La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

VOIR MURAT ET MOURIR : FEUILLES D'AUVERGNE

Mardi 4 juillet 2017.

Arrivé à Murat hier soir. La petite ville s'étage sur le flanc est du Plomb du Cantal, à 1000 mètres d'altitude. Ce matin, 10 km à pied du hameau de Ché jusqu'à Albepierre, en faisant une grande boucle par les estives et, au retour, la cascade des Vergnes, autrement dit des Aulnes. A 8 heures du matin, l'immense estive, d'un blond roussâtre, se moirait sous le vent de l'été. En lisière de bois, on entendait le babil cristallin des alouettes lulus. Paysages à la Julien Gracq,  drapés dans ce quant-à-soi austère qui déploie l'âme dans un règne supérieur. On respire, on est bien.

Retour à Murat, la ville dont les moellons volcaniques sont gris comme l'aube d'un jour clair. Les rues, fleuries et ombreuses, sont si étroites qu'on dirait des canyons qui montent, descendent et s'entrecroisent. On se perd un peu dans ce labyrinthe. Et dans le soleil de l'après-midi resplendit l'énorme rocher de Bonnevie, avec ses orgues basaltiques. En haut, toute blanche, une statue immaculée de la Vierge à l'Enfant.

Vers 21 heures, promenade vespérale jusqu'à Bredons, hameau au-dessus de Murat. Ambiance frisquette de la moyenne montagne. Clarines des vaches dans le silence. Une belle église romane, d'inspiration clunisienne, se dresse un peu à l'écart. Au cimetière, la tombe mastoque de Jean Ajalbert. Dans les années 20 et 30, c'était un homme un peu connu, avocat, créateur du comité Sacco et Vanzetti, proche des anarchistes, membre de l'académie Goncourt. Pendant la guerre, il passa avec armes et bagages à la Collaboration et à sa mort, survenue en 1947, les paysans de Bredons refusèrent de monter son cercueil jusqu'au cimetière !

Comme j'ai toujours mon carnet Moleskine à portée de main, je note aussi le nom d'un certain Ernest Hivernat, mort en 1987. Une sépulture ordinaire. Il y hivernera longtemps !

 

Mercredi 5 juillet.

Temps magnifique. Avec Michel, en voiture, de Murat à Salers : à n'en pas douter une des plus belles routes d'Auvergne. Immenses hêtraies-sapinières, et franchissement de la crête au Pas de Peyrol, juste sous le Puy Mary. C'est le plus haut col routier du Massif Central, à 1588 m. Il y a 2 ans, nous étions déjà passés ici et comme c'était en mai un névé blanchissait encore la face nord du Puy Mary.  Ce matin, notre premier arrêt fut consacré à Dienne, village propret, surplombé par une superbe église romane avec clocher à peigne et voûte en berceau.

A 11 heures, arrivée à Salers : village de carte postale avec, comme au Mont-Saint-Michel, ses rues étroites, son troupeau touristique, ses marchands du temple. Je préfère fumer ma pipe un peu à l'écart, sur l'esplanade de Bonnouze. Ombragée de tilleuls, elle offre un large panorama sur le confluent de deux vallées. En bas de l'une d'elle, le village délicieux de Fontanges, d'où la célèbre duchesse tire son nom. Madame de Montespan disait d'elle qu'elle était " belle comme un coeur et sotte comme un panier".

Pour notre pique-nique, nous fuyons donc Salers et nous nous installons sur l'herbe à Fontanges, au bord de la rivière. Il ne manquait que la duchesse pour nous égayer. Sa sottise, nous lui aurions pardonnée...

L'après-midi, visite du château de Tournemire, l'une des plus impressionnantes forteresses d'Auvergne. La même famille y réside depuis 500 ans. Quand je demande à la jeune guide en quel bois est la belle commode à marqueterie dont elle nous parle, elle me répond : " Monsieur le Marquis me l'a déjà dit, mais j'ai oublié..."

Et pendant ce temps la bretelle noire de son soutien-gorge tombe sur le haut de son bras gauche.

Cette scène est tout à fait charmante.

 

Jeudi 6 juillet. Temps toujours beau mais lourd. Ciel voilé de hauts cirrus, sur lequel inlassablement tournent les milans royaux. Je suis seul car mes amis sont occupés par ailleurs. Mais aussi parce qu'il faut parfois être seul. Départ du col de Prat de Bouc, à 1400 mètres, vers 8 heures. La forêt s'arrête juste sous le col. Immense parking presque vide, sauf quelques campings-cars où l'on roupille encore. Mon but se trouve devant moi : le Plomb du Cantal, 1855 mètres. Une montée de 7 km parmi les estives. Les vaches sont pour l'essentiel des Salers rousses, aux cornes relevées et triomphantes. Le chemin emprunte d'abord les épaulements de l'ancien cirque glaciaire, à droite, puis une longue montée à gauche jusqu'à l'arrivée du téléphérique du Lioran, qui part du bas de l'autre versant. Les alouettes grisollent à tue-tête mais on entend aussi des cailles. Un escalier de bois conduit au sommet où j'arrive vers 10 heures. En discutant avec le couple qui effectue les derniers mètres avec moi, j'apprend que l'homme est originaire d'Acy-Romance !

Du haut du Plomb du Cantal, par temps très favorable, on peut voir le tiers de la France ! Les Pyrénées, aujourd'hui, sont invisibles, mais on distingue clairement vers l'Est les cimes alpines et , en avant, le Mont Lozère, l'Aigoual, le Mézenc. Au nord, bien sûr, la silhouette du Puy de Sancy, familière avec ses ébréchures, et le gros gâteau mollet du Puy de Dôme.

Redescente vers midi. Repas léger au " Buron de Prat de Bouc" : truffade et salade.

Le soir, Françoise nous invite à dîner au bar-restaurant du Lac Sauvage, à près de 1200 mètres d'altitude, dans la haute vallée de la Santoire. C'est l'un des plans d'eau les plus isolés, les plus envoûtants d'Auvergne. Sous le ciel orageux du crépuscule, l'ambiance se fait teutonique : nous ne sommes plus en Auvergne, nous sommes en Prusse Orientale ! 

 

Vendredi 7 juillet.

Jour de marché à Murat ; aussi bien place du Balat qu'autour de l'église. Des fruits, des légumes, mais aussi de la charcuterie cantalienne et des couteaux artisanaux. Sous le soleil de juillet, ce petit marché montagnard prend la dimension ontologique de tous les marchés du monde, ceux de la brousse africaine ou ceux de la Route de la Soie. J'écris ces lignes à la médiathèque Georges Pompidou. Les parents de l'ancien président ont été instituteurs ici, à l'époque où le bâtiment était l'école communale. Et pour une localité de 2000 habitants, quelle belle médiathèque ! On y trouve même " l'Usage du monde", de Nicolas Bouvier, dans l'édition Droz de 1999, fac-similé de l'édition originale de 1963. 

Midi caniculaire. Le marché disparaît aussi vite qu'il est apparu.

Je rentre à l'appartement à marche lente, en m'essoufflant un peu dans les raidillons de la vieille ville. Et ce sont les montagnes au loin, vertes comme une menthe à l'eau bien dosée, qui rafraîchissent mon regard quand je m'arrête.

Voir Murat et mourir. Il ne vous reste plus qu'à y aller faire un tour.



09/07/2017
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