La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

JOURNAL DE LA SAISON SOMBRE.

   30 octobre 2016, six heures du matin.

  De la fenêtre de mon pigeonnier-bureau, je regarde Orion régnant glorieusement dans le ciel étoilé, au-dessus de la vallée de l'Aisne. L'Univers vit : telle est mon incantation d'homme debout, à rebours de tous ceux qui se prosternent ou, pire encore, de ceux qui se prosternent devant les prosternés...

  Hier après-midi, une boucle de dix kilomètres à pied en forêt de Signy. Splendeur de la chênaie-hêtraie : rien de moins que du cuivre incandescent et des cascades d'or en fusion. Presque à chaque pas, à gauche comme à droite, devant ou derrière, flamboyait un tableau de l'école de Barbizon.

  Et puis ce bon silence frais, au parfum d'humus, qui montait du sous-bois.

  J'étais comme Orion dans une nuit sans lune : je régnais ! Ceux qui se privent de ce royaume ne savent pas ce qu'ils perdent.

  Retour à Barby par les villages de la vallée de la Vaux. A Lalobbe, j'ai bu une bière à la terrasse du Saint-Nicolas , car dans cette vieille paroisse célèbre pour son cidre, le bistrot porte le nom du saint patron. Il commençait à faire frisquet. Les cheminées fumaient. La forêt, au loin, n'était plus qu'une toison rousse qui s'éteignait. La Gaule Chevelue existe encore ! J'avais envie de relire Julien Gracq.

 

 

  31 octobre 2016.

  Les Celtes, comme tous les peuples du Nord, ramènent les quatre saisons à deux : la saison claire, l'été, et la saison sombre, l'hiver. La fête de Samain, dont les chrétiens ont fait la Toussaint, se célèbre en fait pendant une semaine, autour de la pleine lune de novembre. On y apaise les âmes de morts et, en même temps, on se prépare à entrer dans la grande obscurité saisonnière, gestation mystérieuse de la future saison claire. Les niaiseries d'Halloween sont la dégradation amerloque d'une grandiose vision païenne du monde.

 Cet après-midi, flânant sur le chemin dit du Roi, dans la forêt cistercienne de Vauclair, près de Laon, je voyais le soleil descendre derrière un taillis dense. Il faisait froid dans cette portion marécageuse de la forêt où subsistent encore des traces des tranchées de 1917. Nous sommes juste au pied de la crête du Chemin des Dames.

  Le rouge-gorge ne chantait plus. Je marchais vers l'abbaye. J'entrais dans Samain.

 

 

  Dimanche 20 novembre.

  M'étant réveillé vers quatre heures du matin, j'écoutais du fond de mon lit la tempête rouler sur la campagne : gémissement des arbres, grincement de la charpente...Une image me hantait : celle de ce petit garçon de sept ou huit ans qui, au Nigéria, a été tabassé puis brûlé vif par une plèbe sauvage et hystérique parce qu'il avait chapardé quelques babioles.

  Et je pensais à ce bref passage du "Journal d'un curé de campagne" de Bernanos:

  "Quatre heures du matin. Madame la Comtesse est morte cette nuit. Vent et pluie."

 

 

  Mardi 29 novembre.

  Quand on vit dans son pays natal, parmi les spectres et au sens strict les revenants, c'est un combat quotidien pour s'irradier de la seule réalité objective : le soleil du présent.

  Cette fois, plus que d'habitude, j'ai ressenti son appel. J'ai remis du bois au feu et je suis parti par le sentier des étangs. J'ai longé la lisière des bois de la Prée, ombreuse et gelée, et puis des champs et des pâtures. Juste avant de tomber sur le cours de la Vaux, j'ai obliqué à gauche vers une grande peupleraie.

  Soudain le pays, lustré par la bise, m'a paru immense, comme écartelé, sou un ciel d'un beau bleu pervenche qui, à lui seul, comblait ma soif d'être ici et maintenant. Ici et maintenant, c'est tout !

