La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LA MORT DE JAURES VUE DE L'HIMALAYA

   L'été 14, comme chacun sait, est un bel été. C'est une journée de fin juillet, dans la cour principale de l'Institution Saint-Rémi à Charleville, bizarrement rebaptisée Saint-Paul il y a peu. A la tribune d'honneur, la direction de l'établissement ( tous des prêtres diocésains), le gratin de la société locale, et surtout Son Eminence le cardinal Luçon, archevêque de Reims. La distribution des prix déroule ses rites et ses fastes.

   Parmi les meilleurs élèves de quatrième, un garçon de Vaux-Champagne, oeil bleu et cheveux très courts. Il rafle tous les prix en français, allemand, latin, instruction religieuse. Il rêve de devenir professeur ou officier. Il s'agit de mon grand-père paternel, Félix Féquant. A la fin de la cérémonie, le directeur, selon la coutume, écrit au tableau noir de la cour la date du jour de rentrée, qui commencera à la chapelle par la messe du Saint-Esprit. Et là stupeur : le directeur, ayant posé sa craie, se retourne vers l'assistance et, la voix strangulée par l'émotion, dit que cette rentrée n'aura en fait jamais lieu puisque bientôt, ce sera la guerre...

   Quelques jours plus tard, le 31 juillet, Jean Jaurès est assassiné à 21 heures 30 au Café Croissant, rue Montmartre. La guerre peut commencer...Plus rien ne l'arrêtera...Rethel brûlera le 31 août, la cathédrale de Reims, malgré la contre-attaque victorieuse de la Marne, le 19 septembre. Deux mois avant, tandis que mon grand-père recevait ses lauriers de bon élève, l'altier cardinal Luçon était loin de se douter qu'il allait devenir une icône nationale et même internationale, l'archevêque d'une cathédrale en ruine dont, la soutane boueuse, il arpenterait la nef en enjambant les gravats, afin de témoigner à la face du monde de la barbarie  germanique.

   Mais quittons cet horizon lugubre et connu. Rendons-nous à Gangtok, qui, pour ceux qui ne sauraient pas, était la capitale du petit royaume du Sikkim, au nord de l'Inde. A la frontière du Sikkim avec le Népal, la pyramide neigeuse et glacée du Kangchenjunga, 8598 mètres, le troisième sommet du monde. ( Le Sikkim sera rattaché à l'Inde en 1975.)

   L'exploratrice Alexandra David-Neel séjourne là, loin des bruits de bottes et de canons. C'est une voyageuse intempestive et de haute volée, malgré sa très petite taille. Son mari, qui vit en Suisse, est surtout son pourvoyeur de fonds. Il appartient à la catégorie de ceux qu'elle appelle, sans charité excessive, "les huîtres", c'est-à-dire les sédentaires.

    Le 4 août, elle lui écrit ceci : " Il n'est bruit que de guerre, en ce moment, en Europe. Quand tu recevras cette lettre, vraisemblablement, tout sera apaisé ou bien toutes les nations seront aux prises. Bien terrible l'aveuglement des foules qui s'enivrent de bruits, de mots creux et s'en vont casser la tête à des inconnus et se faire casser la leur sans aucun motif personnel."

   Et le 10 août : " J'ai appris la fin tragique de Jaurès. C'est un événement bien inattendu. Quelle attitude ont les différents partis en France ? Je suppose qu'il y a unanimité de sentiment pour la défense nationale. Autant je trouve absurdes les déclaration patriotiques, les pâmoisons devant un drapeau, autant je juge idiot de créer des dissensions lorsqu'il s'agit de défendre la maison où l'on trouve son pain, et le pays c'est cela pour beaucoup, pour la majorité. Pour les intellectuels il peut y avoir une autre raison pour défendre la France ; c'est qu'elle représente la civilisation, les idées de progrès, d'émancipation de l'esprit humain contre la barbarie, les idées réactionnaires, l'autoritarisme."

   Et elle conclut : " Tout est loin d'être parfait chez nous, cependant, il y a une énorme différence entre vivre sous notre république - quelque médiocre qu'elle soit - et vivre sous la botte de la soldatesque prussienne et tous devraient comprendre."

   Ces extraits sont tirés de La lampe de sagesse, recueil de réflexions et de pensées tirées des carnets personnels d'Alexandra David-Neel, paru aux éditions du Rocher en 1986, puis dans la collection de poche Pocket.  Mon exemplaire, je l'ai acheté à la Réunion il y a vingt ans. J'y reviens sans cesse. C'est vraiment une lampe pour ma modeste sagesse.

   Voici les premiers mots de ce livre, dont nous ferions bien, tous, de nous inspirer : "Fuis l'ostentation ; à quoi sert-il si tu as quelque peu de science que le monde en soit instruit ; ne suffit-il pas que Dieu le sache ? Ne fais donc pas comme les petits esprits qui n'ont point de repos tant qu'ils n'ont pas parlé avec de grands airs de ce qu'ils ont appris la veille. Pourquoi étudies-tu ? Est-ce pour en imposer aux hommes, pour mériter leur admiration ? Prends garde, le but est hasardeux ; peut-être passeras-tu seulement pour une pédante et seras-tu ridicule. Etudies-tu au contraire pour élever ton âme, pour acquérir la sagesse ? Dans ce cas que t'importe l'opinion du monde ? Si tu t'en préoccupes tu feras peut-être des progrès en science mais jamais en sagesse."

 

   .



11/10/2014
1 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 75 autres membres