La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

JOURNAL DE LA SAISON CLAIRE, 2017.

  28 mars 2017.

  Chez Sylvain Tesson, c'est un thème récurrent : ne pas s'engager dans l'histoire, s'enfuir dans la géographie.

  Hier, avec Jean-Luc Collignon, une dizaine de kilomètres de randonnée dans la haute vallée de l'Ardre, au coeur du massif de la Montagne de Reims. D'abord les vignes de Pourcy, juste sous la chape boisée des hauts de côte, puis, en redescendant parmi des vestiges d'une vieille hêtraie, les lourds terroirs agricoles de Marfaux, en fond de vallée. Nous regagnons ensuite Pourcy par la ferme du Moulin de l'Ardre.

  Il fait divinement beau. Etre dans la géographie, c'est vrai, quel bonheur, quelle plénitude ! Cheminer entre pinot et chardonnay, se repaître des lointains, sentir crisser sous ses pieds les calcaires à fossiles, écouter dans les saules les premières fauvettes.

 On tourne alors le dos aux abstractions où se complaît la nomenklatura qui prétend penser à notre place. On est dans le vrai, et au début on y croit à peine ! On est avec Gaston Roupnel,  Henri Bosco et Gustave Thibon. On est avec Georges Duby, Julien Gracq, Ernst Jünger et Ella Maillart. On trinque à la liberté ! On a déserté !  On est passé avec armes et bagages dans le camp de la terre et du ciel !

  Bouffons et bateleurs des estrades publiques, obséquieux aux faux airs dévergondés, que savez-vous des reflets d'or du carabe et des clochers romans de la vallée de l'Ardre ?

  A dix-huit heures, nous redescendions sur Reims. Mais le soleil faisait de la résistance : il indiquait 16 heures. Car voyez-vous, on n'embrigade pas le soleil ! Il cuisait au loin la façade de la cathédrale. C'est un panorama qu'admirait déjà il y a plus de deux cents ans l'anglais Arthur Young.

  Comme disent les gens simples au Mont-Saint-Michel ou à Rocamadour : "C'est beau la France !"

 

  Dimanche 23 avril.

  Pour les catholiques romains de l'ancienne observance, c'est le dimanche in albis.

  Matinée ensoleillée mais très froide. Moins neuf en Champagne avant-hier. Gros dégâts dans les vignes, et comme souvent c'est le chardonnay qui trinque !

  A titre très exceptionnel, je regarde la messe à la télé, transmise de la cathédrale de Chartres. Blancheur extraordinaire de l'intérieur, qui vient d'être ravalé. C'est déroutant, presque excessif. Pendant l'office, de très beaux travellings sur les vitraux du choeur, de la grande nef et du revers de la façade.

  A la fin, la  maîtrise de la cathédrale chante le Regina caeli en latin. Ma mère, si elle était encore de ce monde, se serait campée devant la télé et aurait accompagné les chanteurs. J'entends encore sa voix bien timbrée, un peu métallique...Elle était comme Pascal Sevran : à la danse des canards, elle préférait la messe en latin.

 

  Mardi 30 mai 2017.

  Laon, par un temps gris et refroidi. Au moment où ma voiture grimpe vers la ville haute, et où se révèle, avec le Palais de Justice, la vue sublime sur la cathédrale, France Culture diffuse un document étonnant : la voix sourde de Heidegger lisant un poème de Hölderlin - celui dont il a exigé qu'il fût lu le jour de son enterrement. On est soudain ramené au monde des aèdes et des oracles. Presque à celui des chamanes.

  Un quart d'heure plus tard j'écris sur un muret de la rue Joseph Thibesart, qui débouche juste derrière l'église Saint-Martin. Dans la perspective de cette voie piétonnière et pavée, la cathédrale toujours, mais cette fois de face. Onze heures sonnent. Et puis un silence. Et puis des grands pins qui sont à ma droite tombe le sifflement d'un merle. Ici, c'est lui qui me révèle la présence de l'Absolu dans l'instant.

  A midi, je suis à la cathédrale, assis pour l'angélus sous la fameuse tour-lanterne dont la voûte plane à quarante-deux mètres du sol ! Il existe une photo d'Adolf Hitler à cet endroit, debout et admiratif.

  La grande nef et le choeur baignent dans une incomparable lumière d'un blanc ivoire.

  Ensuite promenade sur les remparts, d'où se dévoilent les horizons immenses.

  Laon est au bord du ciel comme Saint-Malo est au bord de la mer.

 

  8 juin.

  Je me demande si je vais aller voter. Ce n'est pas que le sort de notre pays m'indiffère, loin de là. J'ai l'héritage capétien dans les tripes. Je suis à fond pour la neige en hiver, pour les bleuets dans les champs, pour le latin au collège, pour les bureaux de poste dans le Cantal, pour l'air pur à Grenoble, pour des emplois à Thionville et à la Réunion.

  Mes préoccupations sont avant tout écologiques, climatiques, démographiques, civilisationnelles. Elles appartiennent à une sphère qui inclut la politique tout en la dépassant infiniment.

