La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

AVANT QUE LES GLACIERS NE MEURENT : SOUVENIRS PYRENEENS, ETE 1988.

  23 juillet 1988. 

  Arrivée ce matin à la gare de Lourdes. Il y a un quart de siècle, je posais le pied sur ces mêmes quais, avec une de mes tantes et tout un cortège de dévots conduits par un bon pasteur en soutane violette : Mgr François Marty, archevêque de Reims. Je n'osais rien dire mais déjà les montagnes m'attiraient plus que le pèlerinage...Au Tourmalet, je vis pour la première fois de ma vie de la neige en été. Et puis le cirque de Gavarnie, et puis le lac de Gaube et le Vignemale...  Les Pyrénées furent mes premières montagnes. Je m'en souviens comme d'un premier amour.

  Je participe avec quelques autres Ardennais à un stage ornithologique organisé par l'association " Pyrénées buissonnières ". La vallée d'Héas, que nous remontons dans la journée, est un sillon glaciaire qui rejoint à Gèdre la vallée du Gave de Pau. Long d'une dizaine de kilomètres, il se termine en cul-de-sac au cirque de Troumouse. Celui-ci est plus évasé, moins écrasant que son voisin de Gavarnie. Le fond, situé à 2000 mètres d'altitude, est une vaste pelouse que parcourent encore bovins et moutons. Comme à Gavarnie, on retrouve la superposition des roches cristallines formant verrou en aval et de superbes assises calcaires qui constituent les gradins et les crêtes.

  Nous nous installons pour la nuit dans une ancienne bergerie d'estive et dans le grenier qui la surmonte. Au soleil couchant, les falaises et les névés passent du blanc ombré de gris au rose orangé. Nous observons avec le responsable de la ferme-auberge les cercles d'un couple d'aigles royaux. Puis passe un circaète qui, au moment où il nous survole, tient encore dans ses serres le serpent qu'il vient de capturer. Le fameux gypaète barbu, joyau des Pyrénées, nous l'avons vu cet après-midi, avec quelques vautours fauves, dans le cirque bien nommé des Aguilhous, " les Aigles".

  Citons aussi pèle-mêle tout le cortège classique des passereaux montagnards : la niverolle, l'accenteur alpin, le venturon montagnard, le traquet motteux, le pipit spioncelle, le crave à bec rouge, le chocard à bec jaune, le grand corbeau. Je me croirais un peu dans les alpages de Bessans et de Bonneval, en Maurienne, où ma petite famille a ses habitudes vacancières depuis une dizaine d'années. Cette ambiance et cette musique de la haute altitude, on les intériorise peu à peu. Elles finissent par devenir familières tout en conservant, comme la plupart des messages que la nature nous prodigue, leur part d'indicible.

  Les points culminants du cirque sont, juste devant nous, la Munia et le pic de Troumouse, à un peu plus de 3000 mètres. Deux petits glaciers subsistent à leur pied : en tout moins de 50 hectares. 

 

  26 et 27 juillet 1988.

  En aval du cirque de Gavarnie se trouve une vaste hêtraie-sapinière, le bois du Pailla, que remplacent au-dessus de 1800 mètres les pins à crochets. Le contraste entre les dominantes sombres des résineux et les affleurement blancs du substrat calcaire confère à ces boisements torturés une beauté particulière qu'on n'oublie pas. Ce paysage d'anthologie est le domaine d'un seigneur forestier farouche, le grand tétras. L'artiste animalier suisse Robert Hainard dit qu'une vraie forêt doit abriter des ours ; je me permettrai d'ajouter des coqs de bruyères. Bien sûr nous n'en verrons pas. Il est plus sage d'ailleurs de ne point le voir, puisque si on le voit neuf fois sur dix on le dérange.

  Sur l'autre versant de la vallée de Gavarnie débouche la longue vallée pastorale d'Ossoue, d'où l'on découvre l'imposante face est du Vignemale. Le glacier d'Ossoue, le plus vaste et le plus complet des Pyrénées françaises, est long de deux kilomètres et s'étend encore sur une cinquantaine d'hectares. Il était deux fois plus grand au dix-neuvième siècle.

