La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

MADERE, L'ILE OU TOUT FANE EN BEAUTE.

  Madère, 20 avril 2004.

  De loin, en arrivant en avion, l'île fait le même effet que la Réunion : montagnes crénelées et noires qui percent la mer de nuages et se découpent vigoureusement sur un ciel d'un bleu dur. Puis apparaissent les falaises à pic et les ravines couvertes d'une végétation tropicale. La ville de Funchal ressemble de loin à Saint-Denis. Mais non de près : c'est un tapis de toits en tuiles rouges à quatre pans, comme les cités anciennes de l'Algarve ou de l'Alentejo.

  Les jacarandas sont en fleurs. De même les tulipiers du Gabon, les hibiscus grenat, les bougainvillées vieux rose.

  Abondance et diversité de la grande statuaire urbaine : Sissi, bien sûr, qui séjourna ici après le drame de Mayerling, mais aussi Jean-Paul II bénissant la foule, Christophe Colomb, Henri le Navigateur...On est à la pointe d'une vieille Europe capiteuse et comme un peu fanée. J'adore.

 

  Funchal, 21 avril 2004.

  Les moines ne font rien, mais ils le font de bonne heure. Moi, c'est pareil. Le matin, vers 7 heures, seul dans le restaurant de l'hôtel. Par les grandes verrières, lever du jour sur les " Ilhas Desertas ", les Iles Désertes, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est. Du nord au sud, Chao, basse et peu discernable, Deserta Grande, plus longue et plus élevée, Burgio, invisible. Les Desertas ont été séparées de Madère par l'érosion et la remontée de l'océan après la dernière glaciation. Une seule maison sur l'archipel : le gardien du parc national. Idem aux Salavagens. Une navette par semaine, le jeudi. L'an dernier, des touristes qui s'y baignaient ont été effrayés par deux gros phoques d'au moins 400 kg.

  Je regarde, c'est tout. Le panorama passe du camaïeu gris au rose auroral. On est loin de la Grèce mais je pense à Homère, à ce monde d'îles et de mer, pailleté de soleil neuf.  

  A midi, repas en bordure de mer, à Porto Moriz. Rochers noirs sur lesquels se brisent des vagues hargneuses. La falaise est couverte de pins. Quelques tamarins, au premier plan, donnent au paysage une perfection japonaise. Une pluie fine se met à tomber. Je remballe calepin et crayon. Comme dit Nicolas Bouvier, " pourquoi ajouter des mots qui ont traîné partout à ces choses fraîches qui s'en passaient si bien ? "

  L'après-midi, entre Porto Moriz et Sao Vicente, route vertigineuse. Nombreux tunnels. Une cascade s'appelle " le Voile de la Mariée " comme à Salazie. Arrivons à Chao da Ribeira, un plateau très sauvage, avec une clairière cultivée de légumes au milieu d'un forêt de pins maritimes. Ici et là des " palheiros ", anciennes étables, jadis couvertes de chaume, qu'on transforme peu à peu  en maisonnettes d'agrément pour le changement d'air, quand la canicule sévit sur la côte.

  Arrivé à Sao Vicente, j'éprouve un besoin quasi physique de me retrouver seul, de marcher. Pendant que le groupe que j'accompagne visite des grottes volcaniques, je pénètre dans un vieux jardin ombragé de fougères arborescentes. A leurs pieds, tout un pullulement humide d'impatiences, de scolopendres, d'hortensias, de fraisiers sauvages : véritable " rain forest " en miniature qu'on parcourt sur des escaliers de bois boueux. Madère, ici cesse d'être tropicale pour se faire galicienne, atlantique, quasiment irlandaise.

 

  22 avril 2004. 

  Retour à Funchal hier soir. J'ai 55 ans aujourd'hui, ce qui me semble aussi irréel que si je rencontrais Hugues Capet au coin d'un bois. Nous sommes tous sur le tapis roulant du temps, et il avance de plus en plus vite.

  Ciel gris. température frisquette. Les jacarandas de l'avenue perdent leurs fleurs sous l'effet du vent marin, si bien que le spectacle n'est plus dans les arbres mais sur les trottoirs, jonchés de clochettes bleues que des touristes ramassent pieusement tandis que les autochtones les piétinent.

   Pour une fois, parlons politique : apprenons à dire en portugais " Revoluçao dos cravos vermelhos ", la fameuse Révolution des Oeillets. Mais les Madériens semblent avoir pris leur distance avec les oeillets rouges...Salazar, pourtant, se méfiait d'eux comme de tous les insulaires, gens centrifuges par nature. Ce sont les excès idéologiques des communistes qui ont suscité ici la nostalgie toute relative de l'ancien régime, du " bon père Salazar ", comme me dit la guide locale qui travaille avec moi et qui n'est pas du genre à mettre son drapeau dans sa poche. Les Madériens tiennent avant tout à leur autonomie et se méfient de tout pouvoir central, quel qu'il soit. Ils traitent souvent les Portugais du continent de " Cubains ", souvenir du temps où le gouvernement révolutionnaire rêvait de transformer le pays en Cuba de l'Europe.

  La guide qui me raconte cela est une quadra brune et racée, en jupe noire courte et bas résille. A la fois réactionnaire et moderne. Un charme fou sur fond de palmiers et de parterres fleuris. Elle a tout pour déplaire aux adeptes du gauchisme cultureux et mal attifé. Elle me récite par coeur, à l'avant du car, des vers de Camoëns qui gonflent comme les voiles d'un bateau sa poitrine frémissante. On se croirait au début d'un roman de Michel Déon.

