La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

DEPAYSEMENT EN LAPONIE SUEDOISE, JUILLET 1991.

  15 juillet 1991.

  Montée vers la Laponie suédoise, le pays qui est sous les Sept Etoiles. Cette constellation souveraine, les Grecs l'ont appelé la Grande Ourse, et " arctique " vient précisément d' arktos, qui signifie ours dans leur langue. Les Romains, eux, race toujours plus agricole, disaient le Septentrion : les Sept Boeufs. Dans le monde paysan d'où je viens, j'entendais soit la Grande Casserole, soit le Grand Chariot.

  Il ne fait pas jour quand nous quittons les Echameaux, un hameau perdu dans une clairière de la forêt ardennaise. Nuit moite, sans étoiles, qui sent le plumage d'oiseau. Nous prenons notre collation de la mi-journée près de Brême, nous contournons Hambourg et Lübeck, puis c'est l'élégant pont du Fehmarnsund, long d'un kilomètre, au-dessus des eaux bleu roi de la Baltique. Le soleil est revenu. Les champs d'orge se moirent sous le vent. Entre l'île allemande de Fehmarn et l'archipel danois, nous avons le temps de nous détendre sur le pont de ferry. Les yeux mi-clos, je me laisse saturer d'iode et de lumière.

  Petit pays prospère, le Danemark, sinon plat du moins faiblement ondulé, ressemble plus aux Pays-Bas qu'à la Suède. Fermes cossus. Bois de hêtres couronnant les collines morainiques. Accord parfait du modernisme économique et de la préservation paysagère. Il semble que la civilisation humaine atteigne ici un degré proche de la perfection. Van Eyck ou Ruysdael ne seraient pas dépaysés dans ce petit royaume tiré à quatre épingles. Et puis la nuit tombe. A nous le Septentrion !

 

  16 juillet 1991.

  Helsingör, une heure du matin. Nous qui croyions parvenir en Suède avant la nuit, nous voici coincés dans un embouteillage monstre à l'embarcadère du Sund, qui est un peu le Gibraltar du Nord. Pluie huileuse d'été. Ciel et mer uniformément noirs. Seule une chaîne de lumières scintille au loin, doublée de son reflet dans l'eau : Helsingborg et la côte suédoise.

  Nous entrons seulement à l'aube dans l'immense tranquillité suédoise, contraste total avec le trafic surchargé du " continent ", comme disent ceux qui ont la chance de vivre en Hyperborée. Au voyageur qui vient de l'Europe urbaine et dense, la Suède impose un autre rythme de vie, une sorte d'hédonisme spontané dans la splendeur des grands espaces lacustres et forestiers. A partir de Jönkoping, nous longeons sur cent kilomètres le Vättern, second lac suédois par l'étendue. Et en fin de matinée, à nouveau, le soleil perce les nuages. La campagne de Dalécarlie se déploie dans sa palette de couleurs saturées : bleu profond du ciel, rouge sombre des maisons, rose vif des clairières envahies d'épilobes. C'est le pays de Selma Lagerlöf et de son voyageur mythique, Nils Holgerson. Nous passons la nuit à Sveg, à l'hôtel du Boeuf Musqué. Mais y-a-t-il seulement une heure de véritable  nuit en ce pays et à cette saison ? J'en doute...

 

  17 juillet 1991.

  Beauté sereine des cimetières suédois. Grands arbres. Tous les morts allongés sous une même pelouse. Une discrète inscription pour chacun. C'est tout. Le contraire absolu de nos affligeantes nécropoles, accumulations marmoréennes d'un mauvais goût à faire peur, quadrillées d'allées traitées aux herbicides. Tant de marbre sur tant de squelettes, en attendant le retour final à l'oubli, pierres et ossements mêlés... Les fils des Vikings ont compris depuis longtemps que la nature seule, drapée dans ses cycles saisonniers, permet d'apprivoiser l'impermanence. Là comme ailleurs, ils ont deux générations d'avance sur nous.

  Après Sveg, le caractère arctique de la végétation s'accentue. Immenses landes tourbeuses sur les plateaux. Dans la région d'Östersund, les premiers névés apparaissent sur les versants. Ils forment de vastes croissants blancs sur le vert-de-gris des lointains, de part et d'autre de la route qui conduit vers le port norvégien de Trondheim à travers la dorsale scandinave.

  Villages et hameaux se raréfient. Nous sommes maintenant à peu près à la latitude de l'Islande. A l'orée des bois, j'observe des nids où couvent des grues. Leur queue noire en panache retombant et leur tête à calotte carmin émergent des hautes herbes.

  C'est la mi-juillet et dans les jardins, les lilas sont en fleurs.

 

  19 juillet 1991.

  Arrivée hier au bord du lac de l'Arvträsk, près de la la propriété de notre amie Simone François qui a fait le voyage avec nous. La presqu'île où nous devons séjourner, c'est Sornäset, littéralement le Grand Nez, à 25 km de la petite ville de Lycksele. Grâce au bateau à moteur de Tomy, chasseur d'élans solitaire et opposant déterminé à la Communauté Européenne ( il la compare d'une voix placide au Troisième Reich ! ),  nous gagnons notre gîte par voie d'eau. Parmi touts les oiseaux de ce lac d'environ 800 hectares, le plongeon arctique mérite une mention à part. Son cri plaintif sur deux notes a le pouvoir quasi chamanique de nous rendre le paysage à la fois plus intime et plus distant, plus amical et plus sauvage. Sommes-nous étreints ou sommes-nous rejetés par ce monde où l'humain semble si dérisoire ? Je ne le saurai jamais ni vous non plus...

