La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

VENISE, SES MESSAGES ET SES MASSAGES

   Voltaire, sur le déclin de son âge, confiait qu'avec les années les raideurs se déplacent. A l'opposé, son brillantissime contemporain, le Prince de Ligne, disait au sujet des Mémoires de Casanova qu'un tiers l'avait fait rire, un tiers l'avait fait bander et un tiers l'avait fait réfléchir.

   L'écrivain Philippe Sollers, soixante-dix sept ans, a décidé de vieillir en Vénitien du Siècle des Lumières. Un peu comme Casanova, mais en plus routinier. Il passe la semaine à Paris et ses week-ends dans la Cité des Doges. Il a son quartier, un peu à l'écart du centre historique, sa  garçonnière, son bistrot, ses connaissances...Venise est son lieu de ressourcement et d'écriture : " Quand j'arrive ici, dans le retrait, la lenteur, l'obscur, tout va très vite. Je n'ai pas à m'occuper de ce qui va surgir, ma plume glisse, elle trace les mots. Je prends ma dose le matin, l'effet est immédiat, j'entre dans la progression du soleil au-dessus des toits, l'espace se fait sentir comme sans limites. "

   Son dernier livre, Médium, n'est en rien un roman, bien qu'il soit désigné comme tel. Sollers, au fond, n'écrit jamais de roman, mais des récits autobiographiques tout juste un peu décalés de la réalité. C'est, pour reprendre le titre d'un chapitre, un manuel de contre-folie, un bréviaire de résistance à tout ce que notre époque engendre de grégaire, de vulgaire, et pour tout dire de totalitaire. Il n'est plus de sagesse que dans la vita contemplativa à Venise...Tous ces fous (les intellectuels, les journalistes, les enseignants, les politiciens, les vacanciers, les patrons, les prolétaires, etc.), il ne faut surtout pas leur résister. Ce serait leur faire trop d'honneur. Il faut les ignorer, les tenir à distance. Grand admirateur des sages et des poètes de la Chine ancienne, Sollers propose un art de vivre taoïste, sur fond de lagune miroitante et de quais où s'égayent les mouettes et les jeunes filles en fleur.

   Les bien-pensants de gauche, qui s'attaquent sans cesse à l'Eglise catholique tout en épargnant les autres religions, en prennent pour leur grade. Sollers le mécréant, lui, ose défendre les fêtes chrétiennes et remettre en cause la circoncision et les abattages rituels. C'est un militant de l'Assomption et de l'Ascension. On pourrait même lui conseiller l'aller plus loin : les Rogations, la Fête-Dieu, l'Exaltation de la Sainte Croix, la Septuagésime.  Il est vrai que devant le pape, l'admirateur de Nietzsche et de Casanova, désormais, fait la génuflexion. Je ne me moque pas. Je ferais la même chose. Nos traditions, surtout quand elles touchent au sacré, valent bien celles des autres... Et puis, entre nous soit dit, on ne s'agenouille pas devant le pape sans quelque orgueil. Ceux qui lui serrent la main comme si c'était François Hollande, ce sont les niais et les vaniteux...

   Mais il y a plus affriolant.

   "J'ai demandé en ville s'il y avait des soins de massage à domicile. Mais oui, et la voici : c'est Ada. Elle vient deux fois par semaine, en fin d'après-midi, à 19h30. Elle a 40 ans, c'est une petite brune aux yeux bleus, une Piémontaise un peu forte, rieuse, puissante, légère. Elle connaît les corps, elle a du génie. Des pieds à la nuque, recto, verso, elle s'approprie tout, pénètre tout, tout de suite. Je m'offre à elle, je ne lui déplais pas , au bout de la troisième séance elle m'embrasse et se plante sur moi, et voilà. C'est un peu cher, mais j'ai pris la précaution d'augmenter son prix. Elle est très experte, un vrai médium, c'est le massage complet ni vu ni connu, rien ne s'est passé, fougue et délicatesse. Elle se fait plaisir, et on parle très peu, c'est mieux."

   Philippe Sollers, Médium, éditions Gallimard. Il ne vous en coûtera que dix-sept euros cinquante. Vite, courez acheter ce livre, ce petit joyau.  Je crains que bientôt de telles grâces nous soient interdites. L'Inquisition rôde. Et puis faites-moi plaisir : que ce soit à Sedan ou à Auxerre, à Château-Gontier ou à Brive-la-Gaillarde, achetez-le dans une librairie ! Pour la lecture, je vous conseille un banc au fond d'un vieux jardin, en fin de matinée, un verre de chablis à la main. Quand passera la première hirondelle, faites un vœu : que la belle littérature vive toujours.



11/03/2014
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