La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

A PIED, DE CHATEAU-PORCIEN A REIMS.

  

  

 

 

   Jeudi 16 mars 2017.

  Neuf heures trente. Première pause. J'ai quitté Château-Porcien il y a une heure, à l'exact endroit d'où je suis parti pour Vézelay en 2011. Beau temps. Poésie d'un matin frisquet et nacré. Mais comme toujours un peu nauséeux pour moi. Et puis peu à peu le soleil monte sur le plateau. Les alouettes des champs remplacent les sarcelles des étangs. Soudain je me sens revivre, au rythme salubre de mes pas.

   Et soudain ceci : au beau milieu de la chaussée, et au moment où l'on s'y attend le moins, un grand tag des plus réalistes à la peinture orange ! Un sexe en érection, escorté de ses deux choses, rondes comme de grosses prunes. N'y-a-t-il pas une variété, d'ailleurs, qu'on appelle chez nous balosse-monsieur  ? Le gland est tendu vigoureusement  vers le sud. Le sud : porte de la jouissance. Cette bite champêtre m'indique la bonne direction. Quelle exhortation au départ, à tous les départs !

  J'approche d'Avançon. Un calvaire sous deux vieux acacias en train de mourir. Et puis la majestueuse église, avec son très beau chevet à sept pans. Elle règne comme une abbatiale du temps de saint Louis, solennelle et dérisoire, égarée dans un vingt-et-unième siècle remembré et betteravier. Le paysage est saccagé en outre par les dix éoliennes de l'arrière-plan. Le Rethélois, ce pays si glabre, a été transformé depuis quelques années en une forêt d'éoliennes. Elles produisent un peu d'électricité, ce qu'on dit toujours, et beaucoup de rentes foncières, ce qu'on ne dit jamais. Et les grands rapaces, eux, se tuent dans leurs pales. 

  Je traverse ensuite Saint-Loup en Champagne sans m'arrêter : rue des Remparts, rue de la Croix, rue du Courtil, rue du Grand Fossé. Ces noms qui fleurent bon leur vieille France, leur vieille piété paysanne, au pays des phytosanitaires et de l'agriculture industrielle...    

   En fin de matinée je suis à Roizy. Un habitante remplit ma gourde d'eau fraîche. Peu avant midi, je grignote un sandwich, puis j'écris assis au bord de la Retourne, près de la belle ferme-château des Surply. Gargouillis de l'eau. Pelouse semée de primevères et de violettes. Premiers papillons : des citrons et des paons-de-jour. A travers les arbres encore défeuillés, le soleil pleut. Un coq faisan lance ses cris rouillés dans le marais qui est sur l'autre rive. On jouit de ce printemps nouveau comme si on était en Arcadie, ou bien en Toscane. Sur un panneau indicateur : Reims, vingt-deux kilomètres.

   Le plus peineux est à venir : entre Roizy et Boult-sur-Suippe, deux heures de cheminement monotone dans l'immense désert qui fut jadis la Champagne Pouilleuse. Elle n'est plus pouilleuse, loin de là, mais elle reste désertique. On n'est plus en Toscane, on est dans le Middle-West. Heureusement qu'il y a Agnès ! Agnès est une amie, écrivaine talentueuse mais discrète, qui habite à l'entrée de Boult. Je bois une Grim avec elle sous un pommier, pendant que mes pieds trempent dans l'eau tiède. Et ce murmure de rivière au fond du jardin, donc, ce n'est plus la Retourne, c'est la Suippe. "Ecoutant la rivière, j'éprouvais la vieille fièvre du voyageur." : cette remarque de Colin Thubron, dans L'ombre de la Route de la Soie, j'y pense toujours, même quand je passe sur le pont de la Vaux, entre Barby et Château-Porcien, à vingt minutes de marche de chez moi.

   Seize heures. Après un nouveau désert de huit kilomètres, j'arrive à Fresne-les-Reims. Des cinq villages que je traverse, celui-ci n'a pas la plus belle église, mais il a le plus beau clocher. Une petite merveille romane. Un peu de repos à son ombre, comme un moine du Moyen-Age que, dans une vie antérieure, j'ai peut-être été.

    Un peu plus tard, au soleil déclinant, j'entre à Bétheny, qui est déjà la banlieue de Reims. A dix-huit heures, juste quand sonne l'angélus, je m'assois devant l'église Saint-André, en attendant que mon épouse vienne me rechercher. Etrangeté de l'animation urbaine, le soir, quand on a passé la journée dans des campagnes vides. Voitures qui redémarrent au feu rouge. Passants affairés. Femmes noires qui discutent en attendant le bus. Pour un peu, on trouverait ce tintamarre sympathique !

    Une dame, soudain, m'accoste : 

    - Vous n'êtes pas Monsieur Féquant, par hasard ?

    - Admettons, dis-je.

    - Je vous ai reconnu grâce à votre tenue de pèlerin, et aussi parce que vous écrivez sur votre calepin ! (Elle a bien dit pèlerin, et non randonneur, ce qui me flatte énormément.)

    - Eh bien voilà : j'ai tellement aimé Les blancs chemins que je crois que cet été, je vais aller à Vézelay à pied !

    Comme quoi on est toujours plus utile qu'on croit... 



18/03/2017
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