La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

OISEAUX DE SEPTEMBRE

   " Belle journée, tout enrouillée d'automne, après une longue période de bourrasques et de pluies. Au jardin, les papillons butinent les chrysanthèmes vivaces en un ballet insouciant, multicolore : paons de jour, vulcains, petites tortues (...). Les canards ne se pressent guère dans les bassins de la sucrerie : à peine cent colverts et quelques sarcelles d'hiver. Les limicoles, en revanche, stationnent en assez grand nombre : chevaliers aboyeurs, culs-blancs, bécasseaux variables, bécasseaux minutes. Huit pluviers argentés somnolent dans le soleil, sur un îlot cerné par l'eau clapotante (...). La pie-grièche grise est de retour. Les bécassines jaillissent du bas des digues en lançant leur syllabe sèche et enrouée. Plus loin, le fossé de drainage s'élargit. Un rat musqué dodu fourrage au milieu des jonc."

   Ces quelques lignes, en date du 29 septembre, sont extraites de L'aigle pêcheur, journal ornithologique que je rédigeai, si mes souvenirs sont bons, en 1993, mais dont la publication fut retardée en raison de notre déménagement à la Réunion en août 1994. J'avais remis un tapuscrit à Alain Bertrand, notre ami belge disparu brutalement au printemps dernier. C'est lui qui se chargea de la publication. L'ouvrage parut aux éditions Quorum à la fin de 1995. Comme nous passions les fêtes de fin d'année en métropole, je pus faire quelques signatures, quelques interviews, quelques envois de presse, mais trop peu sans doute. Les éditions Quorum disparurent peu de temps après. Aujourd'hui, on ne trouve plus L'aigle pêcheur que dans les librairies en ligne.

   J'avoue que je ne rougis jamais quand je reprends ce livre. S'il était réédité, je ne lui apporterais que de menues corrections. C'est un récit territorial mais non régionaliste. Ce qui change tout. Je n'y glorifie pas lourdement les ancêtres, j'y célèbre le ciel et la terre avec les oiseaux. Comme dirait Kenneth White, c'est de la cosmo-poésie. Un peu comme La lampe d'argile, dont une seconde - et très belle- édition est maintenant disponible.

   En consultant cette fois des notes manuscrites plus récentes, je tombe sur ceci : le 21 août 2011, jour de la brocante de Barby, un balbuzard, autrement dit un Fischadler, un aigle pêcheur, a survolé le village à 16 heures. Il filait vers le sud à environ cent mètres de haut, tandis que des centaines de badauds chinaient dans ma rue... Le 8 septembre suivant, vers 18 heures, un autre individu a survolé ma maison, très bas celui-ci, au point que son ombre a glissé sur le toit ! J'en suis resté bouche bée ! Enfin le 15 septembre, par très beau temps, en fin de matinée, trois aigles pêcheurs tournoyaient de concert au-dessus des étangs qui sont dans la vallée derrière chez moi.

   Et cette année, demanderez-vous ? - Cette année, rien, alors que la population européenne, qui dépasse les 10000 couples, est stable, voire en augmentation. Il est vrai que le Rethélois, où  cent éoliennes moulineront bientôt beaucoup de rentes agricoles et un peu d'électricité, constitue désormais une barrière meurtrière pour tous les grands migrateurs : mieux vaut désormais que les aigles pêcheurs nous évitent...

   Parfois, heureusement, j'ai encore d'heureuses surprises : la chouette chevêche, qui semblait disparue du village, est soudainement réapparue sur ma cheminée, au crépuscule, la semaine dernière. Jappements brefs, silhouette courtaude et agitée : c'était bien elle ! Depuis trente ans, à Barby, la chevêche, inexplicablement disparaît et revient...

   Pour les Japonais, la pleine lune de septembre est la plus belle de l'année. Cette année, nous avons été gâtés : grâce à la longue succession des nuits tièdes et sans nuages, le spectacle lunaire était si beau qu'il m'arrivait, comme les moines, de me lever à deux ou trois heures pour pratiquer à ma fenêtre la silencieuse contemplation. Tout l'été repassait dans ma mémoire : je revoyais le jardin en juillet, avec le contraste harmonique des lavandes bleues et des hémérocalles orange, avec ses volées de verdiers et de chardonnerets. Et puis soudain , le 10 août, jour de la Saint Laurent, un premier aster bleu s'est ouvert : je sais d'expérience que c'est le signal d'une sorte de basculement saisonnier, annonciateur de l'équinoxe où nous sommes ces jours-ci. Avec le règne des asters commençait celui des anémones du Japon, si belles bien sûr sous la lune, car, remarquez-le, les fleurs aux tons froids, décevantes au grand soleil, acquièrent dans les lueurs incertaines une phosphorescence qui leur est propre et dont l'œil ne se lasse pas.

   Le dimanche 6 juillet, à la mi-journée, j'étais avec Nicolas, mon petit-fils réunionnais, au sommet de la tour Eiffel, sur cette plateforme de 19 mètres de côté qui domine tout Paris, à 280 mètres de haut. Je savais que l'été passerait vite. Les saisons sont courtes. Ce sont les heures qui parfois sont longues. Dans un mois, à mon tour de changer d'hémisphère, de me retrouver après une nuit d'avion dans le printemps austral. Je reprendrai à la Réunion mes vieilles habitudes insulaires. Et je raconterai à nouveau à qui voudra bien m'écouter cette histoire d'une sterne arctique qu'on retrouva morte sur une plage, et dont le bagage prouvait qu'elle avait vécu environ 14 ans. Comme cet oiseau niche dans l'Arctique et hiverne dans l'Antarctique, il fait  chaque année  30000 kilomètres. La sterne de 14 ans avait donc parcouru, pendant toute sa vie, la distance de la Terre à la Lune.

                                                                   



21/09/2014
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