  Bien qu'entièrement située en France, la vallée d'Ossoue se divise en deux domaines pastoraux distincts, dont l'un appartient aux Espagnols, qui y font paître leurs troupeaux à partir de la mi-juillet, quand les estives du versant sud s'épuisent et se dessèchent. Dans le secteur français, la tradition du pastoralisme se perd. Il s'ensuit une recolonisation végétale rapide de la pelouse par le genévrier, ce qui favorise un oiseau remarquable, le bruant fou, dont nous pûmes observer un beau spécimen mâle, avec sa tête grise barrée de trois traits horizontaux noirs.

  En dépit d'une longue prospection, nous n'avons pu surprendre le lagopède alpin sous le glacier du Gabiétou, pas plus que le tichodrome, l'oiseau-papillon noir, rouge et blanc des crevasses inaccessibles.

  Et bientôt, après un long cheminement sur un grand névé, s'ouvre devant nous la Brèche de Roland, échancrure géologique monumentale de 40 mètres de large et de 100 mètres de haut, véritable porche du monde montagnard et atlantique sur l'azur méditerranéen. 

  Quelques pas au-delà de la Brèche, une heure de descente vers le col de Boucharo, et c'est un autre univers qui s'impose à tous les sens : plateaux arides, atmosphère étouffée des buxaies impénétrables, masse pesante des sierras d'Aragon qui descendent comme à regret vers les rives de l'Ebre et les clochers orgueilleux de Saragosse. Au fond des vallées, tout est fraîcheur et verdure. Mais juste sous l'étage forestier, vous pouvez marcher sur des kilomètres dans une caillasse brûlante, sans rencontrer un seul point d'eau... Entre ces deux mondes, de hautes corniches blanches et ocres, parmi les plus belles d'Europe.

  Nous restons deux jours dans la vallée du rio Ara, à écouter les huppes et à photographier les aigles de Bonelli. La nuit, après un repas de côtelettes d'agneau grillées sous la monumentale cheminée sarrasine de notre auberge, nous ressortons encore dans l'espoir d'entendre le hibou grand-duc. Mais rien que des hulottes et le murmure de la rivière.

  Le célèbre canyon d'Ordesa, d'orientation est-ouest, est creusé dans une structure alternativement calcaire et gréseuse. Ses plus hautes corniches dominent de 1000 mètres environ les eaux claires du rio Arazas. Au fond, le cirque glaciaire du Soaso, sauvage et dénudé, s'appuie sur les bases du Mont-Perdu. C'est donc le revers du cirque de Gavarnie. 

   Parmi les oiseaux observés, le merle à plastron, qui nous était furtivement apparu dans les éboulis de la vallée d'Aigues-Cluses, au coeur du massif de Néouvielle. Mais notre visite de Néouvielle a été brusquement interrompue un soir par un orage qui a failli faire s'envoler toutes nos tentes ! On connaît la violence et la soudaineté des déchaînements orageux dans les Pyrénées centrales.

  Les faucons pèlerins que nous attendions tous, ils nous surprirent un  après-midi dans le parc d'Ordesa : trois individus houspillèrent un vautour fauve, puis ils remontèrent vers le cirque de Soaso où ils effectuèrent plusieurs piqués remarquables.

 

  29 juillet 1988.

  A nouveau Lourdes. Et puis, grâce à des amis, la remontée de nuit vers les Ardennes. Je me souviens d'un arrêt vers minuit dans le Périgord ou le Quercy. Je suis descendu dans la pénombre jusqu'au  gué d'une rivière. J'ai pu me rafraîchir le visage et marcher pieds nus dans l'eau, même si les cailloux me faisaient un peu mal. Au loin on voyait un château illuminé, avec ses tours et ses fenêtres à meneaux. Comme dans un conte.

  Mais une autre question me taraudait l'esprit : combien de temps encore survivront les ultimes glaciers pyrénéens ? Sans eux, les hautes montagnes sont des déesses sans couronne, des souveraines déchues.

 

[ Compte-rendu plus détaillé du point de vue ornithologique paru dans la revue " Pyrénées ", numéro 156, 1988. Sur le recul du glacier d'Ossoue, voir " Pyrénées ", numéro 231, juillet 2017. ]



05/10/2017
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