  Or la France des Lumières est menacée de disparition. La Mer de Glace aussi. L'Afrique déborde et l'assimilation ne fonctionne plus. Dans certains quartiers, la soumission s'avance voilée. Et de tout cela, il n'est question qu'anecdotiquement. La campagne électorale ressemble à un match de catch à quatre. On applaudit. On conspue. On est au cirque et, en sortant du chapiteau, on fume une clope et on boit une bière.

  Je me sens peu à peu devenir un personnage à la Tillinac, empoté et surnuméraire, "moi à l'usage d'autrui, absent de soi et d'autant plus sociable".

  Emmanuel, savez-vous, signifie "Dieu avec nous" ! C'est aussi le nom du bourdon de Notre-Dame de Paris. Telle est la dernière plaisanterie qui me fasse rire. Mais je crois, pour employer un adjectif à la mode, que je fais une dépression "citoyenne".

  J'entre dans le vingt-et-unième siècle avec un vertige de copiste carolingien.

 

  Samedi 10 juin 2017.

  Le matin, forêt cistercienne de Signy, par un très beau temps. Ciel uniformément bleu. Tiédeur de l'air, avec un goût de tisane. Splendeur des futaies sous une lumière oblique qui peu à peu se redresse. Solitude du marcheur. Une béatitude absolue !

  Parmi les chants d'oiseaux, on distingue, quand les merles se taisent, le petit rire aigrelet du rouge-queue à front blanc, un de mes passereaux fétiches. Dans une érablière, l'envol lourd de la bondrée apivore, cette buse qui n'en est pas une. Le papillon le plus commun est le vulcain : noir, blanc, rouge, comme fut, si mes souvenirs sont bons, le drapeau de l'Allemagne impériale, entre 1871 et 1918.

  A midi, repas au restaurant Le Gibergeon, plus populaire que L'Auberge de l(Abbaye où Yves Coppens a son rond de serviette. Comme je mange en terrasse, je compte une vingtaine de nids d'hirondelles alignés sous le toit de l'église.

  Au retour, lecture au jardin, près des lavandes qui commencent à fleurir. Comme de fortes chaleurs s'annoncent, je remplis d'eau de pluie l'abreuvoir des oiseaux.

 

 

  Lundi 12 juin, saint Guy.

  C'était un dimanche de mai 2011, dans la vacuité de l'après-midi.

  Elle arriva soudain au portail de la cour, venue de nulle part. Sans doute récemment abandonnée. Mi-peureuse, mi-implorante. Totalement paniquée. Petite chatte angora, noir et blanc, d'un élégance à couper le souffle. La grâce féline incarnée.

  Pendant deux ans, elle émerveilla notre vie. Son agilité était surprenante, son caractère parfaitement hors-norme. A la fois charmeuse et rebelle. Impulsive et nonchalante. Intelligente et obstinée. Je l'aimai immédiatement comme la fée antithétique du monde dans lequel je vivais, radoteur et fataliste, lourdement villageois.

  Le 12 juin 2013, il y a aujourd'hui quatre ans, vers quatorze heures, on retrouva Plume morte sur le bord d'une route, à deux kilomètres de chez nous. Elle avait été jetée là par celui qui l'avait tuée, ou dont le chien l'avait tuée, peu importe.

  Elle a franchi avant nous les portes de fer de la mort. Son souvenir m'aide à vivre parmi les hommes en qui je fais seulement semblant de croire. J'attends le retour de Plume, puisque les païens savent qu'un jour les divinités reviendront.

 

  Mercredi 14 juin 2017.

  Soudain l'été campagnard, et cet éphémère concert des oiseaux "sous le sel gris de l'aube".

  Et puis la chaleur montante du matin où s'étouffe, vers les onze heures, le coup de klaxon de la boulangère.

  Et puis l'après-midi, derrière les volets tirés de la "maison de famille", cette fraîcheur quasi froide dans le grand salon - présence sépulcrale des voies passées qui causaient fenaisons et moissons, labourages et mariages, fermages et héritages.

  De temps en temps bourdonne une grosse mouche. Un tracteur passe dans la rue. Ou bien une cavalière à cheval. Dans ces cas-là, c'est sûr, je rêve encore de n'être de nulle part, d'échapper à ce que les siècles, ici, ont de compact, d'empilé, de cadavéreux...

  Heureusement, côté jardin, la fenêtre de l'arrière-cuisine est ouverte. Et alors entre une hirondelle.

 

  Puteaux, dimanche 18 juin.

  Fête des Pères dans l'Ouest parisien, chez un de nos fils, cadre à la Défense. A midi, il régnait sur l'immense esplanade, au milieu des gratte-ciel, une chaleur digne de Pondichéry.

  Après le repas au champagne et une petite sieste réparatrice, visite de la Fondation Louis Vuitton, à l'entrée du bois de Boulogne. Journée de parfait bien-être familial, avec des instants figés dans une pulvérulence dorée, comme peints par Renoir. Je n'emploie pas le mot bonheur pour ne pas tenter le diable.

 

  Mardi 29 août.

  Une belle femme blonde qui jouait les délurées et n'hésitait jamais à pose nue. A part ça un esprit indépendant, humaniste sans forfanterie ni prêchi-prêcha, très attaché à ses pommiers de Normandie.

