forêt de Signy. Soleil. Vent faible qui bruisse dans la canopée. Un profond silence que ne déchire aucun bruit. Aucun. Chênes et hêtres, les chênes plus nombreux car je suis dans la " Grande Forêt ", alors que la hêtraie concerne surtout la  " Petite Forêt " , à l'est du sillon de la Vaux.

  Je m'adosse un moment à un vieux merisier, en bordure d'une coupe récente, et j'offre mon visage au soleil. Mes yeux clos ne voient plus que le rouge orangé de mes paupières. Respiration profonde. On bascule alors dans un niveau supérieur de conscience, apaisé, affranchi du temps, et qui s'étale comme par ondes concentriques après chaque expiration.

  Au retour, vers Rethel, sur France Musique, Igor Sravinski. La route, après la montée à la sortie de Signy, traverse de grandes futaies jusqu'au chêne de la Vierge. C'est un arbre-borne qui remonte à l'époque monastique. Mon grand-père avait une particulière vénération pour lui. La statue de la Vierge est dans une niche en bois clouée en haut du tronc. Déesse forestière, quasi druidique.

  Ensuite la banalité des villages et des champs. Pour éviter Rethel, je repasse par Sorbon. A nouveau la planète de la craie, blafarde et lourdement ondulée. Mais je suis dans ma modeste voiture comme dans une station spatiale. Avec Stravinski.

 

 

  1er mars

  C'était un soir d'octobre dernier. J'étais à Reims devant l'église Saint-André, où mon épouse devait me reprendre pour rentrer à Barby. Soudain passa une fille en jupe très courte, cheveux flottants, visage de femme viking. Sortant du lycée Jean-Jaurès, je pense. En elle, tout était grâce. Elle portait sous le bras gauche le dictionnaire grec de Bailly. Quel pied-de-nez soudain à tous nos gros sabots ! Cette image a laissé en moi une telle impression qu'aujourd'hui encore j'y pense en passant devant l'église Saint-André.

  On a peut-être tort de croire que tout est perdu.

 

 

  10 mars

 

  Cet aller sans retour où l'arbre fait ses feuilles

  Ce parfum de jacinthe des morts printanières

  Saisons j'aime la houle nacrée de vos seins

  A l'heure où tout est cueillette et refrain de vie

 

 

  7 avril

  Retour de la Réunion où j'ai passé trois semaines, ce que je fais en principe une fois par an, en prenant bien soin d'éviter la saison cyclonique. Les collègues du lycée Lislet-Geoffroy qui se souviennent encore de moi m'appellent " le retraité des brumes ". Rions trois fois !

  La veille des Rameaux, vernissage d'une expo  de notre fille dans un bar de Saint-Pierre. Ensuite, collation dans une pizzeria " branchée ", face à la grande place où la fête foraine battait son plein. Les terrasses des restaurants étaient pleines. Des groupes de jeunes chantaient, dansaient, jouaient du djumbé . La nuit moite brillait de mille feux. J'ai pu constater une fois de plus combien la capitale du Sud est chaleureuse et animée, sudiste pour tout dire en un mot, par rapport à Saint-Denis, ville administrative et alanguie. 

  Pour faire ma promenade digestive au calme, je me suis dirigé vers l'hôtel de ville, ancien entrepôt royal construit en 1770. La façade est couronnée d'un frontispice à volutes qui apporte une touche discrètement baroque à l'ensemble. Je marchais dans la pénombre, sous les grands cocotiers, sans repousser l'ordinaire sentiment d'exotisme tropical qui m'envahissait. Je pensais à notre première arrivée sur l'île, il y aura bientôt un quart de siècle.  

  Et maintenant je me retrouve entre maison natale et cimetière, à égale distance des deux. 

 

 

  15 avril

  Un dimanche ordinaire. Hier après-midi, l'éternel parvis de la cathédrale de Reims...Rencontre d'un historien local.

  - Cette énorme cathédrale, lui dis-je, tu ne trouves pas qu'elle encombre ? Elle m'écrase ! Il faudrait la remplacer par quelque chose d'autre. Quelque chose de plus vivant, de plus bruissant...Je ne sais pas, moi...Une forêt !

  Il recule de deux mètres.

  - T'es malade ? me demande-t-il.

  - Oui, dis-je. Et c'est même très grave !

 

 

  30 avril 

  Julien Gracq, cet amoureux éperdu de l'automne, qualifie le printemps de " saison quinteuse ". Hier, à la brunante, quinte printanière typique : roulements de tonnerre et zébrures d'éclairs, tel le Z de Zorro, tandis que je lisais Caravanes d'Asie, d'Anne Philip, livre dont Claude Roy dit qu'il possède " la modestie de l'exactitude ".

  Je retiens l'expression, dont doit toujours s'inspirer celui qui s'efforce de penser et d'écrire hors des sentiers battus.

  Ce matin, bruine venteuse qui donne envie de rester chez soi et de préparer quelque chose de simple et roboratif, mettons des pommes de terres rôties...