  Dès aujourd'hui, malgré un crachin froid, nous faisons provende de framboises polaires, ce fruit d'abord rouge qui devient jaune en mûrissant. La chair douceâtre donne de bons condiments, mais surtout une excellente confiture. Le temps s'éclaircit en fin de journée. Nous rentrons fourbus et émerveillés. Sur les lichens desséchés, nos pas crissent comme si nous cheminions sur de la neige gelée. Nos ombres humaines glissent et se brisent sur les troncs blancs des bouleaux. Nous sommes redevenus des Magdaléniens. Un peu...

                                                                                                         

  21 juillet 1991.

  En route vers Jokkmokk, à environ 200 km au nord de Lycksele. La buse pattue trace ses cercles majestueux au-dessus de la route qui file à travers une taïga de plus en plus clairsemée. Plusieurs fois, nous devons nous arrêter pour laisser passer les rennes. L'élan, seigneur plus farouche et aussi plus dangereux, nous contemple de loin. Immobile et sombre, il règne sur un vaste marais aux herbes jaunâtres, à peine égayé de quelques plumeaux de linaigrettes. Un panneau en plusieurs langues nous annonce que nous franchissons le cercle polaire arctique. A Jokkmokk, nous louons pour la nuit un bungalow dans un terrain de camping, au bord d'un lac où les colverts ordinaires côtoient des garrots à oeil d'or. Le lendemain, nous gagnons le parc national de Muddus. Cette fois, ce ne sont plus les rennes qui traversent la route devant nous, mais les lièvres variables. Nous faisons 7 ou 8 km à pied, jusqu'à la cascade de Muddusfallët, l'un des plus célèbres de Suède. Ce sera le point le plus au nord de notre périple. En nous, le sentiment irradiant de parvenir à un horizon mythologique...

 

  24 juillet 1991.

  L'immense silence de la Laponie. Frisson du vent dans les feuilles. Parfois un cri d'oiseau. Un clapotis d'eau. C'est tout. A Stornäset, Tomy est notre seul " voisin " dans un rayon de 20 km. Voisin très relatif : à 10 minutes de bateau...

  Nos occupations quotidiennes : les filets qu'on va poser chaque soir au large, car on pêche le brochet au filet dérivant ; le feu qu'on allume sous le grand chaudron rouillé, à l'extérieur, pour bénéficier de trois ou quatre seaux d'eau chaude ; la corvée d'eau potable au puits de Tomy ; deux fois, le ravitaillement au " Domus " , la supérette de Lycksele. Nous n'avons ni électricité, ni téléphone, ni radio. Jacqueline et Christian aiment relever les filets et moi j'aime faire la mayonnaise. Le soir, nous observons aux jumelles les élans qui sortent des bois sur la rive opposée du lac. Une fois, je vois même un ours brun...

  A deux pas de la maison, dans une sente forestière, vit une famille de gélinottes : la mère, presque immobile, est perchée à hauteur d'homme. Quatre petits volettent autour d'elle.

Un jour, Christian entreprend de faucher des orties. Un bruit énorme le fait alors sursauter : l'envol d'un grand tétras !

  A part ça, Tomy, entre deux silences contemplatifs, nous apprend que l'Union soviétique vit ses ultimes convulsions. Je ne dis rien mais je me fous des nouvelles du monde. Je vis en totale décompression.

 

  Upsal, 26 juillet 1991.

  Nous étions montés par l'intérieur de la Suède ; nous redescendons par la côte. Simone, qui ressemble à une vieille Slave aux yeux d'un bleu de delphinium, restera seule dans sa datcha perdue jusqu'à ce qu'un neveu vienne la rechercher, à la mi- août. D'Umea à Upsal, paysages contrastés : tantôt de magnifiques fjords, tantôt des bassins industriels noyés dans des fumées rougeâtres. 

  Gamla Uppsala, " Vieil Upsal ", est selon la légende le berceau dynastique des Svear, peuple germanique dont descendent les Suédois. Les tertres royaux seraient les tombes de leurs premiers souverains, dont parlent les sagas islandaises. L'archéologie a confirmé que ces sépultures remontent au 6ème siècle. Un peu comme à Delphes ou à Bibracte, on ne se prosterne pas ; on s'imprègne du noble orgueil des héros.

  Upsal est une ville comme je les aime : cité de dimension moyenne, nimbée de gloire universitaire et hérissée de clochers.  J'y passerais bien six mois à suivre un séminaire sur Spinoza ou sur le bouddhisme zen. Hélas, il faut rentrer...Il faut retrouver le pays natal, le pays des manants et des morts. 

 

 Stockholm, 28 juillet 1991.

 Nous avons passé la nuit dans un camping au bord du lac Mälar. Hier soir, tandis que je remplissais mon calepin devant le bungalow, un jeune couple passe dans le plus simple appareil. Ils s'allongent derrière un buisson qui les cache très peu et s'accouplent là avec une juvénile ferveur. La galanterie est brève mais imaginative. Je m'attendais à tout sauf à ce Kama Sutra scandinave !

  J'imagine bien la désapprobation morale et surtout moralisante qu'une telle scène pourrait susciter chez les pharisiens et bigots de toutes obédiences. Mais venant d'une société qui, en cultivant la haine du corps et la répression des désirs, produisait à la chaîne des générations de frustrés et de refoulés, je glisse maintenant, au mitan de ma vie, vers l'approbation des plaisirs, solaires ou étoilés selon l'heure à laquelle on les pratique. Le pire qui nous menace ne vient certainement de ceux qui font l'amour sur les pelouses.

  Et tandis que les deux amants, leurs ébats terminés, s'éloignaient main dans la main, la nuit tombait et Stockholm s'illuminait. Remarquez comme ce mot est beau : Stockholm.

  C'était la première fois qu'on revoyait la nuit depuis dix jours. 



03/09/2017
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