La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

AUX TERRASSES VERTES DE L'EQUINOXE

   Jeudi prochain 20 mars, à16h56 exactement, ce sera l'équinoxe de printemps dans l'hémisphère nord. Et l'équinoxe d'automne dans  l'hémisphère sud. L'automne austral est une splendeur. En Afrique du Sud, dans la province du Cap, les cimes du Drakensberg commencent à blanchir sous les premières neiges. A la Réunion, dans les hauteurs de l'Est, sur la route qui conduit de Saint-Benoît à la Plaine-des Palmistes, les platanes se mettent à jaunir. Dahlias et asters donnent aux vieux jardins créoles ces couleurs vives et mouillées qu'on trouve dans les nôtres à l'arrière-saison.

   Le solstice, notez-le dès maintenant, sera le 21 juin  à 10h50. Parfois, en juillet ou en août, les hauts plateaux et les sommets réunionnais se couvrent de givre. Les routes sont verglacées. Les salades et les tomates gèlent. Et dans les îlets des trois cirques, les cheminées fument. J'ai le souvenir de nuits glaciales dans les refuges de Mafate ou dans celui du Volcan. Au réveil, l'aurore aux doigts de roses ressemblait à une déesse nordique, d'un charme puissant et réfrigérant.

  La neige, pourtant, reste une apparition rare à la Réunion. Une fois par décennie tout au plus. La presse locale en fait ses gros titres. Les photographes s'en donnent à cœur-joie. Si le point culminant de l'île s'appelle le Piton des Neiges, je pense que c'est parce que les chutes de neiges étaient plus fréquentes il y a trois siècles, quand les hommes commencèrent à coloniser les Hauts. On était alors en plein dans le "petit âge glaciaire" que les historiens ont étudié. Il dure en gros du seizième au dix-neuvième siècle. En 1709, Jean Taté, chroniqueur de Château-Porcien, raconte que le vin gela dans les caves. Tout le nord de la France fut soumis à des températures proches du moins 30. Même chose en 1740, et c'est l'origine de l'expression "s'en souvenir comme de l'an quarante".

   "A l'équinoxe, disait ma mère, le jour est égal à la nuit sur toute la terre". Formule simple et belle, que je me répétais sans cesse, et qui alimentait ma rêverie d'enfant réfractaire aux rengaines ordinaires des villageois comme aux tâches rustiques qu'on voulait parfois m'imposer. Je préférais m'asseoir sous un arbre et penser à l'équinoxe que de brouetter le fumier du clapier...

   Ma mère disait aussi :" L'aurore boréale, c'est quand la lumière du soleil se reflète sur la glace des pôles". Cette fois, bien sûr, c'est totalement faux. Elle tenait sans doute cette affirmation de quelque vieux sage superstitieux et mal informé, ou bien d'un almanach des temps pré-scientifiques. Mais qu'importe. La phrase, je me la répétais également. Elle provoquait en moi la sidération des grands espaces, et la brouette de fumier attendait.

   Cette année, après les averses à répétition d'un hiver quasi sans gel, l'un des plus doux depuis cent ans, mars nous gratifie de belles journées ensoleillées. Mais personne ne pense à la splendeur des nuits. Ciel dégagé et lune montante : les deux conditions sont réunies pour faire comme les Japonais, contempler justement le meigetsu, le clair de lune. Hier, avec des amis, nous avons passé notre dimanche dans le Laonnois : forêt et abbaye de Vauclair, crête du Chemin des Dames, grottes troglodytiques de Paissy, lac de l'Ailette. Au retour, sur la route rectiligne qui longe le camp de Sissonne, on voyait la lune, énorme et légèrement rosée, qui montait devant nous dans un beau ciel un peu violet. C'est alors que le sentiment de l'équinoxe s'est imposé à moi.

   Pour les Asiatiques, la lumière de la lune rappelle l'essence du Bouddha, l'ultime réalité de nous-mêmes et du monde. Cette idée est une invitation à l'écoute de soi, et en même temps une formidable intuition cosmologique.

   Il y a une trentaine d'années, j'ai commencé à m'intéresser de près à la culture japonaise. J'achetais les livres à la Librairie d'Ardenne, à Charleville. Sa longue vitrine, sous les arcades de la Place Ducale, était une invitation constante à lire, à réfléchir, à contempler ce que les artistes locaux ou autres produisaient de plus beau dans le domaine de la photo, de la peinture, de la gravure. Depuis, cette librairie a disparu et j'avoue que je fréquente beaucoup moins Charleville : une seule librairie vous manque et toute la ville est dépeuplée.

   A la Réunion, un de mes livres de chevet était Les Heures oisives, du moine zen Urabe Kenko, qui est un peu si on veut le Montaigne japonais. Ma phrase préférée est celle-ci, qu'on pourrait quasiment inscrire sur ma tombe, si tombe il y a : "L'homme est l'âme de l'Univers et l'Univers est infini". Je vous laisse méditer cela, aux terrasses vertes de l'équinoxe.



17/03/2014
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