  En attendant, je suis dans mon pigeonnier ardennais à taper cette bafouille qui va bientôt s'arrêter car ma chandelle s'épuise.

  Ma petite âme flotte dans ce vêtement trop grand qu'est l'écriture. Elle n'est pas flamme, elle est fumée. Elle s'élève un peu avant de se perdre dans la songerie muette des choses. Elle colore à peine l'air. Elle se demande ce qu'elle fout là.

  Mais vous allez voir ce que vous allez voir : en épluchant mes patates avec mon tablier de vieux domestique, je vais redevenir un mec normal !

 

 

  21 juin

  Semaine buissonnière en Saintonge et en Navarre, où m'accueillent de vieux amis qu'hélas je ne vois plus très souvent. La vie nous disperse.

  Ce matin, abbaye charentaise de Sablonceaux. On y entre en franchissant un pont sur la Seudre et aussitôt on est saisi par la majesté du clocher roman à trois niveau qui domine la partie droite de l'église. L'intérieur est magnifique : courte nef sans bas-côtés, choeur et chapelles latérales d'un gothique élancé. Le soleil du solstice éclaire les belles verrières modernes, en petits carreaux rectangulaires à dominante claire, mauve et orangée. Nous accélérons notre visite car on me dit qu'un enterrement est prévu pour onze heures. J'écris comme souvent sur un banc du premier rang, sous la croisée du transept, voûté en coupole comme la nef.

  Une religieuse nous ouvre l'ancien grenier aux céréales. Les poutres anciennes sont en chêne ; quelques poutre neuves sont en châtaignier.

  Dans le parc, un énorme noyer d'Amérique, répertorié parmi les quarante plus beaux arbres de France. Il a été planté vers 1880. Le tronc fait plus de six mètres de circonférence. La surface au sol de son branchage atteint les huit cents mètres-carrés.

  Une abbaye est toujours un foyer de spiritualité, de culture, de beauté, de silence. Toute animation profane la dénature. Ici, le pire est évité grâce à la Communauté du Chemin Neuf. 

  Et comme nous quittons le lieu, le cortège d'enterrement y entre. Une trentaine de personnes derrière le corbillard. On n'entend que les cris des choucas autour du clocher. Et puis le crissement des pas sur le gravier. Comme dans un film.

  L'après-midi, Chalamont-sur-Gironde. Sous le soleil aveuglant, les vasières de la rive apparaissent légèrement rosâtres. Au loin, de l'autre côté de l'immense estuaire, la ligne sombre du Médoc. 

 

 

  24 juin

  Nativité de saint Jean-Baptiste, une sorte de pendant estival de Noël. Notre dernier fils s'appelle Jean. Je lui envoie un message pour lui souhaiter une bonne fête.

  Jurançon est une banlieue paisible de Pau qui porte un nom trop vaste pour elle : la réputation de son vin la dépasse. On y vit bien pourtant : les avantages de la ville sans en avoir les inconvénients.

  Place du Junqué, vers dix heures : un parc central ombragé d'une double rangée de platanes, royaume des joueurs de boules. Au milieu, un kiosque à musique dominé par une girouette en forme de grappe de raisin. Au loin, juste à droite de la boulangerie Pereira, les griffures blanches des névés pyrénéens.

  Je quitte le banc public pour déambuler un peu. Pour moi qui vis dans l'oppression permanente du trop connu, nul n'imagine le plaisir que je ressens à marcher là où personne ne me connaît, là où je ne connais personne.

  Après le repas, mes amis m'offrent une virée pyrénéenne : nous montons jusqu'au col d'Aubisque en Coccinelle décapotable ! Chaîne intracontinentale, les Pyrénées sont géologiquement plus proches du Caucase et de l'Atlas que des Alpes. Cela se remarque dans le paysage : cette masse figée très haut, presque à l'horizontale, ces glacis fracturés à l'avant de la dorsale neigeuse. Premier arrêt dans le cirque glaciaire du Litor, au-dessus d'Arbéost . Devant nous, le pic de Gabizos, à 2640 mètres, dont les ravines ombreuses sont encore occupées par des névés. Nous nous offrons des gaufres chaudes à la ferme-auberge du col du Soulor. La patronne, derrière son bar, se lamente de la prolifération des végétariens et des anorexiques, tous ces squelettes ambulants qui ne consomment plus rien ! Pendant ce temps, je regarde tourner les vautours dans un ciel uniformément bleu.

  Désormais les chevaux sont aussi nombreux que les bovins à pâturer dans les estives. Au-dessus de 1000 mètres d'altitude, il me semble que mes oreilles se débouchent, que mon ouïe s'améliore miraculeusement en même temps que ma vue s'affûte et se clarifie. Ce monde de la haute montagne est pour moi celui de l'absolue beauté. C'est mon paradis terrestre.

