La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

PHILOSOPHIE DU CIEL ETOILE

   Ces jours derniers, il faisait trop beau pour bloguer. Mon épouse et moi, nous avons, comme disait Claude Monet, horticulturé. Mais en ce  21 mars, la pluie du matin, avant de passer son chemin, me ramène à la passion discrète des livres. Les anciens et les contemporains. Les vertueux et les sulfureux.

   En fait, tout a commencé hier soir quand, le vent tournant au sud-ouest, j'ai bien senti que s'en était fini des nuits claires. Un lecteur de la Marne, qui venait de lire ma prose sur la pleine lune, me téléphona pour me confier son désaccord : " Putain de lune ! Vous qui l'admirez tant, vous devriez penser à tous ceux qu'elle prive des étoiles par son éclairage de gros lampion. Dites-vous bien que les nuits de pleine lune, c'est bredouille pour les vrais astronomes, ceux que passionnent les planètes et les constellations, ceux qui s'abreuvent à la Voie lactée ! Pour moi, rien n'est pire que la pleine lune, sauf les lumières de Reims ! Et même celles de Paris qu'on voit à l'ouest ! Je vais vous dire une chose : il y a tellement de pollution lumineuse maintenant que nous n'avons plus la moindre idée de ce que pouvait être la voûte céleste pour les Gaulois : crépitante d'étoiles, une vraie rivière de diamants..."

   Je m'attendais à tout, sauf à cette volée de bois vert contre ma pauvre lune !

   Mais la nuit nuageuse porta conseil . Je décidai de vous dénicher une belle page sur le ciel étoilé. Je viens de la trouver dans L'Esprit de l'athéisme, du philosophe André Comte-Sponville. Le sous-titre en dit peut-être plus que le titre : Introduction à une spiritualité sans Dieu. Publié chez Albin Michel en 2006, il est maintenant disponible en Livre de Poche.

   "Il suffit que la nuit soit noire et claire, qu'on soit à la campagne plutôt qu'à la ville, qu'on éteigne les lumières, qu'on lève la tête, qu'on prenne le temps de regarder, de contempler, de se taire..."

   Prendre le temps, se taire : beaucoup de nos contemporains, déjà, sont incapables de cela ! Et la suite est superbe :

   "L'obscurité, qui nous sépare du plus proche, nous ouvre au plus lointain. On n'y voit pas à cent pas. On voit, même à l'œil nu, à des milliards de kilomètres. Cette traînée blanchâtre ou opalescente ? La Voie lactée, notre galaxie, celle du moins dont nous faisons partie : quelque cent milliards d'étoiles, dont la plus proche, notre soleil excepté, est à trente mille milliards de kilomètres...Ce point très brillant ? Sirius, à huit années-lumière, soit quatre-vingt mille milliards de kilomètres. Cette tache lumineuse presque imperceptible, là-bas, près du Carré de Pégase ? La nébuleuse d'Andromède, une autre galaxie ( il en existe des milliards, chacune composée de milliards d'étoiles )."

   La vraie philosophie, c'est-à-dire le questionnement de l'homme sur sa propre énigme dans l'énigme du monde, vient juste après :

   "La nuit, tout change d'échelle. Le soleil, tant qu'il brillait, nous faisait comme une prison de lumière, qui est le monde - notre monde. Voilà que l'obscurité, lorsqu'il fait beau, nous ouvre à la lumière du ciel, qui est l'univers. C'est à peine si je devine le sol sur lequel je marche. Mais je perçois, mieux qu'en plein jour, l'inaccessible qui me contient."

   "L'inaccessible qui me contient " : Spinoza disait Deus sive natura , Dieu EST la nature. Ne cherchons pas Dieu hors du monde, puisqu'il EST le monde, incréé et infini. Telle était déjà l'intuition de nombreux penseurs antiques, dont Lucrèce, disciple romain d'Epicure. Un roman récent et très brillant le ramène à notre bon souvenir. Il s'agit de Quattrocento, de Stephen Greenblatt, qui est professeur de littérature anglaise à Havard ( éditions Flammarion). On y lit l'histoire, contée sur le mode picaresque, de Poggio Bracciolini, l'érudit italien que les Français appellent Le Pogge. Celui-ci, qui vivait à la jointure des quatorzième et quinzième siècles, se rend en Allemagne, à l'abbaye de Fulda, et y redécouvre le poème de Lucrèce, oublié depuis presque mille ans, véritable brûlot d'athéisme dans l'Europe chrétienne de la fin du Moyen Age. S'ensuivent toutes les aventures qu'on peut imaginer...Ce roman, par sa somptuosité littéraire et par les questions qu'il brasse, n'est pas sans rappeler L'Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar. Nous sommes simplement un siècle avant, mais déjà la Renaissance est en germe.

   "Il n'existe aucun accommodement durable entre ceux qui cherchent, pèsent, dissèquent, et s'honorent d'être capables de penser demain autrement qu'aujourd'hui, et ceux qui croient ou affirment de croire, et obligent sous peine de mort leurs semblables à en faire autant." Paroles que Marguerite Yourcenar met dans la bouche de Zénon, penseur rebelle et de haute volée. En ce début du vingt-et-unième siècle, menacé par le retour de l'intégrisme, elles font froid dans le dos. Elles sont aussi une exhortation à faire face. La lecture, acte de résistance...

   Pour ceux qui ont quelques restes de latin qui ne demandent qu'à se réveiller, il existe une excellente édition bilingue du De rerum natura dans la collection de poche Garnier-Flammarion.  



21/03/2014
3 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 75 autres membres