  L'après-midi, bref passage à Caba Girao, la plus haute falaise d'Europe : 580 mètres, la tour Eiffel  et la tour Montparnasse par-dessus ! Mais aussi le tourisme dans ce qu'il a de plus caricatural : au moins dix cars ! Après Ribeira Brava, c'est à dire le Torrent Sauvage, les splendides paysages montagnards de l'arrière-pays : pinèdes claires avec vergers de bibassiers, champs d'arums et d'agapanthes. Au col, à 1000 mètres, la vipérine de Madère, taillée en arbuste, est beaucoup plus belle qu'à Funchal : magnifiques épis bleus qui, dans la brume, prennent un éclat métallique. Sur la ligne de partage des eaux, des genêts en fleurs. Quelle splendeur ! Nous parvenons au coeur de la plus grande laurisylve  du Portugal. C'est une végétation subtropicale de lauriers à feuilles pérennes, relique d'un climat méditerranéen humide quasiment disparu.

  Et puis retour à Sao Vicente, où cette fois j'arpente le cimetière. Un fossoyeur creuse une tombe dans une terre noire et meuble. Il met en tas les ossements qu'il remonte à chaque pelletée : un crâne, deux tibias, un bassin, etc. Ma collègue à la belle poitrine lui demande quand l'enterrement aura lieu. " Tout à l'heure, dit-il, vers cinq heures. " Et puis, voyant que nous observons les ossements, il ajoute : " Celui-ci prendra l'air jusqu'à ce que l'autre arrive ! "

  Une chose me fascine depuis toujours : le terrible face à face de la Femme et de la Mort.

 

  Funchal, 23 avril.

  Comme toujours, je suis le premier levé. Je prends mon petit-déjeuner avec le serveur de l'hôtel, dont la mère est française. Il me dit ceci, que je m'empresse de noter dans mon calepin : " Les très cons vont aux Baléares, les moins cons vont aux Canaries, les pas cons du tout viennent à Madère. " Ouf ! Nous l'avons échappé belle ! Hier, ma collègue regardait un squelette exhumé d'une tombe. Aujourd'hui, elle arrive drapée de safran, comme une déesse indienne, et parfumée Chanel. Sa voix est cristalline. Elle est  une fleur de lumière. Pour un peu on l'encenserait. On humerait cette rose rare...Mais revenons à notre métier...

  Joao Gonçalves Zarco, natif de Tomar, était un amoureux fougueux. Il enleva la jeune noble qu'il rêvait d'épouser et se mit sous la protection d'Henri le Navigateur. C'est lui qui, après la conquête de Ceuta, fonda Funchal, ce qui signifie " fenouilleraie ", lieu planté de fenouil. Le premier visiteur illustre fut Christophe Colomb, qui lui épousa Dona Filipa Moniz, la fille du lieutenant-général  de la petite île voisine de Porto Santo. Christophe Colomb ne devait pas être un con du tout ! Sinon, en bon Génois, il aurait convolé aux Baléares.

  Ce matin, le bus nous conduit à Monte, le village des hauts où repose Charles III, le dernier empereur de la lignée des Habsbourg. Sous les grands platanes se déroule, comme à Lourdes, l'interminable cortège des nostalgiques de l'Autriche-Hongrie. On entre dans la chapelle funéraire en silence. Et quand on sort on écoute les merles, avec dans la bouche un arrière-goût de néant.

  Je me souviens des grandioses funérailles de l'impératrice Zita, à Vienne, en 1989. Ce jour-là, par un hasard curieux, j'étais avec mon épouse en Bretagne et nous visitions le château de Combourg. Nous étions au royaume d'Outre-Tombe...

 Dès la sortie de Monte, la forêt montagnarde apparaît. Plus haut, une vaste lande où prospèrent les myrtilles de Madère, un arbuste endémique qui ressemble à l'espèce continentale mais en plus grand. Nous croisons ici le " Caminho da Neve ", le Sentier de la Neige, qui vient de Funchal et gravit les sommets. La neige y est exceptionnelle, entre novembre et février.

  Nous redescendons par le versant nord, de la forêt de lauriers jusqu'aux vergers de pommiers en fleurs et d'avocatiers. 

  Repas à Faial, dans un restaurant panoramique à la table excellente mais à l'architecture désastreuse. Partout dans le monde, les parvenus accumulent le mauvais goût à la même vitesse qu'ils accumulent l'argent. " C'est même à ça qu'on les reconnaît ", comme diraient les Tontons flingueurs. 

  Après-midi sur la côte : Canissa, puis une virée jusqu'à la pointe de Saint-Laurent. Grands pans de falaise rougeâtres. Dans l'océan, des chicots volcaniques cernés d'écume. Contrastes violents de lumière et d'ombre dans cette géologie tourmentée. Plus loin, des rochers en boules sur lesquels courent des lézards.

  Aridité. Soleil qui aveugle. Vent salin qui pique la peau et la rend poisseuse.

  Est-on sur la même île que ce matin ? On pourrait en douter.

 

  25 avril 2014.

  Retour un peu pénible à cause de l'arrêt de deux heures à Lisbonne. On perd dans l'avion le sens du temps terrestre. Les collations sont servies à des heures indues, quand on ne s'y attend pas. Il faut avancer sa montre d'une heure puisque le Portugal est à l'heure anglaise. 

  Deux belles apparitions par le hublot : les dernières stries de neige sur les croupes grises de la Cordillère Cantabrique, puis, une demi-heure plus tard, l'île de Ré que nous survolons par l'ouest. Le Fier d'Ars. Le nouveau pont. Et puis au loin le port de la Rochelle.

   Arrivée à Orly. Il fait une chaleur d'étuve que nous n'avons pas connue à Madère. Dans les interminables couloirs, la foule sent le suint de mouton. J'en ai des nausées.

  Mais rentrer de Madère, ça classe son homme. Madère, l'île où tout fane en beauté. Même nous.



11/09/2017
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