 

  

  14 juillet

  A onze heures, le soleil cogne déjà. Et depuis qu'une tempête a déraciné le vieux marronnier qui était comme le totem du village, il n'y a plus guère d'ombre autour du monument aux morts. Je compte : nous sommes quarante à nous rassembler, un peu à l'étroit, entre l'église et les tilleuls qui la bordent. Silence. Un conseiller lit un bref discours. Le maire procède à l'appel des morts et nous invite à respecter une minute de silence. Puis, au moment où la sono lance la Marseillaise, elle est reprise en choeur par l'assemblée, homme et femmes, jeunes et vieux. C'est modeste. C'est émouvant.

  En buvant mon crémant d'Alsace à la salle des fêtes, j'y pense encore.

 

 

  3 août

  Rethel, place de la Halle. Plus rien à voir avec le Rethel d'antan, celui que connurent Paul Verlaine et Louis Jouvet. La reconstruction des années vingt a ouvert des rues rectilignes et lourdement embourgeoisé l'habitat. La nouvelle halle ressemble à un entrepôt industriel où la rouille laisse ses coulures. Quelques corbeaux croassent dans les tilleuls assoiffés, déjà jaunissants.

  Il est trois heures de l'après-midi et la canicule calcine tout, jusqu'à ma résignation à être ici, dans ce lieu où les heures sonnent pour moi comme elles sonnaient déjà quand j'étais lycéens, à deux pas d'ici, il y a cinquante ans. Mêmes cloches. Mêmes notes.

  Trente-sept degrés au tableau de bord de ma voiture ! Je me gare avant d'entrer chez ma dentiste. Nous avons habité jadis dans le parc de l'ancien château, juste au-dessus de cette place : le seul endroit de Rethel où le passé vous invite à prendre de la hauteur, à regarder la belle église Saint-Nicolas sans se sentir écrasé par elle, à respirer un peu sous les marronniers centenaires.

  Rethel, sous-préfecture des Ardennes, ville à la fois proprette et fade, d'une banalité de paysanne enrichie, est un peu une auberge espagnole : vous vous y nourrirez de ce que vous apporterez. Jean-Claude Pirotte, lui, y regardait tomber la pluie.

 

 

  14 août

  L'île Maurice, somme toute, ressemble assez à sa soeur la Réunion, en un peu moins montagnard, un peu plus british, un peu plus bleu turquoise. Le créole élégant de l'upper class tient encore du français de Voltaire, avec ce je-ne-sais quoi qui fleure bon la Compagnie des Indes.

  Hier, je regardais à la télé Mon père, ce héros, film célèbre de Gérad Lauzier, et il n'en fallait pas plus pour réveiller en moi les souvenirs de Grand-Baie et du Cap Malheureux, avec la silhouette lointaine, en Titanic qui coule, de l'île du Point de Mire.

  Le film, sorti en 1991, a conservé ses fraîcheurs intactes. Par sa liberté de ton et sa poésie des corps qui s'émancipent, il évoque davantage le cinéma hédonisme des années 70 que les productions d'aujourd'hui, encombrées de masochisme, qui enjoignent toujours de s'aligner et de faire pénitence. On ne chante plus ; on ne danse plus ; on ne jouit plus : on dénonce ! Marie Gillain est excellente dans son rôle d'ado devenue trop vite adulte, face à un Gérard Depardieux bedonnant et dépassé.

  Je regardais ce film comme le chant du cygne d'une époque solaire. La porte était ouverte. Dehors la nuit tombait.

 

 

  18 août

  Parlez-moi de vous : rediffusion hier sur Arte. Un rôle extraordinaire de Karin Viard en voix de la nuit à Radio France.

  La nuit, les esprits pauvres se volatilisent, las d'avoir encombré le jour. La nuit est un espace-temps qui appartient aux esprits riches : les astronomes, les moines, les âmes inquiètes, les philosophes, les boulangers. La nuit, les cons dorment, c'est même à ça qu'on les reconnaît. La nuit est aux veilleurs, ceux qui, n'ayons pas peur des mots, sont au-dessus. Ils sont plus proches des étoiles que du troupeau. Ils entretiennent d'obscures connivences avec les loups comme avec les chouettes. Les véritables Illuminati, ce sont eux... On devrait les appeler les Nocturni Lectores. Se dire qu'à n'importe quelle heure, il fait toujours nuit quelque part sur la Terre. Se dire que, dans cette grande communion de la nuit analogue à la communion des saints, il y a toujours des initiés silencieux qui lisent Montaigne, Proust ou Tolstoï...

  Et puis Parlez-moi de vous est un film sur la voix. De tous nos mystères, le plus insondable est la voix. Avoir une belle voix est un destin que j'envie : Michel Bouquet, Jacques Chancel, Marguerite Yourcenar, Fanny Ardant. Une belle voix se tient toujours au bord du silence. Il faut fuir comme la peste tout ce qui tue les voix : les débats, la politique, les rythmes assourdissants, les foules, les fêtes, le foot, les " animateurs " et les " animations ", etc.

