La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

MENDE, CARCASSONNE ET MONTOLIEU, JUIN 2011.

   9 juin 2011.

   Il y a quelques jours, la bougeotte m'a repris en même temps que la fainéantise. J'ai donc décidé de repartir non pas à pied, en routard héroïque, mais en auto-stoppeur. Comme je ne suis ni un troufion en uniforme ni une pin-up en jean à trous, je me demandais si ça marcherait : en milieu d'après-midi, j'étais à Clermont-Ferrand ! Les cheveux blancs m'a-t-on dit : ils rassurent l'automobiliste...

   De là, j'ai pris un bus et, de village en village, j'ai assisté au lent déclin du jour sur les sapinières et les estives dorées de la Haute-Auvergne.

  Nuit à Mende, puis à nouveau auto-stop  jusqu'à Marvejols. J'ai pris ensuite le tortillard cévenol qui m'a conduit jusqu'à Béziers. Les paysages, vus d'un train, sont décevants : resserrés, voire étranglés, si bien qu'on ne peut poser le regard que sur les abords lépreux des voies, des triages, des gares désaffectées. Herbes folles, toits éventrés, bâtiments en ruine : ce déprimant tableau ferroviaire, strié de coulures de rouille, est le même dans le monde entier.

   Et soudain, peu après la gare de Millau, il apparaît, souverain et racé entre les falaises des deux causses : le viaduc ! Usons même de la majuscule : le Viaduc !

   Et le train, à mon grand étonnement, passe dessous !

   Brève sidération sous les hauts piliers et cette chaussée routière rectiligne, tendue sur le ciel comme un trait de plume qui porterait des poids lourds. On dirait qu'elle a perdu toute pesanteur, on dirait qu'elle vole !

   "L'art, dit Nietzsche, est ce qui dit oui". 

   Le viaduc de Millau, c'est d'abord du très grand art. Une acquiescement superbe à la rencontre du génie de l'homme et de l'ordre géologique de la nature. Léonard de Vinci aurait aimé. Nicolas de Stael aussi.

 

  10 juin 2011.

  Mes hôtes m'accueillent dans leur vaste appartement du vieux Carcassonne, en face de la sous-préfecture.

  Journée de flânerie, à découvrir la ville, son âme et ses rues. Le matin, montée à la cité fortifiées. Arrêt sur le Pont Vieux. L'Aude est ici une rivière rectiligne et lente, bordée de prairies et de bosquets. : des saule, des tilleuls, des acacias, comme en Europe du Nord.

  Le temps gris, qui donne aux verts profondeur et velouté, accentue cette impression quasi flamande, voire hanséatique. Les célèbres remparts flottent à gauche, entre les cimes des arbres et les nuages ventrus. Dans les rues de la Cité, cohue touristique malgré le vent froid. J'achète à mon épouse un foulard illustré de thèmes de Toulouse-Lautrec. Repas léger dans un restaurant italien. Le risotto est pâteux mais le café est bon. Hélas, dans la très belle église Saint Nazaire et Saint Celse, un brouhaha plébéien qui fait fuir. J'ai l'habitude. Parmi toutes ces choses qui se perdent, le sens du sacré, la culture de l'esprit de vénération et du silence consenti.

 

  13 juin 2011.

  L'Aude toujours, mais j'ai changé de demeure. Après mes amis de Carcassonne, me voici chez ceux de Pennautier. De ma chambre du premier étage, on voit au loin les accents circonflexes neigeux des Pyrénées ariégeoises. A la sortie de Pennautier, vers le nord-ouest, paysage alterné de vignes et de parcelles céréalières. Nous nous installons le matin à Fraysse, dans une campagne plus verdoyante. Bois de pins parasols et taillis de chênes verts. La cigale "monte" jusqu'à Fraysse, mais guère plus haut. Sur les gîte, une maison ancienne que mes amis viennent de restaurer, un cadran solaire avec la maxime CARPE DIEM. Fraysse vient du latin "fraxinus", le frêne. La romanité vit encore ici, même si nous ne sommes pas nombreux à nous en souvenir.

 Je gagne à pied Montolieu, l'un des trois ou quatre "villages du livre" français. Tout au long de la route, les cerisiers m'offrent de quoi éviter la fringale et surtout la déshydratation, car maintenant le soleil du Midi cogne...Je crache mes noyaux en écoutant la chorale des alouettes lulus.

  Dans la descente vers Montolieu apparaissent les genévriers et les cyprès en chandelle.

  Le village possède quatorze librairies. A "La Rose de vents", j'achète les haïkus de Sosêki. Parmi les livres anciens que je feuillette, l'un d'eux, au demeurant sans intérêt pour moi, retient pourtant mon attention. J'y remarque un envoi d'auteur daté du 31 octobre 1900. C'est le jour de naissance de ma grand-mère Louise Bernard, celle que toute la famille appelait " mémère Vise"...



19/11/2017
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