La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

DE BARBY A BANOGNE-RECOUVRANCE

   La fenêtre de mon bureau, au deuxième étage de ma maison de Barby, s'ouvre sur l'immense paysage de la vallée de l'Aisne : à gauche le clocher d'Acy-Romance, en face Nanteuil, à droite la falaise et les hauteurs de Château-Porcien. Hier, dans le grand beau enfin revenu, les vols de grues tournoyaient et trompetaient. Si les oiseaux migrateurs nous envoûtent, c'est parce qu'ils nous parlent des lointains : ceux d'où ils viennent et ceux où ils vont. Comme écrivait Hölderlin, qui,  je crois, parlait des hirondelles, " elles unissent le lointain au proche", Fernes Nahem vereinen.

   Mais la balade dont je vais vous parler aujourd'hui, et que je fais communément à la belle saison, tourne assez vite le dos à la vallée, à ses prairies, à ses peupleraies, à ses ombrages. "De Barby à Banogne-Recouvrance" : le titre est vite lu. Trop vite. C'est un beau décasyllabe, magnifié par la finale en coucher de soleil du mot Recouvrance.

   On quitte Barby par le chemin qui longe la route, ou bien on fait un détour vers le sud, par les étangs et la lisière des bois de la Prée. Inconvénient de ce détour : un terrain très collant et très boueux, lent à sécher après les périodes de pluie. Avantage : une nature diversifiée et parfois surprenante. Si on est en avril-mai ou en août-septembre, il arrive de surprendre un grand rapace au ventre clair, manifestement attiré par les plans d'eau : le balbuzard, ou aigle pêcheur...

   Il faut ensuite remonter vers la route , où se trouve le seul pont qui permette de franchir la Vaux. Puis prendre à gauche, à trois cents mètres, un chemin qui à nouveau emprunte la vallée et arrive à Château par la rue du Jardin Lecomte. La chaussée qu'on traverse pour monter à travers les vignes, c'est tout simplement un tronçon de la voie romaine Reims-Cologne. On contourne l'agglomération par le nord puis on arrive à un calvaire d'où part un chemin quasi rectiligne jusqu'à Saint-Fergeux. Ensuite, pour gagner Banogne, il suffit de longer la petite route, sur six kilomètres. Alors que le hameau de Recouvrance est dans un fond humide, Banogne est le village de plateau le plus typé de la région. Comme je dis souvent à Jean-Luc Guillaume, "l'âme sentinelle" du pays, c'est le Tibet du Rethélois !

   L'emphase géographique, dont il est permis de rire, n'est après tout qu'une forme parmi d'autres de la poétisation de l'espace, un peu comme l'épopée est une poétisation de l'histoire. Ne dit-on pas du plateau de Rocroi qu'il est "la Sibérie des Ardennes" ?

    Si, arrivé à Banogne, on s'avance un peu jusqu'à la sortie du village dans la direction de Le Thour, et si le temps est clair, l'horizon ouest nous réserve sa surprise incomparable : les quatre tours de la cathédrale de Laon, à près de quarante kilomètres à vol d'oiseau. "Quatre quilles", dit-on parfois...Mais ces quatre quilles sont les plus beaux clochers de toute la Chrétienté.

    Depuis Barby, dix-huit kilomètres. L'aller-retour en fait donc trente-six. Saine performance. Mais ce n'est pas mon record à pied. Un jour, dans l'Yonne, j'ai effectué en une journée les quarante-deux kilomètres qui séparent Tonnerre d'Arcy-sur-Cure. Les meilleurs randonneurs dépassent allègrement les soixante kilomètres quotidiens. Ceux qui veulent des détails peuvent lire Les Blancs Chemins (éditions Noires Terres), le récit de ma pérégrination de Château-Porcien à Vézelay. C'est bien plus qu'un essai sur la marche : un cheminement spirituel, une dénudation de l'âme, une lente progression dans la révolution du silence.

   A Recouvrance, les occupants allemands créèrent en 1914 un centre de perfectionnement militaire pour les meilleurs soldats des régiments qui combattaient en Champagne. Jusqu'en mars 1915, on pu voir déambuler dans les rues du hameau un élève-officier  élégant, à la fois  consciencieux dans ses tâches et comme détaché d'elles, habité par une sérénité qui lui donnait une réputation de froideur. Le soir, discrètement, il noircissait ses carnets. Ce dandy sous l'uniforme, c'était Ernst Jünger. Et c'est ainsi que Recouvrance figure dans les premières pages d'Orages d'acier, considéré  comme l'un des meilleurs récits de la Grande Guerre.

   Ernst Jünger est mort en 1998, à l'âge de cent trois ans. Il  a été enterré à Wilflingen, son village, avec le drapeau de l'ordre prussien Pour le Mérite, dont il fut le dernier titulaire vivant. Cet ordre avait été créé  par Frédéric II en 1740.   



09/03/2014
1 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 75 autres membres