  Posez-vous cette simple question : quelle était la voix de Victor Hugo ? de Jeanne d'Arc ? de vos arrière-arrière-grands-parents ? On se heurte toujours à ce mur qui, peut-être, rend l'histoire vaine.

  J'aime l'adoration du Saint-Sacrement, les lointains bleutés, les rivières qui murmurent. J'arrête là. Je me tais. Taisons-nous. 

 

 

  23 août

  Hier après-midi, avec Jean-Luc Collignon, balade en Montagne de Reims, au-dessus de Sermiers, dans la forêt domaniale du Chêne de la Vierge. Le sol, d'ordinaire moelleux sous les pas, est d'une dureté sèche qui inquiète. Il n'a pas plu depuis deux mois et tout indique que l'été, commencé aride, finira aride. On se paume un peu, ce qui fait partie du jeu !

  Et soudain, dans un secteur éclairci et envahi de ronce, la silhouette solennelle du cormier, Sorbus domestica. Essence sub-méditerranéenne  rarissime en Montagne de Reims. Le genre d'apparition qui, pendant une minute, console de tout.

 

 

  28 août

  Réveillé cette nuit par le froid. Un froid de steppe. Il était trois heures du matin. La chatte dormait à mes pieds. J'entrevoyais, sur la couette blanche, sa fourrure cendrée rayée de noir. J'ai refermé la fenêtre et, juste avant de me rendormir, j'ai pensé à ceci : dans cent ans, l'humanité n'existera peut-être plus. Elle se sera suicidée par ses pollutions et par sa prolifération. Comme dit ce niais de Laurent Cabrol, la Terre s'en sortira toute seule. Sans nous.

 

 

  3 septembre

  Des yeux de soie, un recueil de nouvelles de Françoise Sagan. Trouvé dans la boîte à livres du Carrefour de Rethel. Vieux bouquin qui fleure bon son long oubli dans un grenier du Porcien, près des bonbonnes à eau-de-vie.

  Je m'y plonge sans déplaisir. La bafouilleuse a la plume non pas géniale mais lucide. Lucide donc concise et acide. Elle triture bien la neurasthénie de ses personnages, c'est-à-dire la sienne, ce qui nous repose des écrivains qui veulent à tout prix nous faire pleurnicher sur les misères du monde, dont nous serions toujours coupables. L'époque est à la contrition largement affichée.

  C'est du Flaubert à la sauce Poivre d'Arvor et ça se laisse lire, comme le beaujolais se laisse boire. Même si la Sagan, qui sortait rarement de sa voiture décapotable, confond le jonc et l'ajonc, l'isard et le chamois. Sous les arcades de la place des Vosges, on n'est pas à ça près !

  J'irai tout de même au bout de ce bouquin jauni. Il a un goût de brocante et de liquidation. Amours défuntes, vous voilà livrées à l'encan !

  Septembre pour lettré campagnard, grand dénoyauteur de quetsches, un peu esseulé au milieu des tracteurs...

 

  8 septembre

  A la médiathèque de Reims, je tombe sur le programme de la prochaine Journée du Patrimoine. La grande mosquée de la ville, qui a beaucoup plus de pratiquants que la cathédrale, présente sa nouvelle salle de prière. " En bas, huit cents places pour les hommes, en haut quatre cents places pour les femmes."

  Excusez-moi, je suis obligé de rire.

 

 

  9 septembre

  Repas champêtre à Warmeriville, dans la vallée de la Suippe. La propriété où nous sommes reçus est à la limite nord du village, là où se situaient les anciens remparts. Nous mangeons sur la pelouse, sous de grands parasols. Devant nous, l'enclos pour les chevaux. Au-delà des bâtiments agricoles, l'immensité des champs. La plaine se soulève un peu dans le lointain ; une lisière de bois souligne l'horizon. On se croirait dans un roman de Tourgueniev.

  Le déjeuner commence par de la tête de veau sauce ravigote et se termine par des îles flottantes, dans la plus pure tradition française. Les viandes grillées sont accompagnées de Crozes-Hermitage.

  Entre fromages et dessert, pendant que les convives parlent chasse et aménagements forestiers, je pars marcher un peu. Il me suffit de traverser la rue et je me retrouve au cimetière, devant la chapelle où repose Léon Harmel, un des pionniers du catholicisme social, sous le pontificat de Léon XIII.

  Mais le cimetière militaire allemand, juste derrière, a de beaucoup mes préférences. Ici cessent les vanités macabres. Vaste pelouse ombragée de tilleuls. De simples croix de granite gris. Honneur suprême : les soldats morts ont des sépultures de moines.

 

 

  20 septembre

  Pascal Quignard : " La philosophie est une tradition que j'admire mais que je ne pratique pas. Je ne pense pas qu'on puisse épuiser l'énigme, sortir de l'énigme pour dire : " voici la théorie "; je pense qu'il faut rester dedans, être vivant le plus possible plutôt que d'être une construction."

