La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LA PENSEE DOIT SE TAIRE POUR QUE L'AMOUR SOIT

    " Etre loin, c'est être jeune. C'est être là où il est loisible de devenir ce que l'on est, comme disent les philosophes.

   " A la Réunion, quand les aubes frisquettes de septembre se mettaient à tiédir, quand les jacarandas fleurissaient, le printemps austral infusait en moi sa discrète ivresse. Dès la fin de la nuit, on flairait son haleine d'ilang-ilang et de vieille forêt pluviale. Je me levais. J'allais m'accouder à la barrière de la varangue. Et, m'efforçant de faire taire toute pensée, je me repaissais du paysage. Des lointains de l'Est où se devinait le phare rouge de Sainte-Suzanne aux falaises basaltiques du Cap Bernard, l'Océan bombait son dos convexe et bleu.

   " L'angélus sonnait à l'église de Sainte-Clotilde, grêle comme celui d'Aubeterre. Les ATR qui faisaient la navette avec l'île Maurice décollaient de Gillot dans un bourdonnement sourd de hanneton. Et Timour me caressait les mollets."

   Nous sommes au début du chapitre 7 de Plume. Timour, bien sûr, c'est le chat du narrateur...

   Mais j'aurais pu aussi commencer autrement. Par exemple en rendant brièvement la vie à un très vieux mot, aussi beau qu'oublié, celui de spaciement. Dans la règle des chartreux (cette fois il ne s'agit plus des chats mais des moines !), le spaciement est la promenade hebdomadaire que la communauté s'octroie chaque lundi après-midi, entre nones et vêpres, hors de la clôture monastique. S'accorder un spaciement, c'est prendre un peu le large, c'est aller dans l'Ouvert, c'est jouir de l'espace, du vent, de la perpétuelle germination des choses...

   Je vais donc m'accorder un spaciement et laisser de côté ce journal littéraire pendant quelques semaines. Quand nous nous retrouverons, les jours seront déjà un peu sur leur déclin. Mais avant cela, je vous souhaite à tous un heureux solstice. Faites comme le narrateur : repaissez-vous des paysages baignés de lumière et surtout faites taire en vous toute pensée. Si vous ne comprenez pas très bien de quoi il s'agit, n'emportez dans vos spaciements qu'un seul livre, La Révolution du silence, de Krishnamurti. Tant pis si je radote...

   Rassurez-vous, je vais me taire :

   " Dans cet abandon profond où la pensée renonce à elle-même (car elle voit clairement son propre danger), toute la structure de la psyché devient silencieuse. C'est en vérité un état de pure attention, d'où surgit une félicité, une extase qui ne peut être mise en mots. Lorsqu'elle est exprimée par des mots, elle n'est plus la réalité."

    Et, plus radical encore :

   " La pensée a construit cette culture d'agression, de compétition et de guerre. Et pourtant c'est cette pensée elle-même qui tâtonne pour trouver l'ordre et la paix. Mais quoi qu'elle puisse faire, elle ne trouvera jamais ni ordre ni paix. La pensée doit se taire pour que l'amour soit."

    



03/06/2014
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