La Roche Ecrite

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MARS 1998 : LE REVEIL DU VOLCAN

  C'était en mars 1998. Comme chaque année, j'attendais avec impatience le retour de l'automne austral, celui qui, passé Pont-Payet, fait jaunir les platanes de la route quand on monte à La Plaine-des-Palmistes.

  La dernière éruption du Piton de la Fournaise ( à la Réunion, on dit le Volcan - majuscule de rigueur! ) datait du 27 août 1992 : ce jour-là, vers midi, le sol s'ouvrit sous les pieds de quelques randonneurs au fond du cratère Dolomieu ! On se souvenait aussi de 1988. L'éruption, qui se prolongea jusqu'au 1er août, commença  le 18 mai, le jour même de l'arrivée de Maurice Krafft à l'aéroport de Gillot. Il y gagna son surnom de " vulcanologue qui réveille les volcans ". Personne ne savait que trois ans, au Japon, il ajouterait son nom à la liste des vulcanologues qui les volcans ont tués.

  Le lundi 9 mars 1998, donc, exactement à 15 heures 24, Jacques Picard, gardien du gîte et mémoire du lieu depuis plus de cinquante ans, s'écria : " C'est sorti ! ". La Bête, à nouveau, crachait son feu. L'éruption venait de surgir entre le cratère Julien et Puy Mi-Côte. La lave descendait vers le cratère Magne et la Plaine des Osmondes. Fissure d' un kilomètre de long, sur le versant nord de la montagne. C'était la 202ème éruption recensée depuis le milieu du 17ème siècle.

  Le soir, RFO, diffusa les premières images filmées à partir du Pas de Bellecombe : des fontaines de lave incandescente de 50 mètres de haut !

  Le lendemain, nous quittons en fin d'après-midi notre appartement de la rue Thérésien Cadet, dont les hauts de Sainte-Clotilde. Nous sommes prêts à soutenir un siège de plusieurs heures dans les embouteillages prévisibles : café chaud, couvertures, lampes de poche, etc.

  Effectivement, les bouchons commencent dès Bourg-Murat, où quelqu'un nous conseille d'attendre la seconde partie de la nuit pour monter jusqu'au Volcan : les premiers spectateurs, alors, redescendront. Finalement, nous ne restons qu'une demi-heure dans la pâture hâtivement aménagée en parking, le temps d'un rapide pique-nique. Nous nous intégrons à un groupe de 50 voitures autorisées à monter. Une piétonne se joint à nous, et elle nous apprend qu'elle est justement une cousine du botaniste Thérésien Cadet...

  Vers onze heures du soir, arrivée au parking de Bellecombe. L'ambiance n'a rien de contemplatif : c'est celle d'un festival de rock : motos, musique, bruit assourdissant du groupe électrogène de la gendarmerie. Pire : le Volcan est dans les nuages et une partie du public commence à redescendre ! L'éruption se devine plus qu'elle ne se voit : des lueurs pulsives d'un rouge vineux, dans la partie gauche de la vaste caldeira appelée l'Enclos. La bruine froide commence à traverser mon chandail, car j'ai fait les trois derniers kilomètres à pied, Edith prenant le volant de la voiture.

  Malgré les conditions défavorables, nous décidons de gagner le Piton Partage, en longeant la falaise de l'Enclos sur deux kilomètres. La pleine lune revient. Le bruit de l'éruption se rapproche. Indescriptible. A la fois mer déchaînée et roulement de tonnerre, mais en plus compact, avec des phases en crescendo et en decrescendo. La difficulté : faire taire les gens !

  Soudain, grâce à une trouée dans la végétation, c'est l'apparition. A couper le souffle ! Sous un nuage irradié de jaune orange, une apothéose de feu ! Trois ou quatre fontaines qui jaillissent et dansent et une longue coulée qui descend, fleuve vermeil. Nos jumelles nous permettent de détailler les gerbes d'étoiles qui retombent et explosent sur les talus de lave déjà refroidie.

  Nous restons là une heure. Et la lune, alternativement, se voile et se dénude.

  Puis nous retournons au Pas de Bellecombe. Cette fois le ciel est clair et l'éruption redouble d'intensité. Certains applaudissent comme s'ils étaient à un feu d'artifice ! En silence, je m'éloigne un peu. Quelqu'un me dit que le nuage illuminé se voit déjà jusqu'à Saint-Benoît.

  A l'âge où moi, je n'avais même pas vu le Mont-Blanc, nos enfants auront vu le Piton de la Fournaise en éruption. Mission accomplie !

  Nous redescendons prudemment. Contraste magnifique entre deux mondes : celui des lueurs brûlantes du Volcan et celui des couleurs froides de l'immense panorama qui le cerne dès qu'on s'éloigne un peu : lune d'argent, mer de brume laiteuse sur la Plaine-des-Cafres, noir lustré du massif du Piton des Neiges. " Dans la tension entre la lumière et l'ombre réside la puissance de l'univers. " C'est une remarque de Peter Matthiessen, l'auteur du célèbre récit himalayen " Le Léopard de neiges ".  

  A 5 heures du matin, nous sommes chez nous. Mais d'où revenons-nous ?

  



06/08/2017
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