  Phrase d'une justesse et d'une profondeur inouïe.

  Dès l'enfance et pour toujours, je suis dans l'énigme. C'est pourquoi les contes m'ennuient, les légendes m'ennuient, les fables m'ennuient, les croyances religieuses m'accablent. Les leçons de morale et la politique, n'en parlons pas !

  L'énigme est mon silence, mon arrêt sur image, mon divin séjour, la source où je bois. Arrière à celui qui la profane ! Je la gratifie même d'une majuscule : l'Enigme.

  Quand l'homme de Neandertal regardait la pleine lune, il épousait l'Enigme. Il lui faisait l'amour. Donc il était homme.

  Tout homme qui fuit l'Enigme déchoit. 

 

 

 

  27 octobre

  Levé à l'heure monastique, six heures du matin. 

  J'ai donné des croquettes à la chatte et lentement, rituellement, j'ai préparé le café et les toasts. Et puis j'ai songé, verbe que je préfère à rêver, trop vague, trop nunuche.  J'imaginais, au centre-sud de l'Europe, une principauté indépendante qui s'appellerait Orsenna, le nom de la cité-Etat dans Le Rivage des Syrtes. De loin, la capitale ressemblerait à Orvieto ou à Tolède.

  Cette principauté ne serait pas membre de l'Union Européenne. Son emblème serait le gypaète barbu et sa devise IN ALTO REGNAS MONTE, " Tu règnes sur la haute montagne ". La Charte d'Orsenna préciserait toutes les valeurs de civilisation auxquelles devraient faire allégeance les nouveaux citoyens. Les pesticides chimiques y seraient proscrits, de même que les abattages rituels et la chasse aux oies sauvages. Les timbres-poste seraient imprimés en taille-douce, les offices à la cathédrale seraient chantés en grégorien et le latin serait obligatoire pour tous les élèves des collèges et des lycées. La fête nationale serait le 5 août, fête de Notre-Dame des Neiges.

  Il y aurait dans les forêts et sur les rives du fleuve des zones de silence intégral. L'éclairage urbain serait strictement encadré pour éviter la pollution lumineuse des nuits. Pour le reste, Orsenna serait à la pointe de tous les progrès. Il y aurait même dans les Monts Orientaux, à la frontière avec le Pays des Argonautes, l'un des observatoires astronomiques les plus puissants du monde.

  Ainsi donc, je songeais...Dehors, il gelait un peu. L'herbe était couverte de givre. Sur un bâtiment de la ferme voisine, la lune éclairait le faîtage d'un toit comme la lame d'un couteau.

 

 

  30 octobre

   On écoute France Inter par habitude, le mieux étant toujours l'ennemi du bien. Que ne ferait-on pas pour échapper au foot et à la pub ? Mais ce matin, le brouet politiquement correct était franchement indigeste. Je mis un terme au sermon de Nicolas Demorand, à cette voix insupportable d'accusateur public.

   L'aube était pluvieuse et froide. Soudain la pluie se transforma en neige. Et maintenant qu'il est dix heures, elle tient.

  J'adore la neige parce qu'elle dépayse le pays. Tout se met à ressembler à un tableau de Robert Fernier. L'âme du terroir, enfin, s'émancipe, s'élucide, se déploie dans une géographie-fiction qui est aussi une histoire-fiction. On est en Prusse-Orientale ; on est au pays des Hyperboréens ; on est en l'an mille.

  Grâce aux velux du bureau, étrange effet de la neige vue par le dessous : une sorte de nacre, de moire froissée, d'où tombe une lumière laiteuse.

  En bas, ça sent le feu de bois.

  Je viens de rallumer ma cuisinière, une Godin bleue du modèle Châtelaine. J'en suis fier comme d'une Bentley.

 

 

  8 novembre

  Dans la hiérarchie des silences, voici le plus haut silence : se taire en soi.

 

 

  10 novembre. 

  C'était au temps où l'on buvait plus de mousseux que de champagne. Et toujours dans des coupes, jamais dans des flûtes ! Les gens étaient bourrus, courageux, chaleureux, mais ils ne se lavaient guère. Ils avaient un parler lent, avec de brusques accélérations et des haussements de voix dont je ne saisissais jamais la cause. La radio voguait entre Geneviève Tabouis et la famille Duraton. Il y avait aussi l'éditorial de Jean Grandmougin, où j'entendais des mots que j'aimais parce que je les suspectais d'importance : le pacte de Bagdad, la Bundeswehr, Monsieur Dag Hammarskjöld...  

  20 juin 1956. J'avais sept ans. Mon père avait acquis quelques années auparavant une 203 commerciale gris bleu, rachetée à un boulanger de la région. Nous sommes partis dans la matinée pour Verdun avec Lucien Delétang, un Rethélois, ancien poilu de Quatorze, dont la moustache était devenue toute blanche. On plaça les enfants à gauche et à droite de l'allée qui conduisait à l'escalier du monument de la Victoire. Un homme un peu bedonnant, affable mais entouré de solennité, se mit à parler à la tribune. Bien sûr je ne compris pas grand chose à ce qu'il disait, mais j'étais déjà très sensible aux voix : je me souviens de la sienne, grave, bien timbrée. C'était René Coty, le président de la République. On célébrait le quarantième anniversaire de la bataille de Verdun.

