La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

JEAN-PIERRE HULOT, LE PROF DE CHARLEVILLE QUI A REJOINT LES ETOILES

De 1999 à 2007, j'ai enseigné au lycée Monge, à Charleville-Mézières. Je rentrais de la Réunion, dont je conservais la brûlante nostalgie. Passer sans transition de Saint-Denis de la Réunion à Charleville-Mézières, comme dit le commun des mortels, faut l'faire ! Ce fut pourtant dans ma vie de prof  " un bon bahut ", chaleureux et, tous comptes faits, salutaire. La chanson d'Enrico Macias a raison : les gens du Nord ont dans le cœur le soleil qu'ils n'ont pas dehors. Parmi mes collègues, hélas, quelques-uns ont prématurément quitté ce monde : Bernadette Taton, la prof de maths ; Jean Lhéritier, le prof de français ; Michel Gustin, le prof d'histoire-géo, comme moi. Et puis, plus récemment, Jean-Pierre Hulot, prof de français aussi.

En rangeant mes papiers ( le rangement de mes papiers s'apparente à la restauration de la cathédrale de Reims en ce sens que c'est un ouvrage jamais fini !), je retrouve la dernière lettre qu'il m'ait envoyée, quelques mois avant sa mort. Elle est fort élogieuse pour moi et on pourrait m'accuser, en la publiant, de m'envoyer de l'encens à moi-même. Tant pis : la voici. Lisez-la d'abord comme un acte de fidélité à la mémoire d'un ami. Ses anciens élèves et collègues retrouveront sa voix, sa chaleur communicative, son goût profond de la littérature. Là est l'essentiel.

" Prix-les-Mézières, mardi 29 août 2014.

Cher Guy,

Tu m'a demandé avec une insistance qui m'honore de te donner mon avis sur ton roman "Plume". Ce m'est d'autant plus agréable que je l'ai aimé pour diverses raisons.

J'apprécie tout particulièrement que ce roman ne se contente pas d'être un roman comme il en paraît trop, confiné dans une histoire guère plus intéressante et originale que la plupart des films français, formatés pour la télé, qui les veut prometteuse d'audimat. Tes personnages sont bien typés, en particulier le notaire Anselme Yverneau, l'abbé Lemarteleur, Léon Dontrien. Evidemment c'est le narrateur, professeur de japonais, qui suscite toute notre sympathie. Dès son adolescence, il se démarque des autres parce qu'il refuse qu'on dénie à l'animal ce que l'on accorde aux hommes automatiquement. Et les thèmes qu'aborde le roman sont les plus intéressants qui soient puisqu'ils embrassent l'essentiel : l'amitié, l'amour, la nature et les saisons, la mort. La dernière phrase est magnifiquement poétique et résume l'essentiel : " Elle est le feu follet qui danse sur la gueule ouverte de la Mort." La majuscule, qui n'est plus de mise aujourd'hui, renvoie à l'allégorie de la Mort qui hante toute la littérature médiévale. Aujourd'hui, la publicité voudrait nous faire croire que la mort n'est pas, n'est plus invincible, et le monde médicale lui-même pense qu'on en verra la fin !

De plus, ces thèmes présentent d'autant plus de force ici qu'ils traversent les siècles et les continents. A cet égard le Japon est effectivement très emblématique car les Japonais vouent un culte profond au passé, à ce qui est vieux, osons le mot, alors qu'ici le passé est, malgré toutes les commémorations, condamné comme dépassé. L'Histoire même, entendais-je l'autre jour dans la bouche d'un historien, François Hartog, est déclassé ( on pourrait faire un jeu de mots : exclu des classes. Foin des dates que l'on apprenait par cœur par dizaines ! ) , au profit de la mémoire et de ses caprices, de ses oublis. Les japonais n'en négligent pas pour autant le futur, ils l'ont démontré et le démontrent encore. Un peu dans le même ordre d'idées, j'aime dans " Plume" le thème majeur de l'aérien, du fluide, du subtil, du sublime, opposé à la pesanteur, à la reptation, à la médiocrité de la masse, du grégaire, lesquelles sont dénoncées dans le tourisme, lui aussi formaté comme le roman bas de gamme. Souvenir personnel : je n'ai que peu voyagé, mais quand nous sommes allés en Grèce, Jocelyne et moi, en 1978, des Rémois rencontrés dans un camping nous avaient déconseillé le Péloponnèse. Or, si nous avons quand même voulu voir le Parthénon et l'Acropole - loin de la solitude magique d'un Chateaubriand qui a restitué magnifiquement l'enchantement du lieu en évoquant la voix de Démosthène et la " brillante Aspasie" -  c'est le Péloponnèse qui nous a permis de le découvrir dans les meilleures conditions et donc de nous découvrir nous-mêmes autrement. Les étoiles sont ici, dans ton roman, les vraies, sources de l'humanité. Le mot-clef sembles être " harmonie". En effet, quoi de plus essentiel que l'harmonie ?

Je trouve très intéressant aussi l'emploi des mots de divers registres, de diverses langues. Rien de choquant, mais au contraire un joyeux mariage. Latin des chants d'église, termes familiers actuels, et, par-dessus tout, la poésie. Mais Plume n'est-elle pas la muse parfaite qui inspire la plume de l'écrivain, même si la plume appartient elle-aussi au passé ? Avant de rencontrer les mots dans le roman, j'avais, présente en moi à la lecture, la conviction que le chat est un médium, un initiateur qui a beaucoup à nous apprendre...comme le narrateur, et donc le romancier, qui agrémente son récit de références à la littérature japonaise et à des écrivains-voyageurs. La poésie et la culture n'excluent pas l'humour, présent du début à la fin. En somme, " Plume" a tout pour me plaire, mais pas seulement à moi : touchant, bouleversant même, posant des questions essentielles sur les énigmes qui s'imposent, ou devraient s'imposer à nous, à tous. L'air de rien, ce livre léger est grave, marquant. Jocelyne va à son tour lire ton roman. Mais elle est mille fois plus occupée que moi. Je tenais donc à réagir dans l'immédiat. Plume n'est pas  morte pour rien et tu l'as rendue immortelle. Au plaisir de se revoir. Jean-Pierre "

Jean-Pierre et moi, nous ne nous sommes jamais revus. Cette lettre, qui tire vers le haut ma modeste prose, est l'une des plus belles que j'aie jamais reçues.



27/04/2016
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