La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LES ARDENNES, LE MONTANA DE LA FRANCE

   Je vais avouer l'inavouable : souvent les monts de Sery me font la gueule. Quand je les appelais il y a trente ans "la montagne solaire du Rethélois", je refoulais mon malaise dans l'emphase romantique. Soyez sûrs que je préfère le Ventoux et la Sainte-Victoire. L'hiver surtout, c'est terrible. Plus encore depuis que Plume, notre petite chatte, est morte. Morte tuée par un chien. La profanation suprême.

   Comme il faut bien se remuer un peu, malgré la pluie et la boue, je monte à pied jusqu'en haut de la Croye, le plateau auquel s'adosse le village. Et les mont de Sery sont là devant moi. Et puis tout le cortège des villages ancestraux : Arnicourt, Inaumont, Hauteville. Si je me retourne, c'est Barby. J'y connais bien plus de morts que de vivants. Je sens sur moi leurs doigts crochus. Ils m'agrippent. Ils me tirent vers eux. Cette glaise lourde qui colle à mes pas, elle est le néant glacé où gisent les morts, squelettes que l'Aisne noie chaque fois qu'elle déborde.

   L'hiver ardennais : mon calvaire.

   "Pour se plaire dans ce pays, dit la sagesse locale, il faut y être né."  Faux. Il me semble que je m'y plairais davantage si j'étais né ailleurs, s'il était pour moi une patrie seconde. Car ce qui crée la vie, ce qui stimule l'appétit des jours présents et à venir, c'est l'écart, la saine distanciation. Mais berceau et cercueil sont faits du même bois. A la Réunion, je me sens dix ans plus jeune que dans les Ardennes. Le soleil bien sûr. Mais pas seulement. Un soulagement par rapport à l'entropie du pays natal. Dix mille kilomètres entre moi et l'empilement généalogique des fémurs et des crânes  dans des caveaux qui désormais, comme les clapiers, sont en ciment préfabriqué. Ceux que j'ai connus et aimés ne sont pas dans ces pourrissoirs. Ils sont en moi.  

   Hier avait tout pour être un jour pénible : élections municipales et changement d'heure. Rabâchage médiatique. Hystérie plébéienne devant les mairies. Bals des lèche-cul et des faux-culs. Et en plus midi à quatorze heures ! Comme l'heure légale a désormais deux heures d'avance sur le soleil, il y aura de la rosée jusqu'à midi et, en cas de canicule, la fournaise tombera à seize ou dix-sept heures. Tant pis pour les marcheurs, pour les éleveurs, pour les moines, pour tous ceux qui savent que c'est la matinée qui fait l'ouvrage. Cette heure d'été marque la suprématie des couche-tard sur les lève-tôt, des bambocheurs et des traîne-savates sur ceux qui règlent leur vie d'après l'horloge cosmique.

   Et pourtant hier il faisait beau. Je sortais de mon sépulcre. J'étais dans l'impatience des hirondelles. Isabelle et Thierry, des amis de Rethel, m'ont invité à les accompagner dans une randonnée d'une douzaine de kilomètres  autour de Dommery. Nous nous sommes garés près de l'église et nous sommes partis par la route de Launois. Un peu après la sortie du village, nous avons obliqué vers la droite, dans un chemin étroit et bordés de buissons. Nous sommes parvenus à la Bouzardière, tout près de la Fosse-à-l'Eau. De là, partant vers le sud, nous avons fait une pause à Bellevue. Après la ferme des Epiceries, il a fallu gravir la rampe du plateau forestier. Nous nous sommes retrouvés parmi les grands troncs gris de la hêtraie. Puis nous avons regagné Dommery.

   C'était une belle promenade dans la campagne des anciens jours. Verts pâturages. Vieux poiriers. Sources claires. Un seul désagrément : une armada pétaradante de quads. Dans ces cas-là, je pense moins aux désagréments qu'ils m'infligent qu'aux perturbations qu'ils apportent à la faune, à la flore, au sol. Ceux qui ne peuvent accéder à la plénitude du silence se vengent par un surcroît de bruits.

   En chemin, Isabelle me répéta plusieurs fois qu'une telle matinée devait me réconcilier avec les Ardennes...Je réfléchissais à cette formule. J'avoue que la notion de réconciliation m'indispose par son côté évangélique. Je ne veux absolument pas être celui qui rentre au bercail. J'aspire à un regard neuf. Arrière les photos sépia, les vieilles batteuses, les guerres, les occupations, le patois et tout le saint-frusquin. Faisons des Ardennes le Montana de la France : grands espaces, longues routes qui filent vers les lisières mauves de bois, télétravail et industries de pointe, festival du Cabaret Vert, agriculture bio et poumon pour tous ceux qui, dans l'étreinte du présent, fécondent l'avenir.

   Je ne sais si  l'écrivain américain John Haines vit encore. Il est né en 1924 en Virginie. A partir de 1947, il a passé le plus clair de son temps dans une cabane isolée en Alaska. Un quart de siècle d'une expérience unique, qu'il relate dans Vingt-cinq ans de solitude, Mémoires du Grand Nord, ouvrage traduit en français en 2005 et publié aux éditions Gallmeister. Quand l'âge est venu, John Haines s'est établi à Helena, dans le Montana, l'état au grand ciel.

   J'ai le livre sous les yeux. Voici pages 33 et 34 un passage que je livre à votre méditation :

   "A force de regarder où je mettais les pieds, à force de lire et de penser, je fus pris dans une sorte d'exploration - de moi-même et de cette terre. Avec le temps, ces deux contrées ne firent plus qu'une dans mon esprit. Les forces d'une expérience cruciale, préparée de longue date, se rassemblaient et m'incitaient à confronter en moi-même un désir aussi tenace que passionné : reléguer définitivement la pensée et tous les soucis qu'elle donne, ne plus s'ouvrir qu'au désir de l'instant, franc et pénétrant. Prendre la piste sans un regard en arrière."

   C'est ma réponse à Isabelle.



31/03/2014
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