  C'était comme un bain dans une mer...J'ai traversé la peupleraie. Mais pas crissaient dans l'herbe sucrée de givre. Je me suis assis sur un tas de grumes. L'Aisne coulait à un jet de caillou, lente et glauque. Elle faisait consciencieusement son boulot de rivière automnale : elle promenait des feuilles mortes.

  Minutes taoïstes, tandis que les ombres des arbres s'allongeaient au cadran de la Grande Horloge.

  Puis je suis revenu dans le monde des hommes et très curieusement, à l'entrée du village, quelqu'un m'a demandé l'heure.

 

 

  7 décembre.

  Sorel, ce nom si stendhalien, est aussi celui d'un hameau ardennais, au-dessus de Damouzy. Nous y passions hier, ma fille et moi, pour nous rendre chez nos amis de Gespunsart.

  L'Ardenne dans son austérité déjà hivernale. Givre tenace sur les lisières où il ne dégèle pas de la journée. Nous traversons la Meuse à Nouzonville. Franz Bartelt a bien raison : on se croirait en Roumanie, dans d'improbables Carpathes.

  La ville n'est en rien méprisable et ses habitants y trouvent certainement des moments de douceur de vivre, mais pour celui qui ne fait que passer le paysage se livre à l'état fruste : maisons ouvrières, rues sans soleil, HLM et friches industrielles, lumière glacée qui tombe par flaques...Et les cheminées fument bleu sur un arrière-plan forestier d'un roux rosâtre...

  Quand le jour baisse tout devient d'un violet sale et transi. Je pense à tous les poncifs qu'on peut utiliser pour refouler cette impression lugubre, pour déguiser de bons sentiments cette soudaine neurasthénie du voyageur qui arrive à Nouzonville un après-midi de décembre. Mais j'aime ceux qui disent ce qu'ils sont et non ceux qui disent ce qu'il faut dire.

  Au carnaval de la vie, tombons le masque ! C'est la danse macabre qui, en faisant de nos têtes des crânes creux, réconciliera Nouzonville et Monte-Carlo.

 

 

  Rethel, 25 décembre 2016.

  Après la nuit de Noël, dont on parle toujours, il y a l'aube de Noël, dont on ne parle jamais. Lux fulgebit hodie super nos, une lumière brillera aujourd'hui sur nous, dit l'introït de la messe de l'aurore.

  Rethel, huit heures du matin. Que c'est drôle, ces rues illuminées où il n'y a pas un chat ! Petit jour froid. Miroitement des guirlandes sur l'asphalte humide et un peu gelé. Dans le ciel encore sombre, on entend croasser des corbeaux.

  Un homme s'arrête devant une boulangerie. Il achète du pain chaud et des croissants. La boulangère lui demande s'il a passé un bon réveillon. Il répond que oui. Il entend sa voix comme si c'était celle d'un autre...

  Il sort. La ville n'est plus tout à fait vide puisqu'une autre voiture vient se garer devant la boulangerie. Puis encore une autre. L'homme remonte dans la sienne et démarre. Il ne met surtout pas la radio. Il aime le drapé sombre du silence, entre Rethel et Barby.

  Vallée de l'Aisne. Les pâtures spongieuses émergent de cette nuit qui fut la nuit de Noël.

  L'homme rentre chez lui à pas feutrés, sans claquer les portes. Il branche la cafetière. Il n'allume qu'un lampe d'ambiance. Toute la maisonnée pionce encore.

  C'est homme, c'est moi. Enfin je crois...

 

 

  1er janvier 2017.

  Ce fameux concert du Nouvel An, transmis de Vienne depuis des décennies, et qui est  comme la musique de fond de tout premier janvier familial, il me semble qu'il revienne de plus en plus souvent. J'avais déjà cette impression il y a vingt ans, à la Réunion, avec le retour de la pleine lune.

