La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

COCOTIERS ET JOCKEY-CLUB : LANGUEURS MAURICIENNES.

  Île Rodrigues, 19 janvier 1999.

  Arrivé hier de la Réunion, après une brève escale à Plaisance, l'aéroport de l'île Maurice. La nuit tombe plus tôt à Rodrigues qu'à la Réunion, l'île se situant à 800 kilomètres plus à l'est. Coucher de soleil à la Nicolas Poussin, pour couronner une première moisson d'impressions africaines. Ensuite, sur la plage, juste devant l'hôtel Mourouk Ebony où nous séjournons, l'un des plus beaux ciels nocturnes qu'il m'ait été donné de voir.

  Ce matin, vers 6 heures, le lagon est un immense camaïeu de gris. Les pêcheurs y glissent dans de petites embarcations à voile triangulaire. Sur l'horizon sud-ouest, au-delà du dernier cap, l'amorce d'un arc-en-ciel. Parmi les oiseaux qui courent dans les vasières, j'observe à la jumelle des gravelots de Leschenault et bien sûr des courlis corlieux, migrateurs venus de Sibérie. A 7 heures, la radio mauricienne annonce que, la lune n'ayant pas été vue hier soir, le ramadan est prolongé d'une journée ! Et je me pose cette question : quand les hommes seront établis sur la Lune, comment feront les dévots d'Allah pour borner la fin de leur ramadan ?

  Il n'y a pas que le geste auguste du semeur, il y a aussi le geste auguste du pêcheur qui, à l'arrière de sa barque, pousse la perche pour avancer. Une danse au ralenti. Mouvement archétypal. Le parc qui entoure l'hôtel est une oasis multicolore sur une côté élimée comme un vieux tapis : grenadiers, hibiscus rouges, papayers, figuiers aux fruits encore verts.

  Le calme absolu des lieux fait de Rodrigues une île métaphysique, comme Patmos. Le soleil monte. Le lagon vire au bleu turquoise. Au loin, les brisants neigeux bouillonnent sur la barrière de corail. Mes collègues, qui viennent tous du collège des Deux-Canons, à Sainte-Clotilde, finissent par se lever.

  Nous partons en bus vers Port-Mathurin, la capitale de l'île : en fait un gros village. La culture intensive se limite aux fonds de vallée, à l'ombre des cocotiers. Les marais côtiers, eux, sont progressivement reboisés en palétuviers. Nous longeons le Mont Limon, point culminant de l'île : environ 400 mètres. Sur les plateaux, la verdure revient avec la fraîcheur et le brassage d'air. Forêts d'eucalyptus. Vergers de grenadiers avec d'énormes fruits. Un de mes compagnons de voyage, lisant mes notes, me dit : " Tout ça c'est bien joli, mais tes pattes de mouches, personne ne les relira. Qui veux-tu que cela intéresse ? " Je lui réponds que c'est une bouteille à la mer, mais que nous sommes tous des bouteilles à la mer...

  Port-Mathurin est donc une capitale lilliputienne, dominée comme Marseille par une statue de la Vierge, " Reine de Rodrigues ". Une seule grande rue. Une église à trois nefs basses, dont les piliers de bois soutiennent un plafond en bambou tressé où les moineaux piaillent et nichent. Quelques belles cases dans la tradition mauricienne, avec des toits plus pentus qu'à la Réunion. La résidence du préfet de l'ïle, " l'Island Secretary ", se trouve rue Jenner, au milieu d'un parc superbe dominé par de vieux badamiers. Le drapeau mauricien, dans cette verdure sombre, flotte comme une oriflamme du monde austral.

  Le soleil approche de son zénith. Je m'assois sous un arbre à pain pour prendre quelques notes sur François Leguat, qui est un peu le Robinson Crusoé des îles Mascareignes : il échoua ici le 1er mai 1691. Je bois ensuite une bière pisseuse au Jojo Bar, sous un poster en noir et blanc de James Dean.

  Midi à Port-Mathurin. Fournaise poussiéreuse. Silhouettes lentes et chapeautées sous le cagnard aveuglant.  Ici comme aux Marquises, le temps s'immobilise...Me revient l'idée que dans six mois je devrai rentrer en Métropole. Comment faire pour repasser de l'horizon convexe et bleu de l'Océan Indien aux plaines terreuses qui putréfient les âmes ? Comment faire pour ne pas redevenir un enterré vivant ? Mais au moins dans les Ardennes radoteuses, la bière est bien fraîche !

 

  20 janvier 1999.