  18 juillet 1968. La flambée soixante-huitarde était passée. Cette fois nous roulions en 404 blanche. Ma famille mettait De Gaulle presque au niveau de Dieu, image sublimée du Père. Nous étions au pied de la butte Chalmont, dans l'Aisne, pour la commémoration du cinquantenaire du début de la Reconquête. Nous venions voir De Gaulle, donc Dieu...La foule était provinciale - des villageois endimanchés, encadrés par des notables barrés de tricolore. L'hélicoptère présidentiel se posa en haut de la butte et De Gaulle descendit l'escalier, escorté par ses prophètes.

  Mais avant lui un homme un peu frêle prit la parole. Il avait l'éloquence précise et un peu chantante. On sentait en lui une sorte d'humanité à la fois érudite et fraternelle qui me plut. J'avais dix-neuf ans et je fendis la foule pour l'écouter de plus près. Je me souviens que ma mère me suivit. C'était Maurice Genevoix, l'auteur de Ceux de Quatorze, qui va bientôt entrer au Panthéon. 

 

 

  12 novembre

  Hier, pour le centenaire de l'Armistice, vent et pluie. J'ai participé bien sûr à l'hommage de ma commune à ses cinq poilus morts pour la France. Nous étions une cinquantaine sous nos parapluies autour du monument aux morts. Il tombait des cordes. Ensuite, à la salle des fêtes, fut évoquée très précisément l'histoire de chacun de ces cinq destins brisés. Ceci grâce aux recherches de notre ami Michel Lefort, à la fois informaticien expert et généalogiste fervent : de nos jours, les deux choses sont liées.

  Et puis je suis rentré pour écouter sur Arte le concert retransmis de la cathédrale de Verdun : le Requiem de Mozart et celui de Saint-Saëns. Des éclairages superbes, qui embrumaient toujours les arrière-plans, conféraient à la nef austère une aura bleutée, quasi mythologique.

  J'eus alors une sorte de révélation : la Guerre de Quatorze monte dans la hiérarchie des temps. Elle rejoint les Guerres Médiques et la Guerre des Gaules dans le passé primordial. Je ne m'en détourne pas mais je m'en allège, et avec elle de toute l'histoire qui l'accompagne. Désormais la musique, qui est la connaissance ultime des choses, me suffira pour la vénérer. Quand je retournerai à Verdun, je n'oublierai pas Douaumont mais je marcherai surtout dans ces bois immenses dont les racines se nourrissent encore de la chair des hommes. Et puis je pousserai la porte de la cathédrale et mes pas résonneront jusqu'au baldaquin aux colonnes torsadées, dont on dit qu'il s'inspire de celui de Saint-Pierre de Rome. 

  Je repenserai au Dies Irae de Mozart, à ce crépuscule pluvieux du 11 novembre de l'an 2018.

  Au milieu de trois cent mille morts, je serai si léger... 

 

 

  13 novembre

  Quand je relis les articles épars, aussi stupides que prétentieux, que j'ai écrits entre dix-huit et vingt-cinq ans, je suis horrifié. J'étais lourd et je me croyais brillant. J'étais tout simplement un pauvre refoulé. Je sentais encore terriblement la sacristie et la politique au ras du village. Je souffrais d'un syndrome d'écrasement. C'était pathétique.

  Chez moi, toutes les émancipations ont été trop tardives. Je ne suis pas de ces êtres qui ne s'aiment pas ; je suis de ces êtres qui n'aiment pas ce qu'ils furent. A vingt ans, j'aurais dû partir à Mykonos ou à San Francisco. A quarante ans, j'aurais dû prendre un pseudonyme et choisir Michel Irancy : un prénom d'archange doré suivi d'un nom de rosé de Bourgogne. Et puis dans les syllabes d'Irancy, on entend je ne sais quelle errance, quel alanguissement au soleil...

  Labeur archétypal : faire provision de bois pour l'hiver. Il nous est fourni par un voisin qui a de grosses réserves en Haute Ardenne. Pour l'essentiel du vieux chêne, abattu il y a plus de dix ans. Mais y aura-t-il encore des froidures " comme dans le temps ", des gelées à pierre fendre et des neiges tenaces comme on en voit dans les tableaux des maîtres flamands ou sur les vieux calendriers des postes ?

 

 

  14 novembre

  Troisième anniversaire de l'attentat sanglant du Bataclan : cent trente morts boulevard Voltaire, le 13 novembre 2015. Les propos lénifiants et liquoreux que les médias continuent de propager sur cet acte de guerre sont à proprement parler insupportables. Quand, le jour du Vendredi Saint 1918, un obus allemand tiré par la Grosse Bertha tomba pendant l'office de l'après-midi sur l'église Saint Gervais, en plein centre de Paris, il y eut " seulement " 90 morts...