  A nouveau fortes gelées. Givre tenace. Au Siècle des Lumières, si communément piétiné de nos jours, on disait d'une perruque blanche qu'elle était "poudrée à frimas". J'aime ce mot délicat et infiniment poétique. Voici sa définition dans le Petit Larousse 1937 que j'ai sous les yeux : "Brouillard froid et épais qui se glace en tombant." Les paysages magiques qu'on voit actuellement dans tout le nord de la France sont bien des paysages de frimas. Mais plus personne n'emploie le mot. Il est tombé dans la boîte aux oublis...Notre langue est devenue un tout-venant qu'on balance à lourdes pelletées. Allez marcher dehors, sous les arbres poudrés à frimas. Ne photographiez rien. Redites-vous seulement ce mot si tremblant : frimas.

  

 

  Vendredi 19 janvier.

  Revenant tout à l'heure de Reims par la vieille route, qui est l'antique voie romaine Reims-Cologne, j'écoutais sur France Musique le célèbre allegretto de la Septième Symphonie de Beethoven.

  Plaine immense, chamoisée par le soleil d'hiver. Rares villages. Et puis soudain, alors que je venais d'observer un busard qui ramait au ras des labours, Beethoven...

  C'était entre Fresne-les-Reims et Boult-sur-Suippe.

  La musique est la connaissance ultime des choses.

 

 

  Mardi 25 janvier.

  Hiver curieux. Non pas terriblement froid, mais constamment froid. En Champagne et dans les Ardennes, il gèle presque tous les matins depuis fin novembre ! Encore moins dix la semaine dernière. Hier, une bruine floconneuse tombait sur tous les reliefs. Aujourd'hui, grisaille et regain de la bise. 

  Je me rends à Bligny, à l'entrée du Tardenois, par Villers-aux-Noeuds, Ecueil, Sacy et Villedommange.

  Jamais la Montagne de Reims ne m'a semblé si montagneuse qu'aujourd'hui ! Bastion crêté de bois noirs. La neige, juste sous les lisières, forme dans les parcelles de vigne les plus élevées de grandes bavettes d'un blanc mat. Ce paysage quasi jurassien est d'une austérité qui transit. Et le clocher de Chamery, le plus élevé du vignoble, fuse comme l'orgueilleux mât de notre petit navire, nous les matelots éphémères.

  En arrivant chez mes cousins de Bligny, je me réchauffe en buvant un café brûlant. Et je déguste la meilleure tarte aux pommes du monde.

 

 

  Samedi 11 février.

  Demain, le dimanche de la Septuagésime.

  J'aimais dans les anciens calendriers des postes ces noms étranges qui jalonnaient la fin de l'hiver : Septuagésime, Sexagésime, Reminescere, Oculi, Laetare. Ils avaient la saveurs des dernières pommes qu'on mettait cuire au four, et la clarté cendreuse des  dimanches après-midi, silencieux et ralentis, que je passais chez mon arrière-grand-mère.

  Aujourd'hui encore, sans être en rien ni croyant ni paysan, je me sens l'héritier de cette latinité campagnarde et dévote, odorante et recluse, qui régnait alors dans ses atours perlés et mauves, juste avant les premiers signes du printemps.

  La fascination pour le temps sacré, chez moi, a très vite éteint le goût des tâches agricoles. Dès l'enfance, je me retirais, je me plaçais ailleurs. Le terreux me répugnait ; le terrestre me fascinait. J'avais l'orgueil têtu de ceux qu'habitent les mystères divins. En apparence, j'étais un enfant de choeur docile et un peu niais comme il fallait l'être ; en réalité, j'étais un penseur présocratique, hanté par la lancinante énigme du monde. Et je ressentais au plus intime de moi-même cette alchimie subtile des liturgies saisonnières, dans le clair-obscur campagnard qui s'éteignait.



20/12/2017
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