  En Mireille Darc s'incarnait la féminité d'Occident, quintessence d'une civilisation d'élégance et de liberté. Très hypocritement, "les élites" l'encensent alors même qu'elles se prosternent à qui mieux-mieux devant cet arrière-monde qui revient, celui qui voile les femmes parce qu'il les juge coupables du désir qu'elles suscitent chez les hommes. Excusez -moi, Mireille, mais je n'ai pas envie de pleurnicher dans le choeur des faux-culs. Entre bikini et burkini, il faut choisir...

  Je vous fais donc un au-revoir timide et de loin, seul sous un pommier.

  Et quand je cheminerai à travers mes bois grivois, j'attendrai patiemment que vous me réapparaissiez, ne serait-ce que quelques secondes, en nuisette translucide dans le fouillis des buissons. Minois mutin et petits nichons pointus. Surtout ne vous piquez pas aux orties !

  Que la terre vous soit légère !

 

  Mercredi 31 août.

  Facebook ou pas, on ne dit pas ce qu'on est, on dit ce qu'on doit dire. On ne se démasque jamais. Jamais. On a bien trop peur ! C'est l'insomnie nocturne qui nous rend sincères. Terrible est son interminable silence ! Ô nuit ! Ô lucidité !

  Ce matin, vers six  heures trente, le jour qui se levait ressemblait à du cabernet. Le vieux rose du ciel avait la couleur de l'Almanach du Pèlerin, dans les années cinquante. Je jouais au moine zen. Je m'efforçais de penser le monde au ras de l'herbe de la pelouse.

  Les choses ont alors l'étrange force de leur présence et, en même temps, l'étrange grelot de leur néant. Une haie de hêtre. Un buis taillé en boule. Une table de pierre. Un banc...

  Tout le monde, en ce moment, me demande ce que je lis, ce que j'écris. Rien ! Nicolas Bouvier dit : "Le monde nous traverse comme de l'eau." C'est exactement ça ! Je bois à une source qui n'est rien d'autre que le monde que je traverse, et qui me traverse. Je rameute ma mémoire autour de souvenirs simples.

  Ainsi ceci, à la Réunion. Dès la pique du jour, à la couture d'août et de septembre, on flaire le printemps austral. Les jacarandas vont bientôt déployer leur bleu absolu. L'océan est une nappe d'étain. L'angélus sonne à l'église de Sainte-Clotilde. Et à sept heures commence le bourdonnement lointain des ATR qui décollent de l'aéroport et font la navette avec l'île Maurice.

  Ce bruit en basse fréquence, c'est le temps lent qui fredonne.

  Parleurs et penseurs, passez votre chemin !

 

 

  Péronnas, 17 septembre.

  Au fil des ans, notre ami Joseph Boyer est devenu un saxophoniste émérite. Il répète toute la matinée un air de sa composition puis Black Orpheus. L'instrument est celui qu'il utilisa déjà à la garden-party de mes cinquante ans, à Bois-de-Nèfles, dans les hauts de Saint-Denis. La sonorité du saxo possède une nostalgie veloutée qui m'a toujours ému. Minette, la vieille chatte blanche de la maison, me passe et me repasse dans les jambes. Elle a vingt. Elle me rappelle que mon vénéré Robin, qui est mort d'un cancer du foie en 2010, pourrait vivre encore. Lui et moi, nous étions unis comme la trame et la chaîne dans le tissu des jours. Sa disparition me ravagea.

  L'après-midi, malgré le mauvais temps, nous partons visiter l'abbaye bénédictine d'Ambronnay, près d'Ambérieu, dans le cadre de la Journée du Patrimoine. Forte affluence.  Le concert qui se prépare sera enregistré par France Musique et diffusé en octobre. Le cloître est à deux niveaux et il a été élevé par les Mauristes au dix-septième siècle. Mais c'est en montant à l'étage que je trouve la récompense esthétique de cette visite : beauté extraordinaire des toitures en tuiles romaines, verdies par l'humidité, sur lesquelles tombe la pluie. On domine les  arcades ajourées du rez-de-chaussée. L'eau chante dans les gouttières. L'effet d'ensemble est quasi japonais.

 

 

  25 novembre 2017.  

  Dix-huit heures. De la fenêtre de mon pigeonnier, soir d'un gris encore frotté de roseurs. Cette grande tenture de nuit qui s'avance occupe déjà les trois-quarts du ciel, avec la lune montante imprimée au milieu, dans un halo qui la brouille un peu.

  En contraste, posée à l'horizon sud-ouest, une lame d'un jaune orangé éclatant sur laquelle les peupliers de la vallée de l'Aisne se découpent à l'encre de Chine. Un chien aboie par intermittences. Au loin, sur les étangs, cancanent les canards sauvages.

  Retour de la saison sombre.

  L'an prochain, si les dieux le veulent, à nouveau, je voyagerai. D'abord dans ma Syldavie intérieure, c'est-à-dire dans les paysages oniriques que suscitent mes songes. Et puis si mes moyens me le permettent, je repartirai  palper la courbure de la Terre.



27/12/2017
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