  Je préfère donc me plonger dans Le Figaro du 12 novembre 1918, fac-similé de l'original que le quotidien offrait à ses lecteurs de samedi dernier. Et je tombe sur ceci, dans la rubrique mondaine de la page 3 :

   " Mme Tourgueneff, fille de l'illustre écrivain russe contemporain et ami de Flaubert, de Georges Sand et des Goncourt, vient de mourir. C'était une femme de coeur et d'esprit, dont la disparition sera péniblement ressentie par le cercle d'amis et d'artistes qu'elle avait su grouper et réunir autour d'elle. "

 

  15 novembre

  Il est dix heures. Je viens de rallumer le feu. Un vent d'est froid souffle dans la cour. Il pousse des feuilles mortes jusqu'à l'entrée du jardin.

  Dans un mois, Le Passant du Soir sera en librairie.

  Dans cinq mois, j'aurai soixante-dix ans. Pour l'instant, la carcasse tient bon. Je suis encore capable de faire trente kilomètres à pied par jour. Je sens cependant que ma banquise fond. Mes certitudes se liquéfient, ce qui n'est pas sans quelque jouissance dans la vie publique. J'entre peu à peu dans l'âge des spleens secrets, de ces larmes rentrées qui sont les éjaculations des vieillards.

 

 

  22 novembre

  On nous exhorte à n'être ni homophobe ni islamophobe, mais nous n'avons pas le droit de nous demander ce que les musulmans pensent des homosexuels. Ce serait de l'islamophobie ! Ainsi la Nomenklatura qui maintient l'information sous sa sainte garde nous mènent-elle par le bout du nez. 

  J'apprends aussi que la cour européenne de justice condamne ceux qui prétendent que la prophète Mahomet, en copulant avec son " épouse " de neuf ans, était un  pédophile. Le blasphème redevient donc un délit : arrière, toutes !

  Quand je lis cela, moi le vieil enfant de choeur qui chante volontiers le Veni Creator sous ma douche, je me prends à regretter l'époque salubre des bouffeurs de curés, des libres penseurs qui mangeaient du pot-au-feu le jour du Vendredi Saint.

  En surveillant la cuisson des lentilles, je relis Sous le signe de Halley, de Jünger. Des notations très clairvoyantes sur cette Terre en train de devenir une termitière, sur le déclin de la forêt équatoriale, sur la catastrophe de Tchernobyl, sur la place de la lecture dans la vie. Jünger fait partie du club restreint de ceux qui virent deux fois la comète de Halley : la première fois à Rehburg, en 1910, et la seconde fois à Kuala Lumpur, en avril 1986.

  Et puis une mention personnelle en page de titre : " Lu au jardin, sous un pommier en fleur, 28 avril 1991 ".

  Le pommier est toujours là. Nos trois poules grattent et picorent dans sa jonchée de feuilles mortes.

 

 

  25 novembre

  Michel de Saint-Pierre, Les nouveaux Aristocrates, page 54 de l'édition Calmann-Lévy, 1960 :

  " Denis, qui n'avait pas la foi (il se réservait le soin d'approfondir plus tard son athéisme), ne cherchait pas dans la chapelle un Dieu caché ; il y trouvait le clair obscur d'une forêt, et l'hospitalité du silence. Quelque chose en lui fondait, s'apaisait, quand il se tenait debout en face du choeur où luisaient les ors d'un aigle-lutrin aux vieilles ailes déployées. Une lampe à huile brûlait, avec des clignotements fragiles, devant ce que les autres appelaient le Saint-Sacrement. "

  Comme je comprends ce passage ! Je suis athée et, en même temps, païen et catholique romain de l'ancienne observance. Une religion n'est pas faites pour être approuvée dans ses dogmes mais pour être éprouvée dans ses sanctuaires et dans ses rites. 

 

 

  1er décembre

  Celui qui passe sa vie dans son pays d'origine consent à destin d'homme diminué, sous l'ombre portée de la mort. Il est au sens strict un humilis, un humilié. Non un être terrestre mais un être terreux. Cicéron emploie l'adjectif humilis pour désigner les plantes rampantes, celles qui sont incapables de s'élever au-dessus de l'humus natal.

 

 

  2 décembre

  Anniversaire d'Austerlitz. Un vent d'histoire souffle sur ce jour pluvieux et bas. L'âme patauge mais l'esprit lui dit : " Tiens-toi debout sous la pluie ardennaise ! Enfin les nappes phréatiques se rechargent ! " Pensons aux hêtres, si menacés par le réchauffement climatique : arbres solennels des contrées nébuleuses.

