La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

UN SOIR A MEURSAULT

   Au printemps 2010, pour hâter la guérison de mon habituelle déprime hivernale, je m'offris une semaine dans la Drôme. En vieux garçon. Mes amis Régine et Jean-Pierre Oddon mirent à ma disposition la maison qu'ils possèdent à Luzeran, tout petit village du Diois, à peu près à égale distance de Luc et de Châtillon. On est là dans la partie encore alpestre de la Drôme, juste au pied de la retombée méridionale du Vercors. Le prodigieux cirque d'Archiane, dominé par la ronde des vautours, étage ses rangs de falaises sur près de mille mètres de haut. Châtillon, à bien des égards, évoque les bourgades montagnardes du Piémont ou du versant espagnol des Pyrénées. Chaque jour, je faisais dix ou vingt kilomètres à pied. Je lisais très peu. Je buvais la lumière.

   Un jour, comme le temps s'était brouillé un peu, je redescendis visiter Die et l'ancienne abbaye de Valcroissant. Je me souviens avoir passé une heure délicieuse et silencieuse à la médiathèque, face à une baie vitrée qui s'ouvrait sur les toits de la vieille ville. A la librairie Mosaïque, rue Camille Buffardel, j'achetai Le vol de l'aigle, de Krishnamurti, qui venait de sortir aux Presses du Châtelet. C'est, comme toujours chez ce sage indien, un recueil de causeries et de dialogues enregistrés sur la liberté, la méditation, les souffrances existentielles, les voyages intérieurs. Dans les dernières pages du volume, je tombai sur une phrase qui est de celles qu'il faut savoir par cœur. Elle élucide en quelques mots la joie secrète de ceux que requinque la contemplation des fleurs, des insectes et des oiseaux. Nous sommes bien au-delà des propos convenus sur le bonheur du jardinier. Il s'agit d'une  joie qui délivre parce qu'elle sidère: "Quand l'esprit est capable de regarder avec la plus grande intensité, cette observation même est l'action qui met fin à l'amertume. "

   Sur la route du retour, en ce samedi 10 avril 2010, je fis halte pour la nuit à Meursault. Je pris une chambre à l' Hôtel des Arts, sur la grand-place, juste à côté de la mairie où furent tournées des scènes anthologiques de La grande vadrouille. Il y avait des touristes japonais et, bien sûr, ils photographiaient...Je buvais un blanc frais en terrasse et,  bien sûr,  c'était un meursault...

   C'est une place triangulaire dont l'un des côtés est occupé par l'église. Le clocher de pierre s'élève à la croisée du transept. Comme il faisait beau, les premières hirondelles étaient de retour. A dix-neuf heures précises, l'angélus. Les angélus, tout le monde les entend mais personne ne les écoute. Moi, le grand drôle aux cheveux chenus, je les écoute : chacune des cloches tinta trois fois, de la plus aiguë à la plus grave. Puis bref carillon de la petite.

   J'avais quitté Luzeran vers neuf heures et j'avais pique-niqué dans le massif du Pilat. Puis je m'étais perdu dans Saint-Etienne, ville ingrate, toute en bosses couronnées de HLM, où les directions sont mal indiquées. Je me sentais un peu fourbu. Le blanc de meursault, en flattant mes papilles, me rafraîchissait l'âme. Mais j'attendais autre chose.

   Soudain, une hirondelle vint se poser sur la barrière qui entourait la terrasse. J'eus pour la première fois l'occasion de mettre Krishnamurti en pratique. Je me permets de répéter : " Quand l'esprit est capable de regarder avec la plus grande intensité, cette intensité même est l'action qui met fin à l'amertume."



07/03/2014
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