  Dans une chambre proche de la mienne, un couple d'hommes. Un jeune Français élégant avec qui je parle nature et littérature, accompagné d'un colosse mutique, hirsute et blond comme un guerrier viking. En deux jours, je n'entendrai pas dix mots sortir de sa bouche. Je finis par comprendre qu'il est norvégien. Idylle tropicale et discrète, loin des ragots de la place des Vosges et de Saint-Germain des Prés.

  Je tairai le nom du Français, qui appartient au gratin de l'aristocratie, " noblesse d'ascendance chevaleresque ", comme on dit. Pour diversifier nos lectures, nous échangeons nos livres. Je lui prête " Provence " de Jean Giono, un recueil d'articles et d'essais qui viennent d'être rassemblés dans la collection blanche de Gallimard. Il me prête des romans récemment parus que je parcours plutôt que de les lire. 

  Et pourtant je suis fasciné : sur la page de garde de chaque volume, tenez-vous bien, l'ex-libris armorié de la bibliothèque du Jockey-Club de Paris ! Le président est le duc de Cossé-Brissac. Car de lui, rien ne me retient de donner le nom...

 

  Île Maurice, Grand-Baie, hôtel Melville Beach, 22 janvier 1999.

  Dans le sud, autour de Souillac, ce nom si français, les champs de thé, très bien entretenus, rappellent un tantinet la vigne : culture basse, méticuleuse, riche du raffinement des hautes civilisations. En contraste, au centre et au nord de l'île, règne la canne à sucre, aussi vulgaire et laide ici que le maïs dans les plaines du Bassin Parisien. Quand je traverse Phoenix, je pense bien sûr au Far-West, et les chicots volcaniques qui meublent l'horizon abondent dans mon sens...

  Beaucoup d'Allemands âgés rôtissent sur la plage devant l'hôtel. L'air est à 33 degrés, l'eau à 29. Avant ce soir, les Teutons septuagénaires seront cuits à point...Parmi eux, quelques jeunes cependant, beaux et blonds comme les autoportraits de Dürer jeune. Ils sont en bermuda, portent l'anneau à l'oreille, se donnent des airs vaguement gitans pour draguer les filles qui s'enduisent de crème solaire.  Leurs gestes de bas en haut sont puissamment érotiques et elles le savent. Dans dix ans, tout ce beau monde gonflé d'hormones bedonnera un peu et formera l'encadrement chez Siemens ou chez BMW.

 

  Grand-Baie, 23 janvier 1999.

  En fin de nuit, dormant sur le balcon, à même le sol, j'ai été réveillé par une averse. Et aussitôt, au loin, le chant du muezzin - toujours oppressant de près, mais étrangement prenant quand on l'entend à bonne distance. Cette voix, comme le grégorien ou la musique new age, dilate l'espace-temps. " Sentiment océanique ", comme dirait Freud...A 8 heures, départ à pied jusqu'au Cap Malheureux. Marche splendide, sous les cascades jaunes des cytises en fleurs, sur quatre kilomètres. Apparaît soudain le Coin de Mirel, île en réserve naturelle, avec un profil dissymétrique de bateau qui coule, la proue une ultime fois redressée. Derrière se devinent l'île Plate et l'îlot Gabriel : quelques chicots rocheux et une ligne de filaos, déjà tremblante sous la chaleur.

  Autour de moi, la plage est quasi déserte. Un héron vert passe et repasse au-dessus des aloès, en traînant derrière lui ses longues pattes, comme tous les hérons en vol.

 

  Port-Louis, 24 janvier 1999.

  Une de mes visites obligées : la Librairie du Trèfle, rue Royale. Le patron, Mr Lenoir, est le président de l'association Maurice-France. Les vendeuses parlent ce merveilleux français à l'accent créole qui élide les r. On dit ici, comme en Vendée, " le tantôt " pour l'après-midi et " je suis rendu " pour je suis arrivé.

   Puis je m'assois sous un flamboyant, face au palais du Gouvernement, et je m'imprègne du spectacle de cette ville qui n'est pas plus grande que La Rochelle et où quatre siècles s'étreignent, se brassent, s'affrontent dans les grincements des grues et les pétarades du trafic. Hélas la plupart des bâtiments construits par la Bourdonnais, et qu'on connaît bien grâce au plan de 1759, furent détruits par le gigantesque incendie du 25 septembre 1816. Maurice, aujourd'hui, se donnent des allures de pays émergent. Les buildings futuristes  rosissent aux lueurs du soir derrière les palmiers-colonnes. Et entre deux bosquets d'araucarias, les ruines des anciens volcans surgissent au loin et se figent dans leur danse immobile.

  Maurice est une île qui vous enlace. Il suffit de se laisser faire.

  



29/09/2017
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