La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

ODE A LA CATHEDRALE DE LAON

   Déjà mai s'effiloche. Comme chaque année, je constate et je regrette l'extraordinaire brièveté de la floraison des iris, des pivoines et de tous les arbustes de printemps. Une touffe de pivoine est belle pendant quinze jours. Les fleurs d'été et d'arrière-saison, elles, illuminent pendant des mois les perspectives du jardin. Le record appartient, je crois, aux anémones du Japon : elles sont en fleurs de juillet à la Toussaint.

    Et comme en plus la météo de ces jours-ci est fort orageuse, avec des ciels plombés et des bourrasques parfois violentes, je ne voudrais pas que nous quittions "le mois de Marie" sans partager avec vous ces lignes de Julien Gracq, si évocatrices de la saison où nous sommes. Elles se trouvent dans ses Carnets du grand chemin (José Corti, 1992) :

    "Un ciel couvert de mai est plus lourd que celui d'aucun autre mois ; il a fourni à Claudel un des plus beaux titres de poésie que je connaisse : Le Sombre Mai. Sous ce ciel d'ardoise, l'harmonie fondamentale de mai est pour moi celle même des toiles de Villon : celle du jardin au temps des lilas : violet et vert foncé : une harmonie oppressante où triomphe la couleur du demi-deuil. "

    Ce livre, avec sa couverture artisanale d'un vieux rose qui s'éteint au fil des ans, je l'avais acheté à Laon, à la librairie Marville, 15, rue du Bourg. Cette librairie, hélas, n'existe plus. Comme la Librairie d'Ardenne à Charleville. Comme la Librairie de la Réunion à Saint-Denis, une adorable et vénérable boutique qui sentait l'encre et le papier, en descendant l'avenue de la Victoire, à droite. Mais il faut vivre avec la barbarie de son temps...

   Dans le Laonnois comme en Ardenne, le paysage est gracquien par excellence : il semble que l'espace s'y magnifie lui-même par son amplitude sereine, par ses fronts de côte obliques, par ses vallons encaissés qui chacun forment un monde. Jean-Pierre Boureux, l'érudit de Paissy, est un guide idéal dans cette "Toscane de la France".

   Je me rendais récemment à Amiens, chez mes fidèles amis Claudine et Hubert, que nous avons rencontrés par hasard à Saint-Denis il y a vingt ans. Ma vaillante Citroën C3 filait de bon matin sur l'autoroute. Le temps était bruineux. Soudain, à l'approche de Laon, une éclaircie illumina la Montagne Couronnée et, plus particulièrement,  le chevet et les deux tours orientales de la cathédrale. Moment unique qui me fit penser à Orvieto. Un cadeau des dieux !

   Européens nous sommes, donc païens. Hantés par le divin, mais un divin multiple, miroitant, infini, qui est la substance même de l'Univers. Le monothéisme, ne l'oublions jamais, est un apport sémitique, surimposé et sans doute, à l'aune des millénaires, transitoire. L'acropole de Laon reste ce qu'elle fut depuis l'aurore de l'histoire : une montagne dédiée au dieu Lug, un cantique tellurique à la Lumière. Les Celtes lui donnaient le même nom que Lyon : Lugdunum.

   De près, la cathédrale de Laon est belle comme une sainte tendue vers les cieux, la mulier amicta sole, "la femme revêtue de soleil" qu'évoque le livre de l'Apocalypse. Mais de loin, mettons des hauteurs de La Bove ou de Monthenault, elle retrouve sa splendeur de monument cosmique. Elle est silence sur l'horizon et, en même temps, éclair immobile qui l'ébrèche pour toujours.

   En tout lieu du monde, Laon se dresse au bout de mes chemins.

  



23/05/2014
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