  Hier, à Charleville, notre voiture slalomait entre les feux qui s'éteignaient dans la bourgeoise avenue d'Arches. Cours Briand, au-delà du pont des Deux-Villes, un brasier plus important s'allumait. La fumée noire montait à gros bouillons polluants...Mais comment vivre avec huit cents euros par mois ?  Que faire pour que l'angoisse de la fin du mois n'enfume pas le risque réel de fin de l'humanité ? Trump se trompe et les casseurs sont de jeunes cons ! Tout ça faisait floc-floc dans ma tête. Au fond je me fuyais. 

  Et comme tous les lettreux, je me cachais derrière une citation. Elle est de Flaubert, dans une lettre à Louise Collet : " De toute la politique, il n'y a qu'une chose que je comprenne, c'est l'émeute."

  Pourquoi nous soumettons-nous ? Pourquoi nous révoltons-nous ? Pourquoi, à l'intérieur même de l'ordre ou du désordre, y-a-t-il des dominants et des dominés ? La réponse, avant d'être sociale, économique ou politique, est d'abord psychanalytique. J'attends toujours, par exemple, la psychanalyse de 1968. Ce serait le livre radical qui expliquerait tout. Tellement iconoclaste qu'il ne sera jamais écrit.

 

 

  6 décembre

  Notre immense amie Jacqueline Trotrot est décédée hier après-midi, paisiblement, après avoir lutté pendant cinq mois contre le cancer. Elle a souffert, bien sûr, mais le destin l'a gratifiée aussi d'états de grâce étranges, quasi surréalistes.  Ainsi cet après-midi ensoleillé d'octobre dernier, où j'étais assis près d'elle, dans sa chambre de clinique, et où nous regardions ensemble le programme d'un voyage de découverte des jardins de la campagne romaine. Je lui montrais sur la carte le lac d'Albano ...Ce voyage prévu pour mai prochain, elle comptait s'y inscrire ! 

  Nous avions fait la connaissance de Jacqueline il y a plus de quarante ans, devant la fromagerie de Bonneval-sur-Arc. Elle avait épousé Jacques, un ancien copain de Charleville, que nous retrouvions en Savoie par le plus grand des hasards. Et dès lors nous ne nous sommes plus quittés. Nous étions taillés dans le même bois.

  Auprès de Jacqueline, tout prenait un parfum de Toscane et d'Ecosse, de roses anciennes et de livres neufs. Elle était à la fois bonne cuisinière et bonne randonneuse, grande jardinière et grande voyageuse. Elle prenait la vie à bras-le-corps sans jamais sombrer dans l'hystérie ou la complaisance à soi. L'amitié ruisselait de son visage. Quelle leçon de courage elle nous laisse !

  Elle ne sera jamais morte.

  " S'en aller ! S'en aller ! Parole de vivant ! "

 

 

  9 décembre

  Tempête. Au milieu de la nuit, j'ai dû me lever pour raccrocher un volet qui claquait. Huit heures trente du matin. Pénombre dans le salon. Pluie qui fouette aux carreaux. J'allume la télé pour Sagesses bouddhistes. Bougies allumées. Statuettes dorées. Bâtonnets d'encens. Dialogue calme. Cette ambiance attire l'homme du sacré qui est en moi. Il est question des Quatre Incommensurables : la bienveillance pour tous les êtres vivants, la compassion, la joie, l'équanimité. En sanskrit : maîtri, keruna, mudika, upeka. Vite, je copie ces mots ! Ils ne me renforcent pas mais ils m'apaisent.  Rien qu'en les copiant et les répétant.

  Les Incommensurables. Les vertus infinies, irréductibles. Apramâna. Et soudain la pluie s'arrête. 

 

 

  13 décembre

  Aux obsèques de Jacqueline, l'hiver ardennais avait décidé de s'inviter. Belle lumière glacée. 

  Aux obsèques de Jacqueline, il n'y avait pas de notables.  Rien que des marcheurs, des poètes, des jardiniers, des artistes. Le Jacqueline club. Et comme la salle du crématorium n'est pas plus grande qu'une chapelle romane, la moitié de tout ce monde-là était dehors. En termes concis et fervents, Fabrice évoqua le rayonnement extraordinaire qui fut celui de sa maman. Il lut des extraits de ses poèmes, d'un panthéisme à la Rimbaud. Et puis, pendant l'ultime adieu, chantaient les cornemuses.

  On se retrouva ensuite dans une salle de la Houillère pour partager nos souvenirs avec brioches et boissons chaudes. Partout, des photos de Jacqueline ! 

  Et soudain, les plombs sautèrent. Tout s'éteignit. Il ne restait que le crépuscule et les bougies. Un homme chantait sur les accords de sa guitare. Magie du soir. Miracle de l'amitié.

  Tout était vrai. Sans cinéma. C'était grandiose comme un soir en Laponie.

  Jacqueline était là, drapée dans une aurore boréale.

 

 

  20 décembre

  De plus en plus souvent, j'aspire à faire taire dans ma ruche intérieure l'essaim des mots.



02/11/2